Un viol en réunion précipite le sort de Jess, l'adolescente de 16 ans qui irrigue de son énergie le dernier roman de Patrice Gain. Fille de nulle part perdue dans un cercle familial empoisonné par le désamour de sa mère, elle est condamnée à la fuite.
Si une marginale férue de Rimbaud et de ses "semelles de vent", lui accorde un répit, ce n'est que provisoire. Tout s'accélère quand les méchants refont surface.
Patrice Gain nous raconte une histoire où chaque chapitre est une fin espérée même si l'éclaircie masque toujours l'orage. L'occasion d'une scène superbe: Jess y affronte la colère du ciel, seule au milieu des loups, avant de s'abandonner à la puissance cathartique des éléments. Victime de trahison amoureuse et amicale, l'héroïne de ce très beau roman ne s'accomplit que vers un retour à la cruauté innocente de la nature, là où le vent et le chant des abeilles cicatrisent les blessures de l'âme.
Seules les rivières – Patrice Gain – Albin Michel – 264 pages – 20,90€ - **** Lionel Germain
Sur le podium où elle vient d’être couronnée Miss Blackpool 1964, Barbara Parker, jeune ouvrière dans une usine de sucres d’orge, réalise en quelques secondes, avec un aplomb sidérant, qu’elle refuse d’être une potiche. Après avoir remis sa couronne à sa dauphine, Barbara, qui ne compte pas se laisser réduire à sa seule beauté, et qui rêve plus grand que son statut de jolie blonde, boucle ses valises pour gagner Londres.
Elle y ambitionne de devenir actrice (humoriste) à la télévision, laissant derrière elle un fiancé, "le plus beau boucher de la ville", et un père éperdu de tendresse pour sa petite fille montée en graine. Dans la capitale, elle devra se contenter d’un job de vendeuse, la ville lumière qu’elle découvre n’étant pas aussi fantastique que celle dont elle a entendu parler et qu'elle a vue à la télévision.
Son destin bascule lors d’une audition pour une "soap comedy" télévisée, un de ces feuilletons, excroissances de théâtre de boulevard, tournés à la chaîne, où son esprit sans compromis lui permet d’obtenir le rôle. Ainsi commence à se matérialiser son rêve de se réinventer et de s’imposer dans le monde des sitcoms, grâce à celle-ci, "Barbara(and Jim)", qui aura, pendant de longues années, un incroyable impact sur la comédie britannique.
Rebaptisée Sophie Straw, Barbara, de ses débuts à sa consécration londonienne d’icône de l’humour britannique dans cette série de la BBC, nous conte son ascension incertaine dans un univers très masculin, moquée pour son accent prononcé, mais personnage entier à la détermination sans faille.
Dans ce Londres des "swinging sixties" où tout change, où tout est bouleversé, la série dresse un état des lieux de la façon dont le féminisme s’est installé, tout comme de l’émergence des clubs gays et de la culture homosexuelle.
Pionnière dans un milieu machiste, à l’époque d’une Angleterre raciste, sexiste et homophobe, Barbara-Sophie s’affirme comme une héroïne à laquelle on s’attache immédiatement. Et qu’interprète superbement Gemma Arterton ("Tamara Drew", "The King’s Man", découverte en France en 2014 dans l’hilarant et subtil "Gemma Bovery" avec Fabrice Luchini), humaine, pétillante et rayonnante de bout en bout, ingénue mais pas imbécile, à l’inépuisable énergie comique. "Funny Woman" est véritablement un "festival Gemma Arterton", et aussi un hommage à une aventure de femmes qui, telles que Barbara Parker, feront avancer la cause féminine.
Autour d’elle une galerie de personnages secondaires apportent beaucoup à l’histoire: Clive Richardson (Tom Bateman), Don Juan d’opérette, Ted Sargent (Alistair Petrie), patron puritain, Bill Gardiner (Matthew Beard), scénariste gay coincé, Tony Holmes (Leo Bill), co-scénariste bisexuel, Dennis Mahindra (Arsher Ali), metteur en scène sous tension, Marjorie (Alexa Davies), coloc suffragette, Diane Lewis (Clare-Hope Ashitey), amie journaliste noire, et Brian Debenham (Rupert Everett, grimé à souhait), vieux manager révélateur de talents. Récit enrobé dans une playlist d’enfer des grands tubes anglais des sixties et de Françoise Hardy.
