Dans "L'Étoile du nord", D.B. John nous avait donné un avant-goût de son sens du récit en décrivant le cauchemar nord-coréen. L'auteur originaire du pays de Galles a vu ce cauchemar de l'intérieur et avait déjà en 2015 co-écrit l'incroyable odyssée de Hyeonsea Lee, pour fuir l'état goulag (The Girl with seven names).
Avec ce pavé de plus de six cents pages, on continue dans l'excellence du roman d'espionnage. L'arrivée d'un nouveau président à la Maison Blanche change la donne internationale au point de brouiller toutes les cartes. Mais D.B. John joue avec les fondamentaux du genre: assassinat d'un espion russe dans un hôtel de Washington, agents infiltrés aux États-Unis et surtout Jenna, agente de la CIA, une héroïne américano-coréenne qu'on a du plaisir à fréquenter au fil des pages.
Avec en ouverture l'empoisonnement d'un demi-frère de Kim Jong-un à Kuala Lumpur en février 2017, l'intrigue évoque les louvoiements de la Maison blanche et la fascination du locataire actuel pour les dictatures. Une promesse de belles montées d'adrénaline.
La Chute de l'étoile rouge – D.B John – Traduit de l'anglais (GB) par Antoine Chainas – Plon - 640 pages – 24€ - **** Lionel Germain
Michel Bussi explore les territoires de l'imaginaire sans jamais poser ses valises et réussit paradoxalement à se renouveler avec constance. La constance, c'est la construction des intrigues dont le machiavélisme surprendra toujours le lecteur.
Dans ce roman, on est assigné dans les environs de Lausanne avec les pensionnaires d'un très étrange établissement psychiatrique. Certains ont survécu à une fin du monde programmée avec la Shoah pour mieux se perdre dans un dernier frisson expérimental. La nouveauté, c'est la thématique que va déployer l'auteur: un questionnement sur la fin de vie et le suicide assisté où se profile soudain une incertitude sur le réel. Diablement efficace et passionnant.
Que la mort nous frôle – Michel Bussi – Presses de la Cité – 432 pages – 22,90€ - **** Lionel Germain
"Son père savait si bien mentir. Les adultes savent si bien mentir aux enfants, transformer la vérité, embellir la réalité cacher leurs défauts. Si les adultes se font passer pour des héros, ce n'est pas pour protéger leurs enfants, c'est parce qu'ils ne peuvent pas leur avouer qu'ils sont des salauds."
Les Assassins de l'aube - Michel Bussi – Presses de la Cité – 408 pages – 22,90€ - ***
Un beau manoir anglais, son pigeonnier adjacent, un coup de feu dans la nuit: Jack Wright (Trevor Eve), riche patriarche, est retrouvé mort dans cette tour à pigeons où il a l’habitude chaque soir de se recueillir. Suicide apparemment, une balle dans le corps et le pistolet à ses côtés, alors que rien ne laissait présager un tel geste.
Le septuagénaire laisse derrière lui trois femmes: Rose (Gemma Jones), sa première épouse, une seconde épouse (décédée) qui lui a donné une fille, et Sally (Nikki Amuka-Bird) sa troisième épouse; ainsi que deux fils, conçus avec Rose, Graham "Gray" (John Simm) et John (Daniel Rigby), une fille et un fils conçus avec Sally, et une seule et unique petite-fille Emily (Ruby Ashbourne Serkis), fille de Graham. Et, cerise sur le gâteau, une immense fortune de plus de 100 millions de livres, bâtie dans la fabrication industrielle de briques et dans l’immobilier.
Quand ses dispositions testamentaires sont connues, leur lecture fait l’effet d’une bombe: elles écartent presque totalement ses différentes épouses (et leurs enfants) au profit quasi exclusif d’Emily. Cependant, très vite, des soupçons de meurtre s’installent et deux inspecteurs de police, Morgan (Harry Lloyd, "Game of Thrones") et Jones (Liz Kingsman, "Parlement") approfondissent l’affaire.
La tragédie intime devient thriller familial sous haute tension, les conflits dans le clan Wright s’exacerbent en bataille juridique tandis que toutes et tous deviennent suspects, et confrontés à la figure de Jack Wright, patriarche (c’est le titre original de la série) aussi charismatique que manipulateur et autoritaire.
Tout naturellement la comparaison avec la série (déjà culte) "Succession" - mais aussi "Dallas" - s’impose. Malgré tout, plus intimiste, et témoignant dès son début de plus de profondeur, "I, Jack Wright", scénario d’une querelle féroce chez les ultra-riches, emprunte aux règles du Cluedo et du "murder party", mais aussi au thriller psychologique.
Au fil des jours, chacun des héritiers révèle des côtés fort peu reluisants de sa personnalité – conflits anciens, blessures mal refermées. En dramaturge malin, le scénariste Chris Lang ("Unforgotten")tresse un écheveau des destins contrariés et, sous forme parfois documentaire, déploie habilement leurs histoires sur deux temporalités, comme pour nous égarer sans nous perdre, au milieu d’une multitude de personnages, fausses pistes et révélations. De quoi attiser notre curiosité pour la saison 2.
I,Jack Wright – 1 saison, 6 épisodes (44 mn) – HBO MAX - *** Créée par Chris Lang Réalisée par Tom Vaughan Avec Trevor Eve, Gemma Jones, Nikki Amuka-Bird, Zoë Tapper, Daniel Rigby, John Simm, Ruby Ashbourne Serkis, Harry Lloyd, Liz Kingsman Alain Barnoud
Le Danube est un fleuve littéraire et le réalisme de Niko Tackian est une tentative permanente pour élargir le champ et nous poster aux frontières du vraisemblable.
