Quand Barbara Abel se lance dans le polar apocalyptique, elle n'oublie pas les fondamentaux de son style. Bruxelles flambe mais c'est le cœur des personnages qui s'embrase. De cette guerre qui frappe la Belgique, on ne saura que le bruit des bombes, le bourdonnement meurtrier du ciel et cette plaie ouverte au cœur de la ville. Dans l'urgence, on suit une famille dont la fuite à travers les ruines va mettre la cohésion à rude épreuve.
Barbara Abel a choisi les regards croisés d'une tribu en déroute pour nous parler de cette menace que l'actualité rend de plus en plus tangible. Mais le roman maintient un suspense intenable jusqu'à la dernière ligne. Ici s'arrête le monde, alors que là-bas, plus loin, il continue dans la plus grande indifférence.
Ici s'arrête le monde – Barbara Abel – Récamier noir – 368 pages – 21€ - *** Lionel Germain
Quand le tueur à gages de Jacky Schwartzmann s'apprête à exécuter un pédocriminel pour honorer le contrat que lui a confié sa victime, c'est cette victime qui est assassinée, entraînant Madjid, le héros, dans un engrenage de quiproquos mortels. Le monde est peuplé de prédateurs à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession.
Avec "Mauvais coûts", Jacky Schwartzmann dézinguait de façon féroce le capitalisme financier sur lequel il plantait encore quelques banderilles dans "Demain c'est loin", comédie noire dont il ne cesse de revisiter les codes. Dans le polar, on peut affirmer qu'il côtoie désormais les meilleurs humoristes, forcément les plus sombres, comme Gendron, Westlake, Pahlaniuk, Dorsey ou Charyn. Ceux qui dégoupillent dans l'absurde et font pétiller l'hémoglobine.
Le héros de ce dernier roman est un vrai roublard. À la manière d'un moraliste, l'auteur tranche dans le vif du sujet pour faire tomber les masques.
Killing me softly – Jacky Schwartzmann – La Manuf – 192 pages – 15,90€ - ***
P-Town, pour les locaux comme pour les touristes, c’est Provincetown, un petit port de pêche niché dans un environnement paradisiaque, à la pointe extrême du Cap Cod (Massachussets), tout proche de Hyannis Port, fief des vacances du clan Kennedy. C’est aussi un terreau de la communauté LGBTQI+ dont la présence estivale massive profite à ces nombreux clubs que l’on trouve à chaque coin de rue, tout au long d’une gay pride échevelée et sans trêve, dans une véritable boîte de nuit à ciel ouvert.
C’est enfin un haut lieu de consommation et de trafic d’opioïdes (Vicodin, Fentanyl, Carfentanil), s’ajoutant à l’ectasy, à la cocaïne et à l’héroïne. La belle saison passée, ne reste sur place qu’un dixième de la population – des pêcheurs notamment – dont la vie se résume au chômage, au froid, à l’isolement, à l’alcoolisme et aux ravages des opioïdes.
C’est dans cette ambiance que vit Jackie Quinones (Monica Raymund, "The Good Wife", "Chicago Fire"), jeune fliquette métisse au Service Fédéral des Pêches, elle-même fille de pêcheurs. Alcoolique (comme son père), toxicomane, lesbienne hyper active, fêtarde invétérée ne s’imposant pas de limites, elle voit sa vie basculer un matin de nuit "d’éclate" lorsqu’elle découvre le corps d’une jeune femme assassinée sur une plage de la baie du Cap Cod.
L’enquête sur la mort de la victime, Sherry Henry (Masha King), tuée froidement par des trafiquants de drogue, est confiée au détective Ray Abruzzo (James Badge Dale, "Shame", "Iron Man 3"), flic aux méthodes douteuses de l’Unité Antidrogue locale. Jackie, convaincue que c’est à elle de résoudre ce meurtre, va se retrouver sans le savoir au cœur d’une épouvantable épidémie d’opioïdes, interférant sans accréditation dans l’enquête de Ray: policier rustre et malsain, borderline mais efficace, il se montre particulièrement réticent à l’idée de collaborer avec elle.
Cette rivalité et son obsession pour la vérité vont faire ressurgir en Jackie de vieux démons: elle rechute dans ses addictions, enchaîne réunions de AA et cures de désintoxication alcool et drogue. Tous deux veulent faire définitivement tomber Frankie Cuevas (Amaury Nolasco, "Prison Break"), parrain du trafic, incarcéré mais gérant ses affaires depuis sa prison. Notamment par l’intermédiaire d’Osito (Atkins Estimond), son lieutenant, énorme et impitoyable noir dominicain. Jackie, parce qu’elle le tient pour responsable de la mort de son meilleur ami, Junior (Shane Harper). Ray, pour protéger Renée (Riley Voelkel), stripteaseuse compagne de Frankie, dont il a fait son informatrice et sa maîtresse. Commettant faute de procédure sur faute de déontologie, il se retrouvera piégé par ses propres désirs.
Quinones et Abruzzo vont, selon Rebecca Cutter ("Gotham", "The Hunting Wives"), créatrice de la série, tenter de "tenir un équilibre entre décisions désastreuses et actions sensées, respectueuses de la loi". Mais ils seront en tout état de cause les instigateurs du chaos, accumulant accrocs sur accrocs à mesure qu’ils avancent dans leur enquête.
Série accrocheuse et bien écrite mettant en scène l’affrontement entre policiers et dealers, "Hightown" a un petit quelque chose de "The Wire", mais dans un décor de carte postale. Où l’on retrouvera ultérieurement Jackie et Ray.
Hightown - 3 saisons, 25 épisodes - Netflix - *** Créée par Rebecca Cutter Réalisée par Eagle Egilsson, Rachel Morrison, Michael Offer, David Rodriguez Avec Monica Raymund, James Badge Dale, Riley Voelkel, Masha King, Amaury Nolasco, Shane Harper, Atkins Estimond Alain Barnoud