Monter sa petite entreprise à la mode des réseaux sociaux nécessite un scénario comme celui de Tammy et Kevin, un jeune couple qui va tenter de traverser l'Amérique en racontant l'histoire de leur amour parfait.
On sait dès les premières pages que Kevin a tout fait foirer en assassinant sa petite amie et c'est ce paradoxe qu'analyse Joyce Maynard. Les followers ne sont pas légion au premier temps de la valse, celui de la romance en camping-car. En revanche l'audimat explose après la mort de Tammy.
On suit par à-coups le couplet des parents, hostiles, incrédules puis horrifiés. Mais le refrain le plus glaçant est celui de Roxanne, jeune femme obsédée par l'idée de devenir l'amie de la jeune "influenceuse". Avec sa chienne Valérie, un bichon havanais, elle vampirise le drame de Kevin et tient la promesse que nous font les auteurs de romans: nous tenir en laisse jusqu'à la dernière page.
L'influenceuse - Joyce Maynard – Traduit de l'américain par Laurence Richard – Philippe Rey – 176 pages – 17€ - *** Lionel Germain
Barry Berkman, ancien Marine, solitaire, souffrant de syndrome post-traumatique (Afghanistan), est devenu un tueur à gages low-cost, dépressif et détestant son job. "Managé" par Monroe Fuches (Stephen Root), un ami qui lui veut du bien mais surtout qui voudrait le voir réussir ses missions pour le compte de mystérieux commanditaires, Barry se rend à Los Angeles où l’attend un contrat juteux: exécuter Ryan Madison (Tyler Jacob Moore), l’amant du chef de la mafia tchétchène Goran Pazar (Glenn Fleisher).
En prenant en filature Ryan, du club de gym où celui-ci travaille jusqu‘à son cours de théâtre, il se retrouve par hasard en contact avec une troupe de jeunes comédiens coachés par Gene Cousineau (génial Henry "Fonzie" Winkler), narcissique professeur d’art dramatique, ancien acteur tombé en disgrâce au sein même de sa profession.
Sur un malentendu, il participe alors à une répétition, fait la connaissance de Sally Reed (Sarah Golberg) dont il tombe amoureux et a une révélation: il veut lui aussi devenir acteur et ainsi changer de vie. Cette émancipation sera le fruit de sa découverte d’une passion, la comédie.
En peu de temps, ce monde de la comédie – Barry a pu intégrer, sous le nom de scène de Barry Block, la petite troupe de Gene Cousineau – et le monde de la violence vont se confronter. Ayant échoué, à la suite d’un imbroglio meurtrier, à honorer son "contrat Madison", le voilà dorénavant avec la mafia tchétchène à ses trousses. À vivre dans deux mondes qui vont se donner la réplique, sa carrière théâtrale et sa vie criminelle. Et Barry ne veut plus être défini par ses crimes, ne plus être cet homme efficace et implacable, incapable d’éprouver la moindre empathie pour ses victimes.
"Barry" repose sur l’extraordinaire interprétation du rôle-titre par Bill Hader, pilier du Saturday Night Show, et lui-même créateur et producteur, avec Alec Berg, de la série. Chaque émotion est palpable, ses tiraillements comme ses souffrances. Le personnage – physiquement – évoque Dexter et ne manque pas, avec ses faux airs, de quelques points communs avec le tueur expert en médecine légale.
Mais moins dramatique et moins fouillée que la série de James Manos Jr, "Barry" apparaît plus satirique, absurde et morose. Un peu à l’instar de Dexter, Barry, sans avoir vraiment d’excuse, reste un tueur. Avec certes la volonté de vouloir s’arrêter, mais comment faire quand ne compte que l’instinct de survie?
Les personnages qui l’entourent sont loin de n’être que des faire-valoir, ils ont tous leur identité et leur destinée propre: Fuches, "l’associé" couard, Cousineau, gourou (ou escroc?), mesquin et rapiat, Goran, terrifiant chef de gang (quasi sosie – encore – de Tony Soprano), ainsi que son inénarrable bras droit Noho Hank (hilarant Anthony Carrigan). Et une policière un peu trop curieuse, l’inspecteur Moss (Paula Newsome), dont l’enquête sera l’amorce funèbre des saisons suivantes.
Barry – Saison 1, 8 épisodes (26-34 mn) – HBO max - **** Créée par Bill Hader et Alec Berg Réalisée par Bill Hader Avec Bill Hader, Stephen Root, Sarah Goldberg, Henry Winkler, Glenn Fleischer, Anthony Carrigan, Tyler Jacob Moore Alain Barnoud
Ne cherchez pas Jacknife sur votre GPS, la petite ville de Louisiane n'existe pas même si Anna Bailey a su créer un paysage des bayous immédiatement identifiable, peuplé de créatures parfois hostiles et de tribus familiales oubliées du reste du monde.
On y rencontre la journaliste Loyal May, une enfant du pays qui a fui les marécages à dix-sept ans et qui ne revient que contrainte et forcée pour s'occuper de sa mère. La mort de son amie d'enfance va lui fournir une occasion supplémentaire de reprendre racine en menant l'enquête sur les circonstances de ce drame et sur sa propre jeunesse dans un univers où les assignations paraissent insurmontables.
Anna Bailey sème un trouble aussi opaque que les eaux du marais dans lesquels rodent les alligators. Après un premier roman prometteur, "Une pluie de septembre" qui explorait les mauvaises passions religieuses du Colorado, on se réjouit de vivre ces derniers jours sauvages dans un décor que ne renierait pas James Lee Burke.