Son dernier roman projette trois personnages hors des sentiers battus. Leurs destins confiés au Danube convergent vers le Hameau, remake mystérieux du village versaillais de Marie-Antoinette. De Paris, d'Ukraine, de Berlin, Paul, Dmitri et Léna sont les trois temps d'une valse ténébreuse. Niko Tackian est un conteur qui nous régale par son art du suspense, mais la peur et les menaces dissimulent une fable. L'art du faux et de l'emprise nous guette. Sommes-nous si loin, nous dit-il, du hameau de Marie-Antoinette?
Le Hameau – Niko Tackian – Calmann-Lévy noir – 400 pages – 21,90€ - *** Lionel Germain
Un des romans les plus durs à avaler. De mémoire légendaire, seul Jonas avait jusque-là réussi à passer quelque temps dans le ventre de la baleine. Il faudra compter désormais avec Jay Gardiner, le héros de Daniel Kraus. Son père, malade du cancer, a disparu en pleine mer. Jay a décidé de retrouver sa dépouille mais la rencontre avec un cachalot va bouleverser son escapade. En scénariste confirmé, l'auteur goupille une aventure ultime dans l'estomac d'un cachalot.
Scientifiquement documenté, l'intrigue de ce combat pour sortir du ventre du monstre prend suffisamment de liberté avec la réalité pour nous offrir du vraisemblable avec une bonne dose d'humour et de suspense.
Outre plusieurs collaborations avec Guillermo de Toro, Daniel Kraus a également son nom au générique de "Living Dead". Déjà best-seller aux États-Unis, le roman est en voie d'adaptation au cinéma.
Whalefall – Daniel Kraus – Traduit de l'américain par Jonathan Baillehache – Rivages noir – 380 pages – 22€ - *** Lionel Germain
"Truthstorian", soit historien – autoproclamé – de la vérité, le journaliste citoyen Lee Raybon (Ethan Hawke) est un fouineur crasseux, aussi déterminé que déjanté qui, à ses risques et périls, n’a de cesse de traquer les secrets et la corruption de sa bonne ville de Tulsa, Oklahoma. Anciennement surnommée "capitale mondiale du pétrole", cette cité est sujette à de fortes tensions sociales et raciales.
Lee Raybon, amateur de livres rares, y est propriétaire d’un "magasin" de livres d’occasion et publie le résultat de ses enquêtes dans le magazine "au format long", le "Heartland Press". Il ne peut supporter l’injustice et ne ménage pas les notables et les riches. A commencer par la puissante famille Washberg, qui "tient" la ville, un clan dont il a fait une peinture au vitriol, notamment celle de Donald (Kyle MacLachlan) qui veut se faire élire gouverneur. Coïncidence, son dernier article est suivi du suicide suspect du frère de Donald, Dale (Tim Blake Nelson), le mouton noir de la famille, marié à Betty Jo (Jeanne Tripplehorn), et homosexuel "resté dans le placard".
En cherchant ce qui a poussé cet homme à commettre l’irréparable, notre journaliste justicier, jean étroit, Stetson râpé et lunettes noires, soupçonnant un meurtre commandité, va découvrir une société d’investissement dont l’un des membres est un impitoyable tueur, ainsi que des indices laissés par Dale implorant qu’on enquête sur sa mort.
C’est alors pour Lee Raybon le début d’une spirale infernale dans une affaire hors de contrôle qui mélange gros méchants, bras cassés, corruption, secrets glauques et trahisons mais révèle aussi une belle peinture de la relation entre Joe, père divorcé et protecteur, et sa fille Francis de 13 ans (Ryan Kiera Armstrong).
Nous sommes tout à la fois dans le monde des frères Coen ("The Big Lebovski"), avec son humour absurde, sa galerie de personnages hauts en couleurs, et dans celui de Tarantino et de David Lynch.
Mais l’empreinte majeure reste celle des grands auteurs de polars noirs ou néo-noirs dont la figure essentielle, dans la série, est Jim Thompson, lui-même natif de l’Oklahoma. L’ensemble de son œuvre jouera d’ailleurs un rôle prépondérant dans l’enquête de Joe, avec l’aide que lui apportera sa fille.
Chronique urbaine et satire sociale se fondent, dans une atmosphère très sombre, au fil d’une intrigue qui dénonce sans concession la corruption politique, les rivalités familiales et, surtout, les injustices historiques subies par les indiens.
Sterlin Harjo, créateur, producteur et réalisateur de la série - il avait déjà signé les trois saisons de "Réservation Dogs" - est très attaché à l’Oklahoma, lui qui est issu de la nation séminole avec une ascendance muscogee. Deux des nations indigènes déportées par le gouvernement américain en Oklahoma.
Son personnage de Lee Raybon est très librement inspiré du journaliste Lee Roy Chapman ("This Land Press") connu pour avoir enquêté sur les massacres des peuples autochtones et fait des révélations explosives sur des personnalités controversées de Tulsa.
Un formidable Ethan Hawke - près de cent films dont "Le cercle des poètes disparus" et "Bienvenue à Gattaca", ainsi que la série "The Good Lord Bird" - habite totalement le personnage de Lee qui n’a que faire des règles éthiques de base du journalisme. Convoqué à une réunion avec quelques-uns des parvenus et notables de la ville, il proclame, droit dans ses bottes, sa foi de véritologiste:
"Je lis des trucs. Je cherche des trucs. Je vais un peu partout. Et je trouve des trucs. Ensuite, j’écris des articles sur ces trucs. Y’a des personnes que ça intéresse. D’autres pas. Je suis le plus souvent au chômage et toujours fauché. Mais je suis obsédé par la vérité".