L’intrigue est l’adaptation, par Morwenna Banks, du roman de Nick Hornby, "Funny Girl" (sans lien avec le film éponyme de 1968 de William Wyler). Adoptant un ton qui mêle autodérision, candeur et gravité, "Funny Woman", au réel charme suranné et aux décors et costumes somptueux, recrée avec fougue la frénésie des années 60 et les vibrations nouvelles d’une société en pleine mutation. Pour les "ex-fans des sixties", mais pas exclusivement.
La malédiction californienne, le roman de Bucky Sinister en exhale à chaque page une variété répugnante, concentré de rage et de trouille existentielle. Chuck est un junkie de San Francisco. Passé la quarantaine, il retrouve dans le miroir tout ce qui l'horrifiait à l'époque où la vie était une fête.
Auteur d'un guide pour décrocher des drogues dures, Bucky Sinister connaît la partition du manque et celle des illusions que courtisent les toxicomanes. Son héros déglingué cavale à la recherche du Graal, gavé comme une pharmacie ambulante. À jamais séparé du réel, on chavire pour une traversée hallucinante de la ville.
Ta vie dans un trou noir - Bucky Sinister – Traduit de l'américain par Alex Ratcharge – Le Gospel – 222 pages – 21€ - **** Lionel Germain
Montée des eaux, sécheresse, canicules et mégafeux, l’effondrement a eu lieu, dans la seconde moitié du XXIe siècle. Sans grand chambardement semble-t-il, même si le politique paraît s’être subtilement dissous. L’espace social s’est fait "rhizomatique", concept cher à Gilles Deleuze. Les sociétés, devenues poreuses, composent avec le voisin, bricolent et font avec. Et l’on s’habitue à une décroissance obligée.
Nous sommes dans une "eutopie", lieu idéal caractérisé par le bonheur et la bonté, une éco-fiction libertaire, narrée à la deuxième personne du singulier – jolie façon de déplacer les points de vue. L’écriture poétique, pleine de trouvailles quasi-surréalistes est aux antipodes de la novlangue des réseaux, elle emprunte à l’anglais, à l’espagnol, à la richesse des parlers locaux, inclusive donc au bon sens du terme.
Formé à l’enseignement, Elio Possoz est surtout poète. Il avait été accueilli par la DRAC-Nouvelle Aquitaine en résidence à Excideuil, en Dordogne, pour l’écriture de ce roman.
Les Mains vides - Elio Possoz - La Volte - 304 pages - 12€ - Version numérique 6,99€ - *** François Rahier
Vous avez aimé le Bureau des Légendes, vous allez adorer Alec de Payns, agent de la DGSE, au cœur d'un méli-mélo d'aventures internationales. Le complot mené par ceux qui rêvent d'un affrontement entre l'Occident et la Russie va le contraindre à une mission d'infiltré. Un classique de la littérature d'espionnage mais mené avec un redoutable sans de l'efficacité narrative.
L'éditeur nous prévient que Jack Beaumont est un pseudo derrière lequel se dissimule un ancien membre des Services secrets aujourd'hui basé en Australie. Le mystérieux auteur dont le livre est traduit de l'anglais a par ailleurs été pilote de chasse dans l'armée de l'air. Du bon roman d'espionnage made in France.
Dans l'ombre du Kremlin – Jack Beaumont – Michel Lafon – Traduit de l'anglais (Australie) par Emmanuel Chastellière – 464 pages – 21,95€ - **** Lionel Germain
Afro-américaine et autrice de polar, Paula L. Woods a obtenu en 2000 le prix Macavity du meilleur premier roman policier pour "Inner City Blues". C'est le point de départ d'une série avec le personnage de Charlotte Justice, policière au LAPD, le service de police de Los Angeles. Et quand Charlotte prend son service, au début du roman, on est dans les jours qui suivent l'acquittement des flics blancs après le passage à tabac de Rodney King en 1992.
Charlotte est une afro-américaine au teint clair mais dans la voiture de service les collègues blancs ne se privent pas en sa présence de commentaires racistes. Paula L. Woods réanime avec une précisions clinique le chaos dans lequel est plongée la ville. Au cœur de cette violence spectaculaire, il y a la furie des urgences, le hurlement des sirènes de police, les scènes de pillages. Six jours de folie dont le bilan se solde par une soixantaine de victimes.
