Le 20 janvier 1968, le registre d'écrou de la Maison d'Arrêt de Montpellier mentionne l'incarcération de Martha Grossrieder, 36 ans, "faisant l'objet d'assassinat". Le 16 février de la même année, Marthe sera finalement internée pour démence. Au cœur de cet hiver, le Midi Libre annonce que "l'arrière-arrière petite fille de la marquise de Sévigné a été poignardée par sa dame de compagnie."
De ce surgissement de Marthe dans l'actualité, Olivier Vonlanthen éloigne le sensationnel pour s'approcher au plus près du personnage parfois énigmatique. Il nous entraîne à rebours d'une vie marquée par la violence et les inégalités sociales. De Fribourg à Montpellier en passant par le Maroc, Marthe a subi les stigmatisations dans son corps et dans son âme. Sa foi profonde l'a maintenue en suspens jusqu'au drame. Olivier Vonlanthen accompagne ce chemin de croix avec respect et tendresse.
Réunis dans un palace genevois à l’été 2015, les représentants des États-Unis, de l’Iran, de l’Union Européenne, de la Russie et de la Chine entament un nouveau round de négociations sur le nucléaire iranien. L’état perse, soupçonné de développer en secret l’arme atomique, renoue le dialogue avec l’Amérique afin de négocier un assouplissement des sanctions à son égard pour tenter de calmer la révolte grondant au sein de la population.
En un condensé, ces pourparlers sous haute tension, les coulisses de ces négociations, c’est par les yeux et via le point de vue inédit d’Alexandra Weiss (Veerle Baekens), chef de la mission diplomatique suisse, que nous les vivons. Entre conversations "walk and talk", et "back channels", ces réunions bilatérales loin de la salle de réunion officielle.
"Facilitatrice" à un poste stratégique, courant sans cesse, discrète, puissante et évoluant sur un fil, elle tente de maintenir un équilibre fragile entre les parties qui manœuvrent en coulisses.
Elle sert aussi de point d’entrée et de guide dans ce récit captivant où les grandes puissances s’affrontent à coups de regards mesurés et de phrases calibrées.
Dans le jeu de dupes où chaque camp entend obtenir le meilleur d’un hypothétique accord, l’échiquier rassemble autour de la table Moshem Mahdavi (Anthony Azizi) ministre réformateur des Affaires Étrangères iranien, muselé par les Gardiens de la Révolution, la sous-secrétaire d’État aux affaires politiques du gouvernement Obama, Cindy Cohen (Juliet Stevenson), résolue à arracher au plus vite un "deal" équitable qui évitera une guerre Israël-Iran, l’Union Européenne qui, désespérément, cherche à peser sur les enjeux, et la Chine et la Russie en observateurs attentifs. Enfin Israël, présent secrètement par le biais du Mossad, entend bien torpiller cette réunion par tous les moyens.
La série ne va cependant pas manquer d’une touche de romanesque, insufflée par le réalisateur Jean-Stéphane Bron et sa co-scénariste Alice Winocour ("Revoir Paris", "Proxima") lorsque arrive de façon inattendue à Genève Payam Sanjabi (Arash Marandi), un ingénieur iranien, ancien amour d’Alexandra à Téhéran, dont la vie est en danger, pris en otage au sein de la délégation iranienne.
Pour le protéger de la mort, Alexandra ira-t-elle jusqu’à "mettre un coup de canif" dans l’inébranlable neutralité suisse?
Outre nous plonger dans les coulisses d’un huis clos explosif, la volonté des deux auteurs est de montrer avec clairvoyance que la réalité diplomatique est intimement liée aux failles, aux émotions, aux trajectoires de ceux qui y participent, en particulier Cindy Cohen, Moshem Mahdavi et Alexandra Weiss bien sûr.
Sept années d’écriture ont été nécessaires pour aboutir à "The Deal", en s’appuyant sur l’imposante documentation des tractations de 2015 et en suivant les conseils de diplomates et de policiers présents à l’époque à Genève.
En un an et demi, un casting de haut vol a été rassemblé, à commencer par l’impeccable Veerle Baetens, inoubliable dans "Alabama Monroe" et magistrale dans "Plaine Orientale", Juliette Stevenson à la très large palette de jeu, et Anthony Azizi en Moshem Mahdavi tourmenté.