The Lowdown – 1 saison, 8 épisodes (40-59 mn) – Disney + - ****
Créée et réalisée par Sterlin Harjo
Avec Ethan Hawke, Ryan Kiera Armstrong, Kaniehtiio Horn, Tim Blake Nelson, Jeanne Tripplehorn, Kyle MacLachlan, Keith David, Peter Dinklage
Accusée d'être plus sensible aux thèses du RN qu'à la Déclaration des droits de l'Homme, la police française bénéficie dans ce roman d'un régime de faveur. Journaliste, cofondateur de la revue Alibi consacrée au polar, c'est en tant que romancier que Marc Fernandez propose cet hommage aux flics de terrain, ceux qui sont quotidiennement la cible de l'opinion.
Comme dans un reportage, on va côtoyer l'équipe du SDPJ92 à Nanterre: la capitaine de police Pauline Ferran, la gardienne de la paix Nour Faria et le brigadier-chef Victor Perrin. On y vit la surchauffe commune à beaucoup de commissariats. Mais c'est une affaire de violence conjugale qui va tout faire déraper. Marc Fernandez montre le désarroi des fonctionnaires abandonnés par leur hiérarchie.
On les accuse de négligence, la presse se déchaîne et le drame se noue au sein même de l'équipe. Si les flics ne pleurent pas, ils se cachent parfois pour mourir.
Du frisson majuscule pour une histoire qu'on a l'impression d'avoir lue mille fois. Surtout depuis un an ou deux. Catherine a tiré le mauvais numéro en épousant Frédéric, un grand séducteur et un tortionnaire de génie.
Dans l'entourage, il y a Valérie la collègue qui a de sérieux doutes sur la paix des ménages et Arthur, le frère qui a d'abord été le meilleur ami du bourreau de sa sœur. On sait pertinemment qu'il n'y aura rien de bon à l'épilogue mais il suffit d'une plume habile pour vous convaincre de ne pas lâcher l'affaire. Et ça tourne au vinaigre au sens propre. Comme si la perversité était une bombe à fragmentation dont les effets n'épargnent personne. En nous révélant les mécanismes de l'emprise, Salvatore Minni en garde un méchant retour de manivelle pour le frisson final.
Emprises - Salvatore Minni – (Belgique) - Presses de la Cité – 320 pages – 22€ - *** Lionel Germain
La vie de famille, ça prend parfois des allures de western. Victor Mondragon a beau être un papa affectueux, sa fille Ambar en a marre d'être trimbalée à travers l'Argentine comme un sac de linge sale. Le road-movie redoute la panne. À chaque station dans un motel, Ambar recoud son père et maquille leur état civil pour remettre les compteurs à zéro. Victor est un cogneur consciencieux et ses ennemis ont du répondant.
La fille à papa aimerait par instant avoir une vie d'adolescente et se réinvente la tendresse d'une mère qu'elle a perdue de vue. Avec cette héroïne dont l'université se construit autour d'un flingue et d'une trousse de secours, Nicolas Ferraro a remporté le prix Dashiell Hammett en 2022.
Ambar - Nicolas Ferraro – Traduit de l'espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco et Georges Tyras – Rivages noir – 256 pages – 21€ - *** Lionel Germain
"Deemer enfila son pardessus et son chapeau, prêt à rentrer chez lui, où personne ne l'attendait. Il ferma la porte de son bureau, glissa la clé dans sa poche, se sentant plus prisonnier que jamais de la sinistre monotonie de son existence, pris au piège dans cette histoire, et tout aussi impuissant à en sortir, à sa manière, que Venetia ou le Premier ministre, partenaire invisible et silencieux d'un périlleux ménage à trois."
Des hommes de guerre – Robert Harris – Traduit de l'anglais (GB) par Anne-Sylvie Homassel – 512 pages – 23,90€ - ***
Le pot de départ à la retraite de Sara Santano (Carmen Machi, "La Mesias", "Furia") est prêt. Mais, ce jour-là, cette inspectrice des impôts chevronnée, après plus de trente ans au sein de l’administration fiscale, reçoit de la part de son chef et ancien collègue Carmelo (Antonio Duràn ‘Morris’) la mission la plus importante de sa carrière, somme toute banale, à laquelle elle ne peut en définitive pas résister: enquêter sur la fraude de la super pop-star mexicaine mondialement adulée, Celeste (Andrea Bayardo).
Celle-ci, soupçonnée d’avoir résidé plus de six mois en Espagne (184 jours précisément), où vit son petit ami, devrait plus de 20 millions d’euros au fisc. Ce que Sara, fragilisée par l’échec cuisant d’un précédent contrôle fiscal de 17 millions d’euros sur un footballeur du Real Madrid (Figueroa), va devoir prouver. "Une inspection dont on a toujours rêvé", pour sortir par la grande porte.
Veuve revêche et lugubre depuis la mort de son mari Alberto lui aussi contrôleur fiscal, engoncée dans son costume gris et son imperméable beige, Sara a le physique de l’emploi. Clin d’œil voulu, d’après Diego San José, l’auteur de la série, on est en présence d'une "Columbo" au féminin impossible à tromper derrière ses petites lunettes de fonctionnaire tatillonne.