Et ce tableau apocalyptique rappelle à l'héroïne un drame personnel survenu quatorze ans plus tôt. En 1978, un homme a dévasté sa vie en assassinant son mari et sa fille de six mois. Quand l'homme en question est lui-même abattu au cours des émeutes de 92 à proximité du lieu où se trouvait Charlotte, tout la désigne comme suspecte. Un peu moins suspecte pourtant que le médecin noir qu'elle a sauvé du lynchage policier et qui présente des incohérences dans son témoignage sur les raisons de sa présence dans les parages de la scène de crime.
En référence à la chanson de Marvin Gaye, "Inner City Blues" est un roman sur le désespoir qui mine une partie de la société américaine. Mais au-delà du débat sur la fracture entre les deux mondes, héritée de l'esclavage, Paula L. Woods en nourrit un autre interne à la communauté noire. Certains noirs à la peau claire, comme Charlotte d'ailleurs, sont tentés de nier leurs origines. Les militants afro-américains les appellent "Oreo", noir à l'extérieur, blanc à l'intérieur.
C'est aussi ce poison du racisme universel dont le roman s'empare avec une force et une justesse impressionnante. Enfin, au moment où l'Amérique contemporaine semble renouer avec le bruit et la fureur qui caractérisent les pires moments de son histoire, l'évocation de Paula L. Woods rappelle que jamais cette histoire n'a su effacer la faute originelle.
Inner City Blues - Paula L. Woods – Traduit de l'américain par Isabelle Maillet – Rivages noir – 384 pages – 22€ - **** Lionel Germain
Grosse fatigue pour Jake Friedken (Jude Law), qui n’a plus envie de faire toutes les nuits la fermeture de son bar-restaurant new-yorkais chic et branché, le "Black Rabbit". Jake a consacré une grande partie de sa vie et toute son énergie (et son argent) à transformer ce qui n’était qu’un vieux rade en une affaire florissante. Il rêve même d’expansion.
C’est alors que son frère Vince (Jason Bateman) revient en ville: magouilleur indécrottable et joueur pathologique, criblé de dettes après avoir emprunté une forte somme d’argent à Junior (Forrest Weber), le fils d’un puissant caïd local, il va entraîner Jake dans une spirale infernale.
Le scénario multiplie les pistes - rivalités, quête désespérée d’argent, drames personnels, jalousies et compromissions - tout en s’appliquant à maintenir la tête de ses personnages sous l’eau. Démarrant fort sur un "flash-forward" chaotique lorsque le restaurant est victime d’un braquage durant un dîner prestigieux, au cours duquel Wes (Sope Dirisu), l’ami de longue date et associé de Jake, est tué.
Cette mise en bouche dynamique aurait pu s’avérer stimulante. Mais, avec ses allers-retours dans le temps, son scénario stéréotypé alimenté par les ingrédients répétitifs d’un drama-thriller, "Black Rabbit" et ses sous-intrigues secondaires finit par manquer sévèrement de rythme et d’intérêt, et par distiller peu à peu un ennui profond. Tout juste atténué par les deux derniers épisodes, plus nerveux, qui vont redonner un peu de peps à la série lorsque l’action s’accélère et que les enjeux deviennent plus concrets.
Difficile de ne pas penser à "The Bear", même si ce cadre "culinaire" – surexploité dans les séries et films récents – n’est pas, en l’occurrence, destiné à célébrer la passion pour l’art gastronomique, mais à servir de toile de fond à un drame personnel et criminel.
Jake, obligé d’aider son frère et de mettre ainsi toute sa vie en danger, va devoir revivre – lors de flash-backs – leur enfance violente, une carrière musicale brisée; et accepter de se sacrifier pour Vince, mettant à l’épreuve le lien fraternel qu’il voudra, jusqu’au bout, ne pas rompre. La destinée des deux frères sera-t-elle finalement de se trahir (ou non), de mener l’autre à sa perte?
Filmée de façon magistrale, la ville, entre plans nocturnes et atmosphère de polar urbain, devient un personnage à part entière de ce thriller criminel. "Black Rabbit" s’ancre dans une représentation réaliste de New-York, en version brute, loin des clichés glamour.