Nos derniers jours sauvages – Anna Bailey – Traduit de l'anglais (GB) par Héloïse Esquié – Sonatine – 352 pages – 22€ - *** Lionel Germain
Dans les locaux de CompWare, entreprise "cool" de la tech californienne qui développe des jeux video pour téléphones mobiles et emploie des millenials dociles et bienveillants, un groupe de gamins en visite matinale de découverte se rue dans le bureau de Ahn Sang Woo (Brian Yoon), jeune prodige américano-coréen de 20 ans, fondateur de la société, et qui se fait flinguer de cinq balles par l’un des écoliers, un mioche de onze ans!
Presque immédiatement apparaît, de façon inattendue, Regus Patoff (Christopher Waltz), consultant extérieur préalablement mandaté, d’après ses dires, par le jeune patron défunt, pour redresser la société mal en point après l’échec d’une fusion. Le sang est encore frais quand Patoff, cheveux grisonnants quasi peroxydés, tiré à quatre épingles, figure affable mais sourire de guillotine, s’installe dans le bureau directorial. Et met en place sans attendre de nouvelles règles exigeantes qui rendent les salariés corvéables à merci.
De plus en plus omnipotent, il prend les rênes de l’entreprise. "Cost killer" impitoyable et manipulateur, faisant régner une ambiance anxiogène, il licencie massivement avec un seul objectif, sauver CompWare de la faillite imminente. Son mantra: "Improve the business" (Améliorer l’entreprise). L’arbitraire se mêlant à l’incompréhension. Le peu d’informations qu’il distille envers ses employés et même envers son assistante de direction Elaine Hayman (Brittany O’Grady, "The White Lotus") – qui s’est elle-même rebaptisée "coordinatrice créative" - sème peu à peu le doute sur sa légitimité, questionne sur ses origines et ses missions précédentes.
Pour tenter de faire toute la lumière sur le passé et le parcours de Patoff, Elaine va obtenir l’aide d’un ami codeur de jeu en qui elle a confiance, Craig Horne (Nat Wolff). Une enquête d’autant plus indispensable que Patoff semble tout savoir de la vie personnelle et intime de ses salariés, jusqu’à leur faire craindre le pire.
Adaptée du roman éponyme de Bentley Little par Tony Basgallop ("Servant") et Mark Shakman ("WandaVision"), la série colle au plus près au jeu du chat et de la souris entre Elaine et Craig, et Patoff, sadique, maléfique, méphistophélique claudiquant. Un envoyé du diable, ou le Diable lui-même? Pur produit du capitalisme avec son corpus d’or, il accomplit sa tâche sans état d’âme chez CompWare, comme à l’occasion de ses autres missions de consultant qui, chaque fois, se concluent par un pacte faustien avec des dirigeants de start-up en perdition.
Séducteur pervers, glacial et cynique, Regus Patoff trouve en Christopher Waltz un interprète exceptionnel, effrayant et irrésistiblement malveillant. Inoubliable depuis son rôle culte de Hans Landa dans "Inglorious Basterds" de Quentin Tarantino, il imprègne par son jeu la symbolique du Diable et toute l’ambiance de la série.
Peut-être une version augmentée violente d’Elon Musk ou de Marc Zuckerberg? Pleine d’énigmes, de rebondissements et d’humour noir, "The Consultant" pousse loin le curseur des affrontements: à quel prix l’arrivisme et le pouvoir l’emporteront-ils?
The Consultant – 1 saison, 8 épisodes (35 mn) - Prime Video - **** Créée par Tony Basgallop Réalisée par Mark Shakman, Alexis Ostrander, Charlotte Brändström, Dan Attias, Karyn Kusama Avec Christopher Waltz, Nat Wolff, Brittany O’Grady, Aimee Carrero, Sydney Mae Diaz, Michael Charles Vaccaro Alain Barnoud
L'hommage aux Marines, Frank Bill le rend sans évacuer le versant terrible qui a détruit la vie de bien des vétérans. On sait le nombre de ceux qui errent dans les marges de la prospérité américaine, incapables d'échapper à l'alcool ou aux drogues que le Vietnam leur a laissés en héritage.
Le père de Frank Bill aurait pu être l'un de ces hommes. Comme Miles le héros de son roman, il a vécu le retour d'enfer sous le poids du silence, principal carburant de la détresse des combattants. Mais l'Amérique dont nous parle l'auteur est aussi plus largement celle de l'effondrement économique et moral. Un petit peuple de dealers obsédés par les lumières artificielles.
Mordre la poussière – Frank Bill – Traduit de l'américain par Yoko Lacour - Plon – 346 pages – 23€ - *** Lionel Germain
"À vue de nez, je dirais qu'il en était à trois heures de beuverie, et le vieux schnock n'avait probablement ni bougé de son perchoir ni même pensé à aller pisser. Sourire en coin. Verres de lunettes sales et haleine fétide. Pa était un chirurgien en disgrâce sorti d'Eagle Rock. Un type gentil et solitaire avec un vilain passé et, à mon avis, plus beaucoup d'amour dans sa vie."
Les damnés de Los Angeles - Adam Frost – Traduit de l'américain par Suzy Borello – Calmann-Lévy noir – 340 pages – 23,90€ - ****
Quand Harry retrouve Renée, ou l’inverse. Dans ce second spin-off de la franchise Bosch, issu de l’univers de Michael Connelly, la "detective" (lieutenant de police) Renée Ballard (superbe Maggie Q, "Mission: Impossible III", "Nikita"), qui a collaboré avec Harry Bosch dans la saison 3 de "Bosch: Legacy", prend la tête d’une nouvelle division consacrée aux affaires non résolues ("cold cases"), au sous-sol du LAPD (Los Angeles Police Department).
