C'est sans doute le roman le plus éprouvant de Joyce Carol Oates qui nous a pourtant habitués à dévaler les pentes obscures de l'âme humaine. Comment la romancière parvient-elle à survivre à ce temps d'écriture partagé avec un personnage aussi détestable que Fox, professeur d'anglais dans une école privée du New-Jersey? Francis Fox est l'idole des parents, et les collégiennes se bousculent pour bénéficier des entretiens très particuliers accordés le soir dans l'intimité de son bureau.
Mais Francis Fox ne s'appelle par réellement Francis Fox. Il a été exfiltré de son ancien établissement et a réussi légalement à changer de patronyme après un non-lieu dans une affaire mettant en cause sa relation aux mineures.
Si Joyce Carol Oates ne laisse planer aucun doute sur la nature du prédateur, elle est en revanche d'une habileté retorse à en décrire les artifices et ne nous épargne aucun détail des procédures de l'emprise. Fox est populaire. Il mène un jeu de séduction destiné à la directrice et à la bibliothécaire, deux femmes seules qui lui servent de paravent. C'est un criminel dont les parents ne se méfient pas et dont les collégiennes abusées se persuadent qu'elles sont amoureuses. À tel point qu'une fillette émet des signaux de détresse en désignant son père comme coupable des attouchements que lui fait subir Fox.
Comme toujours chez la romancière américaine, la construction de l'intrigue est un modèle du genre. Le roman commence par l'assassinat de Fox avant de nous distiller, chapitre après chapitre, les révélations sur son passé et sur son mode opératoire. Aucun personnage ne prend la lumière à son avantage. Les deux femmes courtisées ne suscitent pas l'empathie malgré leur détresse affective. Obsédées par l'opinion qu'elles ont d'elles-mêmes, l'égoïsme les rend incapables de déceler ce qui cloche chez le charismatique professeur d'anglais.
Quant à l'enquêteur chargé de l'affaire, il est sujet à des ambiguïtés et des pensées secrètes qui lui interdisent le statut du héros "solaire" chargé de rassurer le lecteur. Même les collégiennes, soumises à une torture psychologique et aux abus sexuels, semblent incapables de démasquer la nature criminelle du prédateur.
C'est le "bien" et le "mal" que l'autrice soumet à l'analyse, montrant les interprétations dont chacun s'accommode. Avec en épilogue, un
dernier effet de "suspense" un peu prévisible.
Fox – Joyce Carol Oates – Traduit de l'américain par Claude Seban et Christine Auché – Philippe Rey – 848 pages – 25€ - ****
Lionel Germain
Lionel Germain