Outre la "Grosse Pomme", les personnages principaux, ceux sur lesquels se fonde essentiellement la série, sont un duo d’acteurs têtes d’affiche prestigieuses: Jason Bateman, qui a prouvé dans "Ozark" qu’il savait porter des personnages ambigus, et Jude Law, ex "Young Pope" et talentueux Mr Ripley.
Toute l’action tourne autour d’eux, au détriment de protagonistes secondaires mais essentiels dont le potentiel demeure sous-exploité: ainsi Estelle (Cleopatra Coleman), Roxie (Amaka Okafor), Wes ou encore Anna (Abbey Lee).
On s’interroge finalement sur la cohérence des épisodes d’un récit éclaté, éparpillé, produits ou co-produits et pour certains mis en scène par les acteurs eux-mêmes: Jason Bateman producteur exécutif, Jude Law co-producteur, Justin Kurzel réalisateur des deux derniers épisodes, Laura Linney, réalisatrice occasionnelle… Ce mélange des genres rend le menu final quelque peu indigeste.
Toujours chez l'éditrice villenavaise Agullo, "Rares ceux qui échappèrent à la guerre", le deuxième épisode de la trilogie libanaise commencée avec "Nul ennemi comme un frère", démarre sur l'attentat de Drakkar le 23 octobre 1983. Le drame s'incarne avec la mort du lieutenant Kellermann, fils de Philippe Kellermann dont Frédéric Paulin a fait un personnage clé de l'entourage de Mitterrand.
La préparation des représailles côté français est un modèle de fiasco organisationnel qui débute par un coup de force raté contre l'ambassade d'Iran à Beyrouth et les bombardements de Baalbek tout aussi discutables.
Frédéric Paulin reconstitue une période où les agressions terroristes se multiplient en France sur fond de luttes entre la droite et la gauche. Une période dont peuvent rêver les romanciers tant les jeux d'ombre du pouvoir mitterrandien dissimulent une scène politique violente. Conclu sur l'attentat de la Rue de Rennes le 17 septembre 1986, l'épisode débouche sur ce dernier volet de la trilogie qui verra Chirac et Mitterrand se disputer la présidentielle de 1988.
Mais c'est bien-sûr le Liban qui est au cœur de l'intrigue, avec le personnage de Michel Nada qu'on retrouve pris dans la tourmente d'une guerre civile doublement fratricide pour lui qui a choisi l'exil en France quand le reste de sa famille est en première ligne à Beyrouth. Les chrétiens se divisent tragiquement, deux gouvernements antagonistes se font face, et les espoirs de paix sont perdus dans les odeurs de poudre.
Comme chez Ellroy, Frédéric Paulin met sous les feux de la rampe des figurants qui prennent bien la lumière: conseillers secrets, espions, militaires, Libanaises engagées. Ce sont eux qui paient le prix du réel pour nous rendre accessible le grand roman du monde.
Rares ceux qui échappèrent à la guerre – Frédéric Paulin – Agullo – 416 pages – 23,50€ - Que s'obscurcissent le soleil et la lumière - Frédéric Paulin – Agullo – 384 pages – 23,50€ - *** Lionel Germain
Linley et Barbara, les héros d'Elizabeth George, sont entrés dans la vie des lecteurs français en 1990 avec "Enquête dans le brouillard". Vingt-deux romans plus tard, on aurait tort de réduire l'œuvre au genre du Whodunit.
La patrie littéraire de l'autrice américaine est anglaise, et grâce à Linley l'aristocrate et Barbara la roturière, deux flics de fiction, ses romans couvrent habilement le spectre des contradictions britanniques. On y a déjà lu des histoires consacrées au communautarisme, aux violences faites aux femmes, ou encore aux excisions clandestines pratiquées à Londres. Chaque roman développe des portraits de personnages secondaires, comme dans ce vingt-deuxième épisode où autour de Michael Lobb, victime d'un meurtre, s'organise une galaxie familiale tourmentée.
Si Kayla, la trop jeune épouse de cet entrepreneur assassiné, intéresse les enquêteurs, ce sont aussi les relations toxiques de plusieurs fratries qui constituent l'essentiel de l'intrigue. Barbara et Linley y inscrivent leur propre histoire, tout aussi passionnante.
Une si lente agonie – Elizabeth George – Traduit de l'américain par Nathalie Serval – Presses de la Cité – 512 pages – 22,90€ - *** Lionel Germain