Elle va pourtant mettre du glamour, et même de la jouissance dans sa vie, par la quête obsessionnelle qu’elle s’apprête à mener, après avoir transformé son bureau en véritable quartier général.
Peu à peu, la série dessine le portrait croisé de deux femmes qu’à priori tout oppose: la rigueur et la solitude de Sara, la jeunesse et la flamboyance de Celeste. Cette ultime affaire permet à notre inspectrice de sortir de son bureau austère pour pénétrer le monde clinquant du showbiz, en se rendant sur le terrain comme un détective à la recherche d’indices et de sources à même de démontrer la fraude.
Lorsque son enquête - sa traque - fait du sur place, c’est sans hésitation, avec rouerie, qu’elle recourt à des moyens "peu conventionnels", aidée par une jeune assistante débrouillarde, Dani (Clara Sans) et par Tony (Manolo Solo), un paparazzo célibataire endurci. Mais au fur et à mesure de l’avancée des investigations, les sentiments d’aigreur et de jalousie que Sara nourrit envers Celeste se tarissent, dissipant au bout du compte ce fantasme insaisissable qu’est la star.
Derrière l’inspectrice antipathique se dévoile progressivement non pas une héroïne caricaturale mais une femme attachante, avec ses doutes et ses moments de faiblesse. Surtout après la découverte, sur le tard, d’un secret de son défunt mari.
Celeste, la "bomba latina", a elle aussi ses zones d’ombres, ses désillusions, qui en font un personnage plus complexe qu’en apparence. Un personnage qui permet à la série d’éviter l’écueil du récit manichéen et de nourrir son suspense.
Diego San José ne se cache pas de s’être inspiré, entre autres, de l’affaire Shakira, la star colombienne ayant été accusée d’avoir soustrait plus de 14 millions d’euros au fisc espagnol entre 2012 et 2014. Et il réussit le pari de nous rendre la fiscalité palpitante, et même parfois amusante, avec un mélange de tendresse et d’humour pince-sans-rire.
"Sais-tu pourquoi les inspecteurs des impôts se mettent toujours en couple?" demande Sara à sa stagiaire. "Parce que tous les autres nous détestent".
Loin d’une vulgaire satire administrative, "Celeste" transforme la fraude fiscale en thriller et trouve son équilibre entre drame et comédie. L’interprétation magistrale de Carmen Machi a été, comme la série, récompensée – meilleure actrice, meilleure série - à Séries Mania en 2025.
Celeste – 1 saison, 6 épisodes (30 mn) – Arte.tv - **** Créée par Diego San José Réalisée par Elena Trapé Avec Carmen Machi, Antonio Duràn ‘Morris’, Clara Sans, Manolo Solo Alain Barnoud
C'est une voix qui va nous accompagner sans nous voir puisqu'elle s'adresse avec le "tu" d'usage entre collègues au jeune enseignant dont c'est le baptême du feu.
"Prends la première porte, traverse la cour et descends l'escalier pour nous rejoindre. Tu n'es pas en avance, tu sais."
Nous voici donc au Lycée Célestin Pharamont, un patronyme qui fleure bon la IIIème République, le grand élan colonial et les rumeurs de "ballet rose". Comme dans "Décrochages" le roman de Julien Fyot, Fabrice Sanchez nous promène avec son débutant dans un univers en perdition. Les nouveaux enseignants débarquent dans une nuit de la connaissance où les promesses de l'aube n'engagent que les naïfs.
"Les enfants, nous leur avons donné la parole avant que de leur donner un langage."
Un temps anesthésié par les inspecteurs, "ces princes de l'envol" qui le bercent de "nouvelles" compétences à mettre en œuvre avant de disparaître et de l'abandonner face à la meute hostile, le prof se dissout peu à peu dans sa propre violence, puis refait surface en s'accrochant à une élève qui joue le jeu.
Jusqu'au prochain naufrage, au couteau en classe, au harcèlement, aux collègues dont les enfants sont à Saint-Elme. Jusqu'à la mue enfin, un sadisme désespéré qui permet de rester sur le ring en attendant la visite du ministre pour achever la farce.
"Nous pensions que l'école était un sanctuaire (…) Enseigner aujourd'hui, c'est s'accouder à l'abîme."
On n'en finit pas d'énumérer les féminicides français. Certains se complaisent à mettre en avant l'origine des meurtriers comme s'il fallait chercher les boucs-émissaires d'un drame qui n'a pas de patrie. Pour rester dans le franco-français, Sophie Loubière avec "Une minute de silence" ou Caryl Férey avec "Magali" illustrent ce que la rubrique des faits divers a de plus sordide.
Ni une affaire de couleur de peau, ni même de classe sociale, en France comme partout dans le monde les femmes meurent sous les coups portés par les hommes, et le meurtre de Nadine Trintignant nous a révélé que le monde de la culture n'est pas épargné.
"... De Magali «il restera la générosité, la luminosité de son regard pétillant» témoigne l'une de ses cousines." Cette éducatrice de 42 ans, mère de 4 enfants, a été tuée par son mari. N'attendez pas de Caryl Férey une version "à suspense" des événements, l'auteur mène l'enquête après avoir découvert le lieu du crime, un petit village où lui-même a grandi.
"Raconte pas ta vie" disait Marcel Duhamel aux candidats à la série noire, et c'est justement parce qu'il nous raconte la sienne que l'auteur inscrit au catalogue de Gallimard nous passionne. Quand on porte le prénom d'un tueur en série américain est-on prédestiné à servir la soupe épicée du polar? Non, répond le Caryl Breton.