Entretenant un suspense permanent, Jean-Stéphane Bron s’approprie avec brio tous les codes du thriller pour dérouler le récit d’une histoire qui se joue sur deux tableaux, l’avenir du monde et, celui plus prosaïque, des négociateurs.
Ayant eu l’intuition de pouvoir raconter un moment de bascule, il conclut: "Ce n’est pas une série sur l’actualité ou dans l’actualité, mais sur un instant fragile, où la diplomatie croyait encore dans le langage, dans les mots et le sens partagé que nous leur donnons".
Avec Veerle Baetens, Juliet Stevenson, Arash Marandi, Anthony Azizi, Fenella Woolgar, Alexander Behrang Kashtkar, Sam Crane, Richard Lintern, Marthe Keller, André Marcon Alain Barnoud
Flic à la retraite, Evangelos est le héros de Nicolas Verdan qu'on a découvert dans une réédition de l'Atalante, "Le Mur grec". L'auteur, journaliste suisse, s'intéressait dans ce roman à la fermeture des frontières de l'Europe au moyen d'un mur de barbelés entre la Grèce et la Turquie.
Evangelos Moutzouris est ici impliqué de façon plus personnelle dans une enquête sur la disparition de sa petite fille de 15 ans, Zoi, alors que lui-même effectuait le voyage de retour de la Suisse à la Grèce. Dans cette traversée de l'Europe des marges, Nicolas Verdan ne nous propose pas un dépliant touristique mais une ronde périlleuse autour des fêlures de l'adolescence et des multiples défroques sous lesquelles surgissent les prédateurs.
Les islamistes ont leurs armées de recruteurs chargés de convertir l'innocence et le désarroi en rage meurtrière. Et si au "Proche-Orient, les petits djihadistes apprennent à tuer très tôt", la Grèce des années quarante n'était pas en reste pour kidnapper les enfants des familles communistes et leur enseigner la haine de leurs parents. A la recherche de sa petite fille, Evangelos affronte la terrible efficacité des systèmes de terreur.
La récolte des enfants – Nicolas Verdan – Fusion L'Atalante – 344 pages – 21,50€ - ***
Il pourrait y avoir un évangile selon Joseph. Et comme c'est une bonne nouvelle, on ne tardera pas à l'annoncer: Dieu est Amour. Certes, le message a franchi deux millénaires avec un certain succès mais Joseph Incardona veut nous persuader d'un contre-sens monumental, ou d'un dérèglement du "sens" dont l'Église a proscrit la tentation terrestre. Stella, son héroïne, est un fruit défendu "évoquant les poires Beurré-Hardy: épiderme doré, chair juteuse, sucrée et parfumée."
Quoi de plus émouvant pour cette annonciation que cette princesse tombée du ciel. Parmi les caravanes de forains, elle accueille les hommes en détresse et se découvre un don qui va la perdre: elle n'apaise pas que les morsures du refoulement sexuel, elle guérit réellement les malades et les handicapés. Qu'il faille en passer par sa couche pour obtenir l'absolution constitue un sérieux obstacle à la reconnaissance du miracle.
Joseph Incardona avance partiellement masqué derrière sa galerie de personnages. Le Père Brown d'abord, ancien des Navy Seals de retour du Vietnam, reconverti en confesseur des âmes perdues sur le comptoir nocturne des saloons. En signalant le miracle au diocèse, il déclenche une machine de mort aux trousses de la jeune prostituée. Les frères Bronski ensuite, Mike et Billie, chargés par le Vatican d'effacer une sainte coupable de sauver les brebis égarées. Luis encore, l'indispensable médiateur, journaliste en quête du Pulitzer.
Dans l'intermittence du spectacle, Joseph Incardona se met astucieusement à découvert avec un commentaire sur la cuisine du texte, critique de l'institution religieuse et plaidoyer pour un retour à la sensualité originelle du paradis.
De ce paradis, nous arrive Stella, "lumière d'étoile" dont on se plait à fredonner le refrain, comme Johnny Sandman, vieux saxophoniste noir condamné par son emphysème pulmonaire et sauvé par une étreinte.
"Car ce soir, il doit rendre grâce à ce coït qui, en soi, était déjà un miracle et dont l'intensité l'avait rapproché des étoiles."
Un amour de polar.
