Brunetti, le héros de Donna Leon, est de plus en plus submergé par les égouts vénitiens. Venise prend l'eau au sens propre comme au sens figuré. Des gangs d'adolescents se crêpent le chignon en utilisant les réseaux sociaux pour se fixer des rendez-vous violents au cœur de la Cité des Doges. Mais les racailles ne viennent pas des quartiers défavorisés. Le haut du panier vénitien dégorge ses rejetons en mal de castagne.
Les belles façades ont parfois des lézardes et derrière le "narratif" des grandes familles se dissimulent les turpitudes de l'histoire italienne entre corruption et protection politique. Lunga vita a Brunetti!
L'épreuve du feu – Donna Leon – Traduit de l'américain par Gabriella Zimmermann – Calmann-Lévy – 352 pages – 22,50€ - *** Lionel Germain
Espagne, Madrid 1936. Alors que la fin de la guerre civile approche, le jeune docteur Guillermo Garcia Medina (Javier Rey, "Le silence de la ville blanche"), solitaire, républicain, chirurgien à l’hôpital et sur le front, débute une liaison amoureuse torride avec son amie d’enfance et voisine de palier, Amparo Prieto (Veronica Echegui) politiquement dans le camp adverse.
Ces deux-là, même après la naissance de leur enfant et leur séparation, se retrouveront, de péripéties en croisements aventureux et dramatiques, pendant les plus de quarante années que composent les dix épisodes de cette grande fresque historique. Tout comme se rencontreront, se perdront, se retrouveront les deux protagonistes "héros" de la série.
Le docteur Garcia, tout d’abord, dont le destin va basculer lorsqu’en 1937, il soigne et abrite chez lui Manuel Arroyo Benitez (Tamar Novas), un diplomate républicain, recherché pour espionnage par les franquistes. Les deux hommes resteront liés à vie par une amitié indéfectible.
Le médecin idéaliste et l’espion, pris l’un et l’autre dans les tourments de l’histoire, tenteront, sous de fausses identités successives, de survivre à la dictature du Caudillo tout en la combattant chacun à sa manière.
De retour d’exil en 1946, Manuel se voit confier une dangereuse mission: infiltrer un réseau d’exfiltration de nazis, dirigé à Madrid par Clara Stauffer (Eva Llorach), influente passeuse, à la fois allemande et espagnole, nazie et phalangiste (et qui a réellement existé). Pour mener à bien cette tâche, il va recruter son vieil ami Guillermo devenu sous un nom d’emprunt comptable dans une entreprise de transport madrilène.
Cette traque inlassable et périlleuse des fugitifs criminels de guerre du Troisième Reich dans l’Argentine de Peron, Manuel la mènera jusqu’à la prise du pouvoir des généraux à Buenos-Aires. D’une dictature l’autre.
Prenant le parti de la saga historique, la série utilise avec habileté le style du ciné-roman – ainsi en va-t-il de l’idylle incandescente "je t’aime moi non plus", agaçante plus qu’émouvante, entre Guillermo et Amparo – sans que sa trame entière ne manque d’une vraie épaisseur, d’une réelle consistance. Par la peinture juste des clivages idéologiques, des destins déchirés, des amitiés inébranlables, des soubresauts politiques, de l’atmosphère de délation et des rancunes qui perdurent.
José Luis Martin, créateur de la série basée sur le roman éponyme d’Almudena Grandes, déroule un scénario qui prend le temps d’approfondir les relations entre les personnages, avec tous les ingrédients du thriller d’espionnage, et revisite avec brio l’histoire de l’Espagne pendant cinq décennies.
Les patients du docteur Garcia – 1 saison, 10 épisodes (60 mn) – Netflix - *** Créée par José Luis Martin Réalisée par Joan Noguera Avec Javier Rey, Veronica Echegui, Tamar Novas, Eva Llorach, Jon Olivares, Raul Jiménez, Stephanie Cayo, Toni Sevilla Alain Barnoud
Dommage que les Français boudent la nouvelle (ils en écrivent beaucoup mais en lisent peu…). Régulièrement, la littérature anglo-saxonne nous propose quelques pépites d'auteurs prestigieux qui prennent l'exercice très au sérieux. Et Don Winslow en est la preuve avec ce recueil de six histoires courtes préfacées par Reed Farrel Coleman qui s'est senti "excité parce que je savais exactement à quoi m'attendre, tout en sachant que je serais surpris à chaque tournant."
Une série de mauvaises rencontres comme avec cet homme en prison qui vit la double peine entre ce qu'il aimerait être et ce qu'on exige de lui. Mais le titre du recueil donne un aperçu de la mécanique narrative en chantier chez Winslow. Au cœur d'un casino contrôlé par les cartels, le casse ultime se révèle un chef d'œuvre d'horlogerie où se dénoue en quelques pages un scénario calibré pour Hollywood.
Le casse ultime – Don Winslow – Traduit de l'américain par Jean Esch – Harper Collins noir – nouvelles – 384 pages – 22,50€ - **** Lionel Germain