"Le clou de la mise en crime, bien entendu, ce sont les cadavres installés devant la télévision dans deux fauteuils légèrement tournés l'un vers l'autre."
1985, à Belfast quand on évoque un fait divers, on est immédiatement dans le soupçon d'une embrouille entre l'IRA et l'Angleterre. Une enquête de Sean Duffy, c'est aussi le retour d'un flic de légende du RUC, la police d'Irlande du Nord, et celle d'un homme pris dans les lueurs vacillantes de sa foi catholique. Assassinat familial, vol de missile, ombre du grand frère américain, whiskey grand cru et style irréprochable.
"Survolant l'Ulster, enivré par l'odeur de charogne qui s'en dégage, le corbeau tourne son regard vers l'est, vers la Grande-Bretagne et plus loin, par-delà la mer du Nord, jusqu'à ces grands réservoirs gelés de haine qui se trouvent derrière le rideau de fer. L'Irlande est moins un anachronisme du passé belliqueux de l'Europe qu'une prophétie de l'avenir qui s'annonce."
Des promesses sous les balles - Adrian McKinty – Traduit de l'anglais (Irlande du Nord) par Pierre Reignier – Fayard noir – 448 pages – 22€ - *** Lionel Germain
"C'est ce que j'avais raconté à Domenica qui, au début, avait un peu de mal à comprendre pourquoi j'emballais des gribouilles sans valeur dans des écrins dorés. Elle a si bien compris que je l'ai entendue expliquer à un parterre de rombières visitant une de mes expositions que c'était elle qui avait eu l'idée de rehausser le côté souvent un peu aride de l'art moderne par celui plus rassurant du classique."
Domenica – Patrick et Emmanuel-Alain Raynal – Albin Michel – 240 pages – 19,90€ - ***
Le Japon de l’ère Shôwa ("ère de paix éclairée"), c’est celui des années 1926 – 1989, du règne de l'empereur Hirohito (Shôwa), d’une société hautement patriarcale, aux yeux de laquelle les femmes n’existent que par leur statut marital. "Asura" est au départ un grand roman classique ("Asura no Gotoku") et une série dont l’autrice-scénariste, Kuniko Mukoda (1929 – 1981) est connue pour décrire le quotidien des familles et surtout des femmes japonaises.
L’immense Hirokazu Kore-eda, réalisateur d’ "Une affaire de famille" (Palme d’Or 2018) - sans oublier "Les bonnes étoiles" (2022) et "L’innocence" (2023) - admiratif du travail de la romancière, retrouve dans cette adaptation personnelle ses thèmes de prédilection: la famille, l’enfance, leurs secrets et leurs drames.
A Tokyo, en 1979, les quatre sœurs Takezawa (Tsunako, Makiko, Takiko et Sakiko) découvrent, après enquête de l’une d’entre elles, que leur père, Kotaro (Jun Kunimura), retraité bonhomme et tranquille, entretient depuis des années une relation extra conjugale, liaison qui aurait donné lieu à la naissance d’un enfant. Doivent-elles protéger leur mère Fuji(Keiko Matsuzaka), à la santé déclinante, dénoncer, réparer ou s’organiser pour lui cacher la vérité?
"Asura" trouve sa richesse, grâce aux personnages des quatre sœurs Takezawa, dans la diversité de ces voix féminines, le portrait bouleversant de femmes prises en étau entre révélation et silence. Chacune a un rapport différent avec les normes sociales, le couple, la loyauté. Et elles s'interrogeant sans cesse sur "comment vivre libres sans le carcan des traditions"?
Tsunako Mitamura (Rie Miyazawa), l’ainée, veuve, professeure d’ikebana (composition florale) apparaît forte et indépendante. Sa liaison avec un homme marié veule et inconstant révèle en creux une grande et inavouable solitude.
Makiko Satomi (Machiko Ono), la seconde sœur, cloîtrée dans son rôle d’irréprochable mère au foyer, est rongée par les soupçons sur la fidélité de son mari.
Takiko Takezawa (Yu Aoi), bibliothécaire discrète et coincée, est celle par qui tout bascule, après avoir engagé un détective privé.
Enfin Sakiko Takezawa (Suzu Hirose), la benjamine, serveuse à l’insouciante et éclatante vitalité, partage sa vie avec son copain boxeur bas de plafond. Elle est malgré tout très consciente des attentes familiales dont elle a la ferme volonté de s’affranchir.
Kore-eda excelle dans le drame intimiste, ciselant son récit avec pudeur, portant un regard doux et délicat sur ses personnages, s’attardant sur les gestes du quotidien, ne jugeant jamais ses héroïnes.
Il dépeint des femmes aux destins différents, les montre dans leurs contradictions, entre non-dits, tromperies, entourloupes et réconciliations. Avec ses silences pesants, ses phrases inachevées, ses regards qui se croisent, la série dit beaucoup tout en disant peu.
Et les conflits permanents cachent en réalité l’amour profond que les quatre sœurs se portent les unes aux autres, soudées par le lien filial. C’est une œuvre profondément féministe, ancrée dans le Japon du miracle économique des années 1970, où les hommes n’ont qu’une présence secondaire mais révélatrice. Ils ne sont très souvent qu'à la marge du récit: figures de l’absence ou de la défaillance paternelle ou maritale, ils oscillent entre indifférence, lâcheté et autorité ébranlée.