Stella et l'Amérique – Joseph Incardona – Éditions Finitude – 224 pages – 21€ - **** Lionel Germain
L'Europe a ses maillons faibles, et vu du Nord, ils sont tous au Sud. Espagne, Grèce, Italie, ils ont tous aussi en commun des héros de polar qui combinent un sens aigu de la justice et une désillusion achevée sur le ressort national. Valerio Varesi à Parme qu'on a découvert grâce aux éditions villenavaises "Agullo", le sage commissaire Brunetti de Donna Leon à Venise, le jeune inspecteur madrilène imaginé par Juana Salabert dans "La règle d'or" publié chez Métailié, et cet Agent Evangelos d'Athènes que nous propose Nicolas Verdan, partagent le même sentiment d'impuissance devant une certaine forme de crime.
"Le crime est notre affaire" proclame justement la collection Fusion des éditions nantaises de l'Atalante, et c'est elle qui accueille cette réédition de l'écrivain suisse. Mais un Suisse qui connaît sa Grèce sur le bout des doigts.
Si l'escapade dans les coulisses de Frontex est le fruit d'un vrai travail de journaliste, le roman, lui, s'arrime aux déambulations d'Evangelos, préretraité fatigué des compromissions alors que les enchères pour la construction d'un mur anti-immigration se révèlent meurtrières.
Le mur grec – Nicolas Verdan – L'Atalante Fusion – 240 pages – 18,50€ - *** Lionel Germain
Toucher le pactole est un rêve entretenu par tous les lobbies des jeux de hasard même si le Pactole de la légende se révèle en fait comme le fleuve du renoncement pour Midas. Dans le dernier roman de Joseph Incardona, cette aspiration à la fortune se paie d'une abdication radicale. Anna, une jeune femme qui n'a pas grand-chose à part son fils Léo, a tout perdu après un accident.
Son camion-rôtissoire dans le fossé, elle n'a plus que des dettes et le mirage des 50 000 euros à gagner dans un jeu télévisé. La cruauté du monde suit le cycles des crises, des dépressions qui se creusent au large de nos périodes fastes, et on retrouve dans "Les corps solides" le désespoir des marathoniens de la danse de "On achève bien les chevaux" décrits par Horace McCoy. Chômeurs, paumés, marginaux, ils sont plusieurs avec Anna sous les projecteurs à poser la main sur cette voiture qu'il ne faudra plus lâcher sous peine d'être éliminé.
L'absurdité a un sens, la souffrance est un spectacle, les âmes sont à vendre, et le marché est féroce. Un peu plus loin, il y a l'océan, le surf pour Léo, et cette idée que seule une âme bien trempée peut renaître.
Les corps solides – Joseph Incardona – Finitude – 272 pages – 22€ – *** Lionel Germain
Après la fuite éperdue d’une grande partie de l’humanité vers les étoiles, à bord d’une armada interstellaire défiant l’imagination, les "oubliés", ceux qui n’ont pas eu les moyens de s’en aller, survivent comme ils le peuvent sur une planète malade. Des siècles ont passé, le souvenir d’un second exode, légende ou réalité, ranime l’espoir de retrouver l’Arche, le salut. Mais les machines qui ont pris le pouvoir un peu partout leurrent les hommes. La rédemption viendra peut-être de deux jeunes gens, un garçon, une fille, assistés d’une étrange IA qui garde le souvenir des "temps perdus". Bien construite, cette fable juvénile tient ses promesses.
Le Troisième Exode - Daniel Mat – ScriNeo - 445 pages – 18,90€ François Rahier
La libido comme les flux financiers génèrent des turbulences dont les plus belles vagues se sont dissipées à la fin des années 80 sur les eaux du Lac de Genève. Joseph Incardona connaît bien cette Suisse où l'on lessive l'argent sale. Svetlana, jeune financière, et Aldo, professeur de tennis, symbolisent les deux faces d'un obscur désir de puissance.
Le roman maîtrise tous les paramètres du drame et on "se fait réellement un film" avec la certitude que la littérature nous en donne plus. Comme Matt Mauser, le personnage du détective, loin de sa gloire hollywoodienne, rendu à la grisaille des adultères et à ce "Private Eye" braqué sur les étreintes sordides. Indispensable à ceux qui veulent tout savoir sur la "grande comptabilité cosmique" et la mécanique des fluides.