Un local minable, un service sous-financé composé de volontaires et de bénévoles aux profils atypiques: un policier à la retraite, Thomas Laffont (John Carroll Lynch), une bénévole très enthousiaste, Colleen Haterras (Rebecca Field), une stagiaire en droit, Martina Castro (Victoria Moroles), une ancienne flic, Samira Parker (Courtney Taylor) et un réserviste posté là pour surveiller l’ensemble, Ted Rawls ( Michael Mosley). Ce service, crée principalement par le conseiller municipal Jake Pearlman (Noah Bean), ne devra son maintien qu’à la résolution du meurtre de Sarah Pearlman, sœur du conseiller.
Reléguée dans cette cave - après avoir dénoncé le comportement harceleur d’un collègue tout-puissant du département Vols et Homicides du LAPD et avoir vu ses amis et collègues lui tourner le dos - Renée, intuitive, acharnée au travail et connue pour son empathie et sa détermination, peut compter sur l’implication et la ferveur de son équipe.
En enquêtant sur le cas Sarah et en rouvrant des dossiers sur des affaires non résolues, Renée va explorer deux pistes à la fois: celle d’un tueur en série et celle d’un réseau de corruption au sein même du LAPD. Des affaires qui ont laissé les familles et les amis des victimes sans réponse, et pour lesquelles elle va faire appel à son collègue à la retraite, Harry Bosch (Titus Welliver).
Dans les tréfonds de ce "Departement Q" à la sauce LA, dans cette "bibliothèque des âmes perdues", ainsi que la nomme Colleen, se noue un thriller procédural âpre, sous constante pression et étroite surveillance politique, avec peu d’actions spectaculaires ou de séquences choc. Les drames personnels – chagrin, traumatisme, perte – jalonnent l’enquête de Renée, femme pleine de fêlures mais toujours professionnelle et résiliente.
En adoptant comme centre de gravité des dix épisodes la misogynie, le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes, "Ballard" dépasse la traditionnelle série policière grâce à Renée dont le personnage apporte une différence subtile.
Là où Harry demeurait mutique, rugueux, plein de noirceur et verrouillé de l’intérieur, Renée, lumineuse sur sa planche de surf à Malibu, trouve un exutoire à la violence et à la souffrance humaine qu’elle affronte chaque jour. Et qu’elle va devoir à nouveau affronter, suite à un cliffhanger, prélude à une saison 2, aussi addictive, espère-t-on, que la première.
Ballard – 1 saison, 10 épisodes (45-50 mn) - Prime Video - **** Créée par Michael Connelly, Michael Alaimo, Kendall Sherwood Réalisée par Jet Wilkinson, Patrick Cady, Jon Huertas Avec Maggie Q, John Carroll Lynch, Rebecca Field, Victoria Moroles, Courtney Taylor, Michael Mosley, Titus Welliver, Noah Bean Alain Barnoud
Un des romans les plus durs à avaler. De mémoire légendaire, seul Jonas avait jusque-là réussi à passer quelque temps dans le ventre de la baleine. Il faudra compter désormais avec Jay Gardiner, le héros de Daniel Kraus. Son père, malade du cancer, a disparu en pleine mer. Jay a décidé de retrouver sa dépouille mais la rencontre avec un cachalot va bouleverser son escapade. En scénariste confirmé, l'auteur goupille une aventure ultime dans l'estomac d'un cachalot.
Scientifiquement documenté, l'intrigue de ce combat pour sortir du ventre du monstre prend suffisamment de liberté avec la réalité pour nous offrir du vraisemblable avec une bonne dose d'humour et de suspense.
Outre plusieurs collaborations avec Guillermo de Toro, Daniel Kraus a également son nom au générique de "Living Dead". Déjà best-seller aux États-Unis, le roman est en voie d'adaptation au cinéma.
Whalefall – Daniel Kraus – Traduit de l'américain par Jonathan Baillehache – Rivages noir – 380 pages – 22€ - *** Lionel Germain
"Truthstorian", soit historien – autoproclamé – de la vérité, le journaliste citoyen Lee Raybon (Ethan Hawke) est un fouineur crasseux, aussi déterminé que déjanté qui, à ses risques et périls, n’a de cesse de traquer les secrets et la corruption de sa bonne ville de Tulsa, Oklahoma. Anciennement surnommée "capitale mondiale du pétrole", cette cité est sujette à de fortes tensions sociales et raciales.
Lee Raybon, amateur de livres rares, y est propriétaire d’un "magasin" de livres d’occasion et publie le résultat de ses enquêtes dans le magazine "au format long", le "Heartland Press". Il ne peut supporter l’injustice et ne ménage pas les notables et les riches. A commencer par la puissante famille Washberg, qui "tient" la ville, un clan dont il a fait une peinture au vitriol, notamment celle de Donald (Kyle MacLachlan) qui veut se faire élire gouverneur. Coïncidence, son dernier article est suivi du suicide suspect du frère de Donald, Dale (Tim Blake Nelson), le mouton noir de la famille, marié à Betty Jo (Jeanne Tripplehorn), et homosexuel "resté dans le placard".
En cherchant ce qui a poussé cet homme à commettre l’irréparable, notre journaliste justicier, jean étroit, Stetson râpé et lunettes noires, soupçonnant un meurtre commandité, va découvrir une société d’investissement dont l’un des membres est un impitoyable tueur, ainsi que des indices laissés par Dale implorant qu’on enquête sur sa mort.