Ce sont les femmes qu’on écoute, et c’est là que le titre de la série prend tout son sens: quand la colère les submerge, elles peuvent se transformer en Asura, la divinité belliqueuse du bouddhisme.
Toutes les voies restent cependant légitimes pour chacune d'entre elles: soumission, fuite, compromis, résistance. Ce sont les divers reflets des pans de la société japonaise d’alors, rappelant une interrogation entendue à plusieurs reprises: "Une femme est-elle vraiment heureuse lorsqu’elle vit sans faire de vagues"?
"Le plus important, la règle de base au "sleuthing" est d'avoir une théorie. Il vous en faut une. Si vous n'avez pas de théorie, déconnectez-vous, car vous n'êtes pas un "sleuther". Ta théorie, c'est l'étendard sous lequel tu vas mener ta quête et te mesurer aux autres. C'est à elle qu'on que l'on devine la personnalité et les capacités de chacun. (…)Plus de 90% des "sleuthers" qui se connectent sur les forums ne sont que des amateurs en recherche d'émotions fortes."
Loïc Payan, le "sleuther" imaginé par Frédéric Andrei, passe son temps libre sur internet à jouer les détectives. Généralement, c'est aussi un hacker capable de franchir toutes les barrières de nos pauvres vies numérisées. Mais Loïc Payan se prend au sérieux en cherchant à traquer un tueur et la compétition entre "sleuthers" devient vite mortelle.
C'est là que débarque Chloé Gutman, gendarme stagiaire envoyée au chevet du hacker pour recueillir son témoignage. Étrange puisqu'elle n'a rien d'un OPJ et doit s'en tenir au secret défense. Le roman construit autour de l'énigme intégrale que dissimule l'enquête est aussi celui très contemporain des vérités alternatives. Suspense garanti.
L'Homme assis au carrefour de Chabottes - Frédéric Andrei – La Manufacture de livres – 448 pages – 21,90€ - *** Lionel Germain
Le couple que forment Gabby et Edwin s'esquinte à dépecer les poulets dont l'odeur leur colle à la peau. Luke Jackson, le nouveau directeur a augmenté les cadences et le personnel n'a même plus le temps d'aller aux toilettes. Difficile de s'habituer, semaine après semaine, à l'humiliation d'avoir à porter des couches, à ramener dans son mobile-home l'imprégnation des antibactériens qui s'immiscent jusque dans la cuisson des nouilles.
Le jour où le patron licencie Edwin pour un mauvais prétexte, ce dernier se retourne contre l'épouse et l'enfant de Luke. La lutte des classes s'épuise alors dans la rubrique des faits-divers, un combat machiste qui condamne les deux femmes à improviser d'autres stratégies pour survivre au drame de la vengeance.
Eli Cranor oppose deux visions du monde: celle où la violence répond à la violence, et celle où les femmes se révèlent porteuses d'un autre paradigme.
À la chaîne – Eli Cranor – Traduit de l'américain par Emmanuelle Heurtebize – Sonatine – 320 pages – 22€ - **** Lionel Germain
Familière du Bassin d'Arcachon et première femme commissaire divisionnaire de la police française en 1976, Danielle Thiéry a opéré en brigade des mineurs, aux stups et à la sûreté aérienne et ferroviaire. Aujourd'hui, elle préside le jury spécial police du Festival du film policier "Reims Polar". Prix du Quai des Orfèvres en 2013 pour son roman "Des clous dans le cœur" publié chez Fayard, elle a également beaucoup écrit pour la jeunesse.
On lui doit surtout ce personnage de "Marion" que les lecteurs de polars ont vu vieillir depuis son apparition dans "Le sang du bourreau" en 1996. Avec "Dernier sanglot", Rivages propose le seizième volet d'une série vagabonde, de Lattès à Rivages en passant par Robert Laffont.
Marion est une femme mais c'est aussi un nom. C'est comme ça qu'on aime s'appeler dans l'armée ou dans la police. Marion est flic et son prénom "Edwige" chuinte, semblable au murmure des essieux sur les rails. Normal pour une héroïne qui affutera ses premières armes dans un service de police ferroviaire. À la télé, quelques épisodes ne laisseront pas à Danielle Thiéry un prodigieux souvenir.
On la retrouve avec sa fille Nina qui ne manque pas non plus de caractère. Nina est l'amie de Jimmy, un spécialiste des nettoyages de scènes de crime. À l'occasion d'une intervention sur un chantier pourtant étranger au monde judiciaire, Jimmy découvre dans une maison de banlieue un spectacle d'horreur. Oubliez le syndrome de Diogène, on navigue un cran au-dessus dans un enfer de "natures mortes".
Un écrivain troublant, une éditrice ambiguë et des fratries en trompe-l'œil cherchent à nous distraire dans la ronde des procédures. On devine peu à peu qu'Edwige Marion poursuit une idée sombre, et la nature humaine désespérante n'est pas étrangère au surgissement de ce "dernier sanglot". Un très beau roman crépusculaire dans lequel Danielle Thiéry nous réserve une élégante pirouette finale.
Polar social au cœur de la misère ordinaire avec cette maman alcoolique retrouvée morte dans sa cuisine. Certains enfants de la fratrie sont en famille d'accueil et sa dernière fille, Astrid, ferait une coupable idéale. Jasmine, la flic du commissariat local pose un regard sans préjugés sur la cité. Son petit côté "éducatrice" nous rappelle qu'on est dans une fiction.