La soustraction des possibles – Joseph Incardona – Finitude – 390 pages – 23,50€ - ****
De facture classique, ce planet opera évoque le passage, sur une lointaine colonie humaine, d’antiques voyageurs stellaires qui y ont laissé des traces. Patiemment, des archéologues du futur travaillent à les mettre à jour, mais libèrent en même temps une puissance inconnue, le Dévoreur de réalité. Le récit bascule alors dans la métaphysique. Avec ce deuxième tome de sa trilogie "QuanTika", l’auteure suisse prend place parmi les grands créateurs d’univers.
L’Ouvreur des chemins - Laurence Suhner - Folio SF - 553 pages – 9,30€ - ***
François Rahier – Sud-Ouest-dimanche – 11 février 2018
A l'abri de sa neutralité profitable à tous, la Suisse a permis aux services secrets britanniques d'organiser la résistance que nous raconte Mark Zellweger dans la série consacrée aux "espionnes du Salève". Cet épisode entre août 1941 et novembre 1942 met en scène la montée du projet destructeur et la riposte audacieuse des femmes secrètes.
Bletchley Park – Mark Zellweger – Eaux Troubles – 310 pages – 26€ - **
Lionel Germain – Sud-Ouest-dimanche - 21 avril 2019 Lire aussi dans Sud-Ouest
Lucilia Caesar est l'autre nom d'une des mouches les plus emblématiques du destin des mammifères. Dans un premier chapitre brûlant comme du marbre funéraire au mois d'août, Joseph Incardona nous détaille les parcours de cette ronde vrombissante éprise de nectar mais dont les larves se nourrissent de charogne. Un homme, Pierre Castan, enfermé volontaire dans une voiture chauffée à blanc sur le parking des vacances, voudrait mourir dans ce cercueil de tôle. Il a été médecin légiste pendant 17 ans et "les mouches à merde", il connaît. (Lire la suite)
Derrière les panneaux il y a des hommes - Joseph Incardona - Réédition Pocket - 336 pages - 7,40€ - ***
"Il considérait que sa stratégie n'était ni pire ni meilleure que celle des autres, que le monde des livres était passé du noble art de l'imprimerie à la folie capitaliste du XXIe siècle, que désormais un livre devait être écrit pour être vendu, que pour vendre un livre il fallait qu'on en parle, et que pour qu'on en parle il fallait s'approprier un espace qui, si on ne le prenait pas soi-même par la force, serait pris par les autres. Manger ou être mangé."
La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert – Joël Dicker – De Fallois poche – 864 pages – 9,20€ - ****
Combinaison de nombres, chaleur et durée, le championnat du monde de sauna finlandais exige une martingale absurde pour vaincre. Joseph Incardona caractérise cet enjeu dérisoire à la manière du "Body" d'Harry Crews. Une star du porno, symbole de virilité conquérante, affronte un ancien militaire russe, petit et transparent. Chacun cherche le défi ultime. Au-delà du bien et du mal, un roman sombre et dérangeant.
Pastrella, c'était cet écrivain en devenir, malchanceux, maladroit, mal inscrit dans la matérialité du monde et dans le cœur des femmes. Deux romans de Joseph Incardona qui avouaient sans détour leur proximité avec John Fante. "Permis C" que l'auteur évoque comme son livre le plus personnel, entretient de manière fusionnelle le rapport tragique et décalé au déracinement. Le rital ne sera jamais suisse sans jamais se sentir vraiment italien. Le tragique s'empare de cette haine de soi, haine de la misère, de ce pays qui n'exporte que ses pauvres. Incardona raconte cette naissance de l'écrivain contraint à la littérature pour échapper au désamour.
Permis C – Joseph Incardona – Fictio – 227 pages – 20€ - ****
Lucilia Caesar est l'autre nom d'une des mouches les plus emblématiques du destin des mammifères. Dans un premier chapitre brûlant comme du marbre funéraire au mois d'août, Joseph Incardona nous détaille les parcours de cette ronde vrombissante éprise de nectar mais dont les larves se nourrissent de charogne. Un homme, Pierre Castan, enfermé volontaire dans une voiture chauffée à blanc sur le parking des vacances, voudrait mourir dans ce cercueil de tôle. Il a été médecin légiste pendant 17 ans et "les mouches à merde", il connaît.