C’est alors pour Lee Raybon le début d’une spirale infernale dans une affaire hors de contrôle qui mélange gros méchants, bras cassés, corruption, secrets glauques et trahisons mais révèle aussi une belle peinture de la relation entre Joe, père divorcé et protecteur, et sa fille Francis de 13 ans (Ryan Kiera Armstrong).
Nous sommes tout à la fois dans le monde des frères Coen ("The Big Lebovski"), avec son humour absurde, sa galerie de personnages hauts en couleurs, et dans celui de Tarantino et de David Lynch.
Mais l’empreinte majeure reste celle des grands auteurs de polars noirs ou néo-noirs dont la figure essentielle, dans la série, est Jim Thompson, lui-même natif de l’Oklahoma. L’ensemble de son œuvre jouera d’ailleurs un rôle prépondérant dans l’enquête de Joe, avec l’aide que lui apportera sa fille.
Chronique urbaine et satire sociale se fondent, dans une atmosphère très sombre, au fil d’une intrigue qui dénonce sans concession la corruption politique, les rivalités familiales et, surtout, les injustices historiques subies par les indiens.
Sterlin Harjo, créateur, producteur et réalisateur de la série - il avait déjà signé les trois saisons de "Réservation Dogs" - est très attaché à l’Oklahoma, lui qui est issu de la nation séminole avec une ascendance muscogee. Deux des nations indigènes déportées par le gouvernement américain en Oklahoma.
Son personnage de Lee Raybon est très librement inspiré du journaliste Lee Roy Chapman ("This Land Press") connu pour avoir enquêté sur les massacres des peuples autochtones et fait des révélations explosives sur des personnalités controversées de Tulsa.
Un formidable Ethan Hawke - près de cent films dont "Le cercle des poètes disparus" et "Bienvenue à Gattaca", ainsi que la série "The Good Lord Bird" - habite totalement le personnage de Lee qui n’a que faire des règles éthiques de base du journalisme. Convoqué à une réunion avec quelques-uns des parvenus et notables de la ville, il proclame, droit dans ses bottes, sa foi de véritologiste:
"Je lis des trucs. Je cherche des trucs. Je vais un peu partout. Et je trouve des trucs. Ensuite, j’écris des articles sur ces trucs. Y’a des personnes que ça intéresse. D’autres pas. Je suis le plus souvent au chômage et toujours fauché. Mais je suis obsédé par la vérité".
The Lowdown – 1 saison, 8 épisodes (40-59 mn) – Disney + - ****
Créée et réalisée par Sterlin Harjo
Avec Ethan Hawke, Ryan Kiera Armstrong, Kaniehtiio Horn, Tim Blake Nelson, Jeanne Tripplehorn, Kyle MacLachlan, Keith David, Peter Dinklage
Le couple que forment Gabby et Edwin s'esquinte à dépecer les poulets dont l'odeur leur colle à la peau. Luke Jackson, le nouveau directeur a augmenté les cadences et le personnel n'a même plus le temps d'aller aux toilettes. Difficile de s'habituer, semaine après semaine, à l'humiliation d'avoir à porter des couches, à ramener dans son mobile-home l'imprégnation des antibactériens qui s'immiscent jusque dans la cuisson des nouilles.
Le jour où le patron licencie Edwin pour un mauvais prétexte, ce dernier se retourne contre l'épouse et l'enfant de Luke. La lutte des classes s'épuise alors dans la rubrique des faits-divers, un combat machiste qui condamne les deux femmes à improviser d'autres stratégies pour survivre au drame de la vengeance.
Eli Cranor oppose deux visions du monde: celle où la violence répond à la violence, et celle où les femmes se révèlent porteuses d'un autre paradigme.
À la chaîne – Eli Cranor – Traduit de l'américain par Emmanuelle Heurtebize – Sonatine – 320 pages – 22€ - **** Lionel Germain
Lucien est un séducteur professionnel, amateur de femmes fortunées. Après les avoir soulagées de quelques milliers de dollars, il disparaît sous une nouvelle identité. Sa rencontre avec Prahla, fille d'un portefeuille bien garni, s'inscrit dans ce scénario prévisible alors même qu'Ella, une amie de Prahla, se méfie à juste titre du prétendant.
Un jour, les deux jeunes femmes et Lucien se retrouvent au restaurant quand un inconnu, "un petit vieux avec une casquette plate", glisse à la fin du repas un portrait d'elle à Ella. Seul Lucien reconnaît un tableau de valeur, réalisé par un peintre dont on ignore s'il est encore vivant. Le gigolo se métamorphose en amateur d'art prêt à tout pour subtiliser le pactole. C'est cette frénésie spéculative étrangère au mystère de l'œuvre que Iain Levison combine au rapport troublant entre deux femmes.
Je ne suis pas là pour ça – Iain Levison – Traduit de l'américain par Emmanuelle et Philippe Aronson – Liana Levi piccolo – 128 pages – 10€ - *** Lionel Germain
Brunetti, le héros de Donna Leon, est de plus en plus submergé par les égouts vénitiens. Venise prend l'eau au sens propre comme au sens figuré. Des gangs d'adolescents se crêpent le chignon en utilisant les réseaux sociaux pour se fixer des rendez-vous violents au cœur de la Cité des Doges. Mais les racailles ne viennent pas des quartiers défavorisés. Le haut du panier vénitien dégorge ses rejetons en mal de castagne.