"Le brigadier chargé de la surveillance des geôles m'a dit, un peu blasé: «les gosses, ça fait le mal pour le plaisir, comme les psychopathes, faut pas espérer qu'ils aient des remords.» Je me suis demandé de qui il parlait. Je me suis demandé s'il parlait de tous les gosses, et s'il parlait aussi d'Astrid."
La jeune Fille et le feu – Claire Raphaël – Rouergue – 208 pages – 20€ - *** Lionel Germain
"Au départ, ce devait être un roman pour la jeunesse, comme la plupart des autres. Sauf que de se dire qu'il allait falloir remettre le couvert pour un énième album plein de sentiments sucrés et d'amour universel avec de l'espoir à la fin, et qu'ensuite il faudrait rouvrir sa boîte à aquarelle pour produire des illustrations roses et bleues, ça lui avait plutôt donné envie de se soûler la gueule avec du mauvais gin."
Joan O’Connell(Sophie Turner, Sansa dans "Game of Thrones", "X-Men") n’a jamais connu le "côté ensoleillé de la rue". En 1985, dans le Kent, Joan, placée dans un foyer lorsqu’elle était petite, est alors une jeune mère de famille qui doit fuir son compagnon Gary, homme violent, volage et criminel notoire.
Partir pour Londres représente la seule issue pour reconstruire sa vie, mais sans sa petite fille Kelly qu’elle doit temporairement confier aux services sociaux. Un déchirement qui la poursuivra toute son existence. Provisoirement accueillie par sa sœur Nancy (Kirsty J. Curtis), elle parvient à décrocher un emploi chez un bijoutier, Bernard (Alex Blake) dont le comportement insistant et libidineux la pousse à quitter son poste non sans voler, par absorption, quelques diamants.
Elle fait peu après la connaissance de Boisie Hannington (Frank Dillane), antiquaire magouilleur le jour, et voleur la nuit, qui va de façon inattendue bouleverser sa vie. Après lui avoir proposé une première mission – réussie – Boisie, conscient de l’intelligence, du charme et du talent pour l’imitation de Joan, monte avec elle arnaques sur arnaques, casses sur casses.
Devenue experte en pierres précieuses et voleuse de bijoux hors-pair, jonglant entre plusieurs identités et différents déguisements, elle attire bientôt l’attention des autorités policières qui devinent assez vite que, derrière ces opérations audacieuses, il y a la patte d’une femme insaisissable.
S’enfonçant dans le monde du grand banditisme, elle ne cessera jamais de tout faire pour récupérer sa fille et lui donner une vie meilleure. Cette trajectoire criminelle qui a fait de Joan - devenue Madame Hannington - une femme riche, au quotidien glamour et luxueux, brisera dramatiquement la relation mère-fille, essentielle au récit.
Ce dernier est l’adaptation partielle, par la showrunneuse Anna Symon, d’une histoire vraie, les mémoires de Joan Hannington "I am what I am: the true story of Britain’s most notorious jewel thief", surnommée "The Godmother", une des figures emblématiques de la pègre londonienne de l’Angleterre de Margaret Thatcher.
Dans une ambiance vintage superbement restituée "Joan" brosse le portrait complexe d’une femme tantôt déchirante en prolétaire, étincelante en négociatrice intraitable, émouvante en détenue désespérée. Au sein d’une société patriarcale suintant un sexisme qu’elle savait retourner contre des hommes qui la sous-estimaient. "Une vie en forme de tornade qui ne demande qu’à embraser l’écran", conclut Anna Symon.
Joan – 1 saison, 6 épisodes (42 mn) – Ciné + OCS, Polar + - *** Créée par Anna Symon Réalisée par Richard Laxton Avec Sophie Turner, Frank Dillane, Kirsty J. Curtis, Mia Millichamp-Long, Gershwyn Eustache Jr., Tomi May, Laura Aikman Alain Barnoud
Lucien est un séducteur professionnel, amateur de femmes fortunées. Après les avoir soulagées de quelques milliers de dollars, il disparaît sous une nouvelle identité. Sa rencontre avec Prahla, fille d'un portefeuille bien garni, s'inscrit dans ce scénario prévisible alors même qu'Ella, une amie de Prahla, se méfie à juste titre du prétendant.
Un jour, les deux jeunes femmes et Lucien se retrouvent au restaurant quand un inconnu, "un petit vieux avec une casquette plate", glisse à la fin du repas un portrait d'elle à Ella. Seul Lucien reconnaît un tableau de valeur, réalisé par un peintre dont on ignore s'il est encore vivant. Le gigolo se métamorphose en amateur d'art prêt à tout pour subtiliser le pactole. C'est cette frénésie spéculative étrangère au mystère de l'œuvre que Iain Levison combine au rapport troublant entre deux femmes.
Je ne suis pas là pour ça – Iain Levison – Traduit de l'américain par Emmanuelle et Philippe Aronson – Liana Levi piccolo – 128 pages – 10€ - *** Lionel Germain
Voici le polar le plus bouleversant, le plus déconcertant, le plus éblouissant, le plus abouti sur le plan littéraire. Et réjouissez-vous d'avance parce qu'aucun superlatif ne rendra compte du choc que provoque la lecture de ce chef-d'œuvre. Même si "Duchess", le précèdent roman de Chris Whitaker annonçait un écrivain majeur, "Toutes les nuances de la nuit" dépassent les attentes les plus exigeantes.