Dans la cafétéria de l'autoroute, miraculé après un accident de moto, Pascal débite les hamburgers et les idées noires. Il n'a qu'une question innocente et cruelle à poser aux clients pour lesquels il est invisible: "Quel est donc le prénom de cette jolie petite fille qui vous accompagne?"
Loin au cœur de la ville, la femme de Pierre s'étiole. La disparition de son enfant a épuisé son stock de larmes. Entre deux bloody mary, elle n'attend plus qu'un coup de fil de Pierre, "le chasseur au rapport". On voit rapidement deux logiques s'affronter, celle des enquêteurs et celle de la justice privée.
Mais le roman est aussi un objet littéraire où se condensent les traces d'autres œuvres. Joseph Incardona rend hommage à François Bon dont certains personnages traversent le décor. "Les livres se nourrissent de livres" et pour le plus grand malheur des jeunes filles, dans les restaurants d'autoroute aussi, il y a des chambres froides.
Derrière les panneaux, il y a des hommes – Joseph Incardona – Finitude - 288 pages – 22€ - ***
Iris, maillon faible de l'appétit glouton des moteurs de recherche s'est laissé ensorceler par une annonce publicitaire pour une île où le réel est en suspens. Avec son mari, Paul, sa fille Lou, et son fils Stanislas, ils ont "cent ans à eux tous", un siècle de modernité largué sur la magie intemporelle d'un monde "qui a gardé la trace de ce qu'il fut au premier jour."
Sauf qu'à peine arrivé au paradis, Paul a une lueur de conscience qui le fait s'interroger sur les conditions du retour. "Quel retour?", dans cette réponse esquissée en forme de question par le contact bodybuildé de l'accueil se profile enfin la véritable promesse d'un cauchemar aseptisé.
Faux roman fantastique que les quinze dernières lignes renvoient à l'absurdité ordinaire du monde, cet "Aller simple pour Nomad Island" en restitue l'inquiétante atmosphère proche souvent du climat qui faisait le charme de la série culte "Le Prisonnier".
Prisonniers, les touristes le sont bel et bien. Paul et sa famille découvrent des résidents qui n'ont même plus le souvenir du jour de leur arrivée. Planqué derrière des lunettes noires, le personnel indigène est mutique et Paul et son fils vont devoir se poser en résistants dans un univers programmé pour annihiler toute volonté singulière.
Joseph Inacardona pratique habilement le contre-pied littéraire dans cette fable sur le déterminisme social. Il nous présente le miroir de ce point ultime où nous logeons l'insignifiance de nos désirs. Au paradis, si toute demande est vaine, c'est bien parce que nous y sommes déjà morts.
Aller simple pour Nomad Island – Joseph Incardona – Seuil – 208 pages – 19€ - **
Lionel Germain – Sud-Ouest-dimanche – 9 novembre 2014
Joseph Incardona avait déjà écrit des nouvelles d'une noirceur absolue avant d'intégrer officiellement la famille du polar avec "Remington", publié en 2008 chez Fayard Noir. Les fans du nouvelliste retrouveront sa patte dans ce roman où télé réalité et déconnexion du réel fonctionnent en oxymore. Le narrateur, partagé entre le hooliganisme clandestin et l'obscénité générique du show-business, n'est pas sans rappeler le Patrick Bateman d'American Psycho.
Après
"Le cul entre deux chaises" et "Banana Spleen", deux romans
dans lesquels l'écrivain, antihéros par excellence, assumait sa marginalité
avec une ironie mordante, Joseph Incardona a su négocier un passage au noir que
les nouvelles déjà publiées annonçaient.
"Remington" est certes un
polar mais on y retrouve la verve et le génie du détail qui ont séduit les
lecteurs du recueil proposé par Delphine Montalant en 2003, "Dans le ciel
des bars". La comédie humaine d'Incardona est centrée sur un type qu'il connaît
bien même s'il est loin d'en être le double: André Pastrella dans le premier
diptyque, Matteo
Greco dans "Remington" et maintenant Ramon Hill pour "220
volts". Des écrivains dans la débine, trop lucides sur eux-mêmes ou sur
leur entourage pour se faire beaucoup d'illusions.