Les belles façades ont parfois des lézardes et derrière le "narratif" des grandes familles se dissimulent les turpitudes de l'histoire italienne entre corruption et protection politique. Lunga vita a Brunetti!
L'épreuve du feu – Donna Leon – Traduit de l'américain par Gabriella Zimmermann – Calmann-Lévy – 352 pages – 22,50€ - *** Lionel Germain
Dommage que les Français boudent la nouvelle (ils en écrivent beaucoup mais en lisent peu…). Régulièrement, la littérature anglo-saxonne nous propose quelques pépites d'auteurs prestigieux qui prennent l'exercice très au sérieux. Et Don Winslow en est la preuve avec ce recueil de six histoires courtes préfacées par Reed Farrel Coleman qui s'est senti "excité parce que je savais exactement à quoi m'attendre, tout en sachant que je serais surpris à chaque tournant."
Une série de mauvaises rencontres comme avec cet homme en prison qui vit la double peine entre ce qu'il aimerait être et ce qu'on exige de lui. Mais le titre du recueil donne un aperçu de la mécanique narrative en chantier chez Winslow. Au cœur d'un casino contrôlé par les cartels, le casse ultime se révèle un chef d'œuvre d'horlogerie où se dénoue en quelques pages un scénario calibré pour Hollywood.
Le casse ultime – Don Winslow – Traduit de l'américain par Jean Esch – Harper Collins noir – nouvelles – 384 pages – 22,50€ - **** Lionel Germain
C'est sans doute le roman le plus éprouvant de Joyce Carol Oates qui nous a pourtant habitués à dévaler les pentes obscures de l'âme humaine. Comment la romancière parvient-elle à survivre à ce temps d'écriture partagé avec un personnage aussi détestable que Fox, professeur d'anglais dans une école privée du New-Jersey? Francis Fox est l'idole des parents, et les collégiennes se bousculent pour bénéficier des entretiens très particuliers accordés le soir dans l'intimité de son bureau.
Mais Francis Fox ne s'appelle par réellement Francis Fox. Il a été exfiltré de son ancien établissement et a réussi légalement à changer de patronyme après un non-lieu dans une affaire mettant en cause sa relation aux mineures.
Si Joyce Carol Oates ne laisse planer aucun doute sur la nature du prédateur, elle est en revanche d'une habileté retorse à en décrire les artifices et ne nous épargne aucun détail des procédures de l'emprise. Fox est populaire. Il mène un jeu de séduction destiné à la directrice et à la bibliothécaire, deux femmes seules qui lui servent de paravent. C'est un criminel dont les parents ne se méfient pas et dont les collégiennes abusées se persuadent qu'elles sont amoureuses. À tel point qu'une fillette émet des signaux de détresse en désignant son père comme coupable des attouchements que lui fait subir Fox.
Comme toujours chez la romancière américaine, la construction de l'intrigue est un modèle du genre. Le roman commence par l'assassinat de Fox avant de nous distiller, chapitre après chapitre, les révélations sur son passé et sur son mode opératoire. Aucun personnage ne prend la lumière à son avantage. Les deux femmes courtisées ne suscitent pas l'empathie malgré leur détresse affective. Obsédées par l'opinion qu'elles ont d'elles-mêmes, l'égoïsme les rend incapables de déceler ce qui cloche chez le charismatique professeur d'anglais.
Quant à l'enquêteur chargé de l'affaire, il est sujet à des ambiguïtés et des pensées secrètes qui lui interdisent le statut du héros "solaire" chargé de rassurer le lecteur. Même les collégiennes, soumises à une torture psychologique et aux abus sexuels, semblent incapables de démasquer la nature criminelle du prédateur.
C'est le "bien" et le "mal" que l'autrice soumet à l'analyse, montrant les interprétations dont chacun s'accommode. Avec en épilogue, un
dernier effet de "suspense" un peu prévisible.
Fox – Joyce Carol Oates – Traduit de l'américain par Claude Seban et Christine Auché – Philippe Rey – 848 pages – 25€ - **** Lionel Germain
Au desk d’accueil du Nefertiti, le meilleur hôtel de luxe du Caire, un soir de 2001 en plein Printemps arabe, Jonathan Pine (Tom Hiddleston, "Avengers", "Only lovers left alive"), Directeur de nuit et ex-soldat d’élite britannique, est abordé par une cliente, Sophie Alekan (Aure Atika). Elle est la maîtresse de Freddie Hamid (David Avery), propriétaire de l’établissement et le plus important trafiquant – d’armes, notamment – du pays.
Séduit – au sens charnel – par la mystérieuse Sophie, il accepte de photocopier des documents compromettants au sujet du milliardaire Richard Roper (Hugh Laurie, "Dr House"), magnat notoire du marché noir des armes. Le contenu de ces documents, Jonathan ne peut s’empêcher d’en prendre connaissance pour découvrir qu’ils contiennent les preuves d’une vente d’armes pour écraser le soulèvement égyptien.
Il transmet ces informations, via l’Ambassade de Grande-Bretagne, à Angela Burr (Olivia Colman, "Broadchurch", "La Dame de fer"), des services de renseignements anglais qui depuis longtemps surveillent Richard Roper et qui ne sont jamais parvenus à l'inquiéter. Mais rien ne se passe comme prévu, et peu de temps après, Sophie est assassinée.
Un saut dans le temps et, en 2015, on retrouve John Pine Directeur de nuit – encore – dans un hôtel de luxe de Zermatt. Sa vie solitaire et monastique implose le soir où Richard Roper débarque à l’hôtel avec toute sa garde rapprochée. Contact est aussitôt repris avec Angela Burr.