Ramon
Hill n'échappe pas à la règle. Il a réussi à écrire des bouquins qui se vendent
mais ce sont des bouquins de salle d'attente. La panne sèche le surprend. Sa
femme ne le surprend plus. Il finit par accepter l'idée d'une retraite en
montagne pour relancer l'inspiration et sa libido paresseuse. Dans un polar,
c'est souvent la plus mauvaise des solutions. Le chalet perdu au milieu de
nulle-part n'a pour voisins que trois cochons et leur inquiétant propriétaire.
Après avoir pris le jus sur une vieille prise, Ramon déborde d'une énergie
mauvaise et tout s’enchaîne avec cruauté jusqu'à l'épilogue totalement amoral.
Sam
Glockenspiel a beau faire du gras dans son bureau désert de détective privé
californien, garderl'espoir de
retrouver Molly et écouter "Calamity jazz" de Vernon Sullivan à la
radio, il feint encore de croire au voyage qui vous mène du Royaume de la Nuit
à la délivrance des Lumières.
Dans
un roman noir, la lumière est verte comme un océan de dollars, 100 000
exactement, le prix payé par une Milady spectrale pour dénicher une clé dans la
doublure d'un veston porté par un cadavre six pieds sous terre. Oui, c'est
compliqué pour Sam. Son toubib se suicide pour l'inciter à vivre encore. Vernon
mise un dollar sur le retour de Molly.
"Je suis un roman noir, comme
dirait l'autre" et l'univers de Sam est peuplé de héros dont les
copyrights courent encore, Mongo le nain, Milo, Dortmunder. Des pointures du
polar dont les patrons ont éteint la lumière justement.
Incardona
joue avec les canons du genre. Il restitue une partition volontairement
bancale, comme un standard désaccordé. Et c'est là bien-sûr qu'on découvre la
ruse initiale, celle d'une promesse de bonheur délirante. En partant du royaume
de la nuit, on échoue fatalement sur une terre brumeuse. "Les vrais durs
n'y dansent pas, mais creusent", sans illusion sur le sens de l'effort. La
clé de cette affaire ouvre la chambre froide où ne git que la dépouille d'une
littérature essorée.
Mood
Indigo avec Teresa Brewer en 1973, un velouté de sourdines avec le vibrato
singulier d'une chanteuse à l'opposé du trait mélancolique d'Ella Fitzgerald
posant son souffle dans in a sentimental mood, petite musique de ring pour
éclairer de sa lumière artificielle le monde réinventé d'Incardona. Quelque
part ici tout près de chez nous, avec des bars, des dunes, une rocade sur le
fleuve, des embruns sur la peau, maintenant, vraisemblable et rêvé comme un
collage de vieux clichés sépias. Joseph Incardona convoque ses sources et elles
charrient les sédiments d'un long voyage dans la littérature américaine. Il ne
copie pas Djian, il est sur la même route.
Dans
une dimension parallèle, Matteo Greco est un chanteur italien pour midinette.
Le versant suisse d'Incardona n'ignore sans doute pas l'inconséquence d'une
telle homonymie. Son Matteo n'est pas chanteur mais vigile-boxeur-écrivain. Il
veille sur les parkings, boxe dans le vide et pianote sur sa Remington. Matteo
prétend n'avoir pas les moyens de s'offrir un PC. Il est d'une modernité
contrainte, là où Joseph Incardona démontre la sienne en rongeant son texte
jusqu'à l'os. Il a lu F.X Toole avant que Clint Eastwood ne s'empare de la
Fille à un million de dollars. Dans Adrénaline, une nouvelle publiée en 2003
chez Delphine Montalant, il décrivait la rage d'un boxeur déclinant. Matteo
boxe dans le vide mais il a du punch, il veille sur les parkings mais une
vieille comtesse italienne le prendrait bien comme gigolo, il épuise sa
Remington mais trafique le manuscrit de sa collègue d'atelier d'écriture et le
transforme en best-seller. Remington. La machine à écrire devient machine à
tuer. Incardona ne porte aucun jugement sur le système de prédation absurde qui
pourrait bien broyer son personnage. Quand on referme ce livre, on se sent au
bord du ring, les yeux blessés par des néons désespérants, incapable de donner
un sens à la brutalité des hommes. Et pourtant incroyablement heureux.