Et commence alors un véritable jeu du chat et de la souris entre Pine, qui a accepté d’infiltrer le clan du trafiquant, et Roper, avec tous les éléments du film d’espionnage, meurtre, chantage, trahison, corruption, femmes fatales et destinations touristiques. C’est d’ailleurs sur la côte nord de Majorque, dans la fastueuse propriété de Roper, sur son île de milliardaire, que l’action se jouera véritablement.
Adaptation brillante par David Farr du roman emblématique éponyme (1993) de John Le Carré, la série, en tension progressive, tient la promesse d’un face-à-face haletant entre John Pine – Tom Hiddleston, magnétique, quasi "jamesbondesque" au flegme tout britannique, et Richard Roper – Hugh Laurie, intraitable et machiavélique, au charme venimeux, "le diable en smoking". Angela Burr, femme déclassée et agente opiniâtre d’une officine du MI6, apporte à la série sa dose de féminité, sa touche de sensibilité et d’émotion, et sa gouaille londonienne.
La mise en scène "impériale" de Suzanne Bier ("Revenge", "After the wedding") colle au plus près des personnages, cerne leurs visages impassibles pour chercher à en extraire leurs pensées les plus profondes, réussissant brillamment à créer cette ambiance anxiogène propre aux films d’espionnage.
John Le Carré ne tarira pas d’éloges sur l’adaptation de son roman, déclarant que, grâce aux performances des acteurs et à "la superbe mise en scène de Susanne Bier, sans compromis, les six heures de «The Night Manager» composent une symphonie complète".
Rendez-vous dès maintenant pour, 10 ans après, une saison 2 (Prime Video) apocalyptique!
The Night Manager – 6 épisodes (60 mn) – Prime Video - **** Créée par David Farr Réalisée par Susanne Bier Avec Tom Hiddleston, Hugh Laurie, Olivia Colman, Elizabeth Debicki, Tom Hollander, Michael Nardone, Alistair Petrie, David Harewood, Tobias Menzies, Aure Atika, David Avery Alain Barnoud
Seule dans sa grande maison défraîchie d’Oyster Bay (Long Island), non loin de New-York, Agatha Wiggs (Clare Danes), dîte "Aggie", écrivaine ayant remporté le Prix Pulitzer pour son premier roman autobiographique reste paralysée par le syndrome de la page blanche.
En panne d’inspiration et dévastée par la mort de son fils de 8 ans alors qu’elle était au volant de sa voiture, cinq ans plus tôt, Aggie, lesbienne et divorcée de sa femme Shelley (Natalie Morales), ne parvient pas, en proie à ses tourments, à se relever.
Jusqu’au jour où emménage, dans la luxueuse maison voisine, Nile Jarvis (Matthew Rhys), magnat de l’immobilier au passé sulfureux, soupçonné d’avoir tué sa femme, psychologiquement fragile, sans que personne ait pu en faire la preuve.
Fils d’une riche famille d’investisseurs sans scrupules, jonglant avec les millions et manipulant les politiciens new-yorkais, il a pour projet écocidaire de faire construire le quartier résidentiel de ses rêves dans une zone défavorisée de la métropole. L’arrivée de cet intriguant nouveau voisin, aussi séduisant qu’inquiétant, va réveiller chez Aggie son instinct d’écrivain, sa curiosité puis son obsession sur les doutes de la culpabilité de Nile. Très entreprenant, celui-ci se rapproche d’elle.
Au fil de leurs rencontres, elle décide de lui proposer d’écrire un livre, une biographie de "l’homme derrière le monstre", grâce à laquelle elle pourrait lui extorquer des aveux. Un best-seller pour elle, une possible réhabilitation pour lui, isolé par la suspicion publique.
Leur accord tourne vite à un duel psychologique de haute intensité, où se mélangent peur et fascination que chacun exerce l’un sur l’autre. Plongée dans une enquête prédatrice, intime et périlleuse, Aggie s’engage dans un troublant jeu de séduction, et tente de répondre à deux questions: où se cache la vérité, et jusqu’où ira-t-elle pour la trouver? La lutte de deux intelligences et de deux instincts de domination pose la question centrale: qui manipule qui?
Entre un Nile Jarvis, effrayant par son animalité, dont la disparition mystérieuse de sa femme fait écho au décès de l’enfant d’Aggie, et une Agathe Wiggs animée par le feu de la vengeance vis-à-vis du jeune chauffard qu’elle tient pour responsable de la mort de son fils, la quête de la vérité s’avérera pour tous deux un redoutable engrenage. Nile voyant en Aggie une part d’obscurité et de rage faisant écho à la sienne.
Autour de ce duo central, l’équation s’enrichit de personnages complexes: le père de Nile, Martin Jarvis (Jonathan Banks, aussi terrifiant que dans "Breaking Bad"), Nina Jarvis (Brittany Snow), l’épouse disparue qui hante chaque scène, Shelley (Natalie Morales), l’ex-femme d’Aggie, et Brian Abbot (David Lyons), agent obsessionnel du FBI.
Sous les traits d’Aggie, Clare Danes (l’extraordinaire Carrie Mathison d’"Homeland"), le visage perpétuellement traversé de mini spasmes, nous gratifie d’une performance bouleversante. Et, en face, Matthew Rhys ("The Americans") compose un méchant démoniaque aux allures d’Elon Musk, carnassier et fier de l’être, qui décèle vite en Aggie une femme "qui a soif de sang".
Sous le titre "The beast in me", emprunté à Johnny Cash, repose le fondement tout autant que l’intérêt de la série: la "bête" ne désigne pas seulement le potentiel meurtrier, mais aussi chacun des deux protagonistes. Tentés l’un et l’autre de "franchir la ligne" ("walk the line"),in fine, lequel est le plus dangereux?
The Beast in Me – 1 saison, 8 épisodes (41-54 mn) – Netflix - **** Créée par Gabe Rotter Réalisée par Antonio Campos, Lila Neugebauer, Tyne Rafaeli Avec Clare Danes, Matthew Rhys, Brittany Snow, Natalie Morales, David Lyons Alain Barnoud
P-Town, pour les locaux comme pour les touristes, c’est Provincetown, un petit port de pêche niché dans un environnement paradisiaque, à la pointe extrême du Cap Cod (Massachussets), tout proche de Hyannis Port, fief des vacances du clan Kennedy. C’est aussi un terreau de la communauté LGBTQI+ dont la présence estivale massive profite à ces nombreux clubs que l’on trouve à chaque coin de rue, tout au long d’une gay pride échevelée et sans trêve, dans une véritable boîte de nuit à ciel ouvert.
C’est enfin un haut lieu de consommation et de trafic d’opioïdes (Vicodin, Fentanyl, Carfentanil), s’ajoutant à l’ectasy, à la cocaïne et à l’héroïne. La belle saison passée, ne reste sur place qu’un dixième de la population – des pêcheurs notamment – dont la vie se résume au chômage, au froid, à l’isolement, à l’alcoolisme et aux ravages des opioïdes.
C’est dans cette ambiance que vit Jackie Quinones (Monica Raymund, "The Good Wife", "Chicago Fire"), jeune fliquette métisse au Service Fédéral des Pêches, elle-même fille de pêcheurs. Alcoolique (comme son père), toxicomane, lesbienne hyper active, fêtarde invétérée ne s’imposant pas de limites, elle voit sa vie basculer un matin de nuit "d’éclate" lorsqu’elle découvre le corps d’une jeune femme assassinée sur une plage de la baie du Cap Cod.
L’enquête sur la mort de la victime, Sherry Henry (Masha King), tuée froidement par des trafiquants de drogue, est confiée au détective Ray Abruzzo (James Badge Dale, "Shame", "Iron Man 3"), flic aux méthodes douteuses de l’Unité Antidrogue locale. Jackie, convaincue que c’est à elle de résoudre ce meurtre, va se retrouver sans le savoir au cœur d’une épouvantable épidémie d’opioïdes, interférant sans accréditation dans l’enquête de Ray: policier rustre et malsain, borderline mais efficace, il se montre particulièrement réticent à l’idée de collaborer avec elle.
Cette rivalité et son obsession pour la vérité vont faire ressurgir en Jackie de vieux démons: elle rechute dans ses addictions, enchaîne réunions de AA et cures de désintoxication alcool et drogue. Tous deux veulent faire définitivement tomber Frankie Cuevas (Amaury Nolasco, "Prison Break"), parrain du trafic, incarcéré mais gérant ses affaires depuis sa prison. Notamment par l’intermédiaire d’Osito (Atkins Estimond), son lieutenant, énorme et impitoyable noir dominicain. Jackie, parce qu’elle le tient pour responsable de la mort de son meilleur ami, Junior (Shane Harper). Ray, pour protéger Renée (Riley Voelkel), stripteaseuse compagne de Frankie, dont il a fait son informatrice et sa maîtresse. Commettant faute de procédure sur faute de déontologie, il se retrouvera piégé par ses propres désirs.
Quinones et Abruzzo vont, selon Rebecca Cutter ("Gotham", "The Hunting Wives"), créatrice de la série, tenter de "tenir un équilibre entre décisions désastreuses et actions sensées, respectueuses de la loi". Mais ils seront en tout état de cause les instigateurs du chaos, accumulant accrocs sur accrocs à mesure qu’ils avancent dans leur enquête.
Série accrocheuse et bien écrite mettant en scène l’affrontement entre policiers et dealers, "Hightown" a un petit quelque chose de "The Wire", mais dans un décor de carte postale. Où l’on retrouvera ultérieurement Jackie et Ray.
Hightown - 3 saisons, 25 épisodes - Netflix - *** Créée par Rebecca Cutter Réalisée par Eagle Egilsson, Rachel Morrison, Michael Offer, David Rodriguez Avec Monica Raymund, James Badge Dale, Riley Voelkel, Masha King, Amaury Nolasco, Shane Harper, Atkins Estimond Alain Barnoud
Tout juste arrivés de Boston à Maple Brook, petite ville (imaginaire) de l’Est du Texas, Sophie et Graham O’Neil (Britanny Snow et Evan Jonigkeit) sont invités à une collecte de fonds pour la NRA (National Rifle Association), organisée par par Margo Banks (Malin Akerman, "Watchmen") et son mari Jed (Delmot Mulroney). Ce républicain jovial, exubérant, dont la famille a fait fortune dans le pétrole, a désormais des ambitions politiques et veut se lancer dans la course au poste de gouverneur.
Lors de cette réunion – et c’est l’intérêt majeur de l’épisode initial de la série qui installe une tension et un suspense prometteur – le nouveau "cadre de vie" du couple se dévoile: Margo va présenter son cercle d’amies, les "hunting wives", chasseuses mondaines, à Sophie, très vite subjuguée par le charisme et les charmes de la meneuse et reine de ce petit groupe, tout aussi agréable que manipulatrice hors pair.
Cette bande – elle sont texanes, elles sont mariées, elles chassent – rassemble des femmes au foyer aisées, hautes en couleur et qui ne travaillent (surtout) pas ("elles ont des maris pour ça"). Sophie, débarquant de sa côte Est avec ses valeurs progressistes, découvre avec étonnement, dans cette ville où les santiags et les chapeaux western sont de mise au quotidien, un mode de vie "trumpiste" propre à heurter ses convictions libérales: théories pro-life, homophobie, xénophobie, puritanisme dévoyé et bigoterie.
Son mépris vis-à-vis de ces femmes ultra-conservatrices durera peu dès lors qu’elle aura été intégrée à leur groupe, attirée et séduite par Margo, si libre, influente et fascinante, qui lui ouvre la porte d’un monde de fêtes nocturnes, de jeux dangereux et de secrets bien gardés.
Dans cette "dynamique de groupe" entre épouses, "The Hunting Wives" se focalise sur la bissexualité de ces chasseuses, couchant presque toutes ensemble, et notamment sur la relation ambiguë sous haute tension sexuelle entre Margo et Sophie.
La découverte du corps d’une adolescente, une pom-pom girl, dans la forêt où ces "hunting wives" s’adonnent à leurs virées nocturnes armées, va tout bouleverser et fissurer vernis et amitiés. Les alliances se défont et les soupçons s’abattent sur Sophie qui devient la cible d’une véritable traque médiatique et sociale, symbolique d’un système où morale et privilèges ne font pas bon ménage.
Chaque épisode va un peu plus loin dans l’excès, dans le délire: rivalités ouvertes ou tues, cocktails et brunchs alcoolisés, bling-bling à la sauce country, obsession des armes à feu, manipulations sentimentales, enquête policière et surtout dérapages sulfureux et sexe.
On retrouve dans "The Hunting Wives" les codes du soap opera, mais aussi ceux de "Big Little Lies", de "Sex and the City" ou de "Desesperate Housewives", sans que ces dernières puissent être objectivement concurrencées par la série texane, souvent peu subtile et s’enlisant trop longuement dans des épisodes de digressions politiques et d’étreintes saphiques.
Une série qui se rachète cependant par sa galerie de personnages, et avant tout celui de Margo – inspiré, paraît-il, par Mélania Trump – qui domine l’écran, imprévisible, égocentrique et volontairement provocatrice, dansant avec Sophie un tango risqué.
Spirale infernale préludant très probablement - pour donner suite à un "double aveu" qui ne convainc pas et à un "accident" dont la dissimulation est difficilement crédible - à une seconde saison. Pourquoi pas?
The Hunting Wives – 1 saison, 8 épisodes (46 à 55 mn) – Canal + - ***
Créée par Rebecca Cutter (d’après le roman éponyme de May Cobb)
Réalisée par Melanie Mayro, Cheryl Dunye, Jennifer Getzinger, Julie Anne Robinson
Avec Britanny Snow, Malin Akerman, Evan Jonigkeit, Delmot Mulroney, Jaime Ray, Katie Lowes, Paul Teal, George Ferrier, Chrissy Metz Alain Barnoud
Joyce Carol Oates a un don particulier pour déconstruire les apparences: "Un livre de martyrs américains" où elle réussissait l'exploit de partager les visions du monde contradictoires sans jamais se livrer à une dépréciation des victimes véritables, "Poursuite", magnifique roman où chaque personnage est tributaire du récit d'un autre, deux exemples d'une relecture magistrale d'un fait-divers ou d'une pure excursion romanesque.
Elle continue dans "Sacrifice", réédition de 20216, le travail entrepris dans "Eux", publié chez Stock en 1971. En écho aux émeutes de 1967 à Détroit provoquées par une descente de police visant essentiellement des Afro-américains, Joyce Carol Oates raconte le drame vécu par une adolescente du New-Jersey en 1987. Retrouvée ligotée et recouverte d'excréments, la jeune fille accuse des flics blancs.
La victime est bien réelle et les tensions raciales sont fondées sur de vraies injustices mais le génie de l'autrice interroge le contexte, les instrumentalisations des militants des droits civiques, la cupidité d'un pasteur, la radicalité d'un leader de l'Islam, tous moins soucieux de la victime que du "bénéfice" qu'elle représente.
Et si cette déconstruction de l'agression subie par la jeune fille va jusqu'à effacer la logique des apparences, le lecteur n'est pas tenté de douter d'une vérité première: l'inégalité raciale qui divise profondément et plus que jamais l'Amérique.
Sacrifice - Joyce Carol Oates – Traduit de l'américain par Claude Seban - Philippe Rey – 384 pages – 13,90€ - **** Lionel Germain
La malédiction californienne, le roman de Bucky Sinister en exhale à chaque page une variété répugnante, concentré de rage et de trouille existentielle. Chuck est un junkie de San Francisco. Passé la quarantaine, il retrouve dans le miroir tout ce qui l'horrifiait à l'époque où la vie était une fête.
Auteur d'un guide pour décrocher des drogues dures, Bucky Sinister connaît la partition du manque et celle des illusions que courtisent les toxicomanes. Son héros déglingué cavale à la recherche du Graal, gavé comme une pharmacie ambulante. À jamais séparé du réel, on chavire pour une traversée hallucinante de la ville.
Ta vie dans un trou noir - Bucky Sinister – Traduit de l'américain par Alex Ratcharge – Le Gospel – 222 pages – 21€ - **** Lionel Germain