Plusieurs personnages se disputent la lumière et surtout les ombres de l'intrigue. On va les suivre sur plus de trente ans, avec les incertitudes, les fins provisoires et les rebonds obsessionnels qui n'épuisent jamais l'intérêt du lecteur. Patch Macauley d'abord, l'adolescent dont la disparition dans la forêt proche de Monta Clare, une petite ville du Missouri, est le point d'entrée du drame. Et Saint, ensuite, une autre adolescente qui va pendant des semaines s'efforcer de retrouver son ami. Quelques mois plus tard, quand celui-ci revient de façon mystérieuse, une autre histoire commence.
Patch n'a gardé de son agression que le souvenir d'un lieu obscur éclairé par la présence d'une jeune fille détenue à ses côtés. Elle le maintiendra en vie par la seule puissance de sa parole et du récit qu'elle lui accorde, jour après jour. Mais Patch n'a jamais vu son visage. Et l'homme qu'on arrêtera pour une série d'enlèvements restera muet en détention malgré les prières de Patch pour obtenir des informations sur celle dont il n'a qu'un prénom à chérir: Grâce.
Peintre d'un fantôme qui pourrait le rendre riche tant les collectionneurs s'intéressent à son travail d'artiste, Patch ne vise qu'à publier le portrait des jeunes filles disparues dans l'intérêt des familles. Bientôt vagabond traquant tous les indices pouvant lui "rendre Grâce", il en oublie l'amour de ceux bien réels qui continuent de l'aimer à distance.
A la lecture du roman de Whitaker, on se reconfigure en pleine adolescence, frappé par la découverte du Grand Meaulnes d'Alain Fournier, happé par l'invention d'un monde où rien jamais, bien au-delà du désir, ne surpasserait la puissance de l'amour.
Toutes les nuances de la nuit – Chris Whitaker – Traduit de l'anglais (GB) par Cindy Colin-Kapen – Sonatine – 820 pages – 25,90€ - ***** Lionel Germain
Brunetti, le héros de Donna Leon, est de plus en plus submergé par les égouts vénitiens. Venise prend l'eau au sens propre comme au sens figuré. Des gangs d'adolescents se crêpent le chignon en utilisant les réseaux sociaux pour se fixer des rendez-vous violents au cœur de la Cité des Doges. Mais les racailles ne viennent pas des quartiers défavorisés. Le haut du panier vénitien dégorge ses rejetons en mal de castagne.
Les belles façades ont parfois des lézardes et derrière le "narratif" des grandes familles se dissimulent les turpitudes de l'histoire italienne entre corruption et protection politique. Lunga vita a Brunetti!
L'épreuve du feu – Donna Leon – Traduit de l'américain par Gabriella Zimmermann – Calmann-Lévy – 352 pages – 22,50€ - *** Lionel Germain
Espagne, Madrid 1936. Alors que la fin de la guerre civile approche, le jeune docteur Guillermo Garcia Medina (Javier Rey, "Le silence de la ville blanche"), solitaire, républicain, chirurgien à l’hôpital et sur le front, débute une liaison amoureuse torride avec son amie d’enfance et voisine de palier, Amparo Prieto (Veronica Echegui) politiquement dans le camp adverse.
Ces deux-là, même après la naissance de leur enfant et leur séparation, se retrouveront, de péripéties en croisements aventureux et dramatiques, pendant les plus de quarante années que composent les dix épisodes de cette grande fresque historique. Tout comme se rencontreront, se perdront, se retrouveront les deux protagonistes "héros" de la série.
Le docteur Garcia, tout d’abord, dont le destin va basculer lorsqu’en 1937, il soigne et abrite chez lui Manuel Arroyo Benitez (Tamar Novas), un diplomate républicain, recherché pour espionnage par les franquistes. Les deux hommes resteront liés à vie par une amitié indéfectible.
Le médecin idéaliste et l’espion, pris l’un et l’autre dans les tourments de l’histoire, tenteront, sous de fausses identités successives, de survivre à la dictature du Caudillo tout en la combattant chacun à sa manière.
De retour d’exil en 1946, Manuel se voit confier une dangereuse mission: infiltrer un réseau d’exfiltration de nazis, dirigé à Madrid par Clara Stauffer (Eva Llorach), influente passeuse, à la fois allemande et espagnole, nazie et phalangiste (et qui a réellement existé). Pour mener à bien cette tâche, il va recruter son vieil ami Guillermo devenu sous un nom d’emprunt comptable dans une entreprise de transport madrilène.
Cette traque inlassable et périlleuse des fugitifs criminels de guerre du Troisième Reich dans l’Argentine de Peron, Manuel la mènera jusqu’à la prise du pouvoir des généraux à Buenos-Aires. D’une dictature l’autre.
Prenant le parti de la saga historique, la série utilise avec habileté le style du ciné-roman – ainsi en va-t-il de l’idylle incandescente "je t’aime moi non plus", agaçante plus qu’émouvante, entre Guillermo et Amparo – sans que sa trame entière ne manque d’une vraie épaisseur, d’une réelle consistance. Par la peinture juste des clivages idéologiques, des destins déchirés, des amitiés inébranlables, des soubresauts politiques, de l’atmosphère de délation et des rancunes qui perdurent.
José Luis Martin, créateur de la série basée sur le roman éponyme d’Almudena Grandes, déroule un scénario qui prend le temps d’approfondir les relations entre les personnages, avec tous les ingrédients du thriller d’espionnage, et revisite avec brio l’histoire de l’Espagne pendant cinq décennies.
Les patients du docteur Garcia – 1 saison, 10 épisodes (60 mn) – Netflix - *** Créée par José Luis Martin Réalisée par Joan Noguera Avec Javier Rey, Veronica Echegui, Tamar Novas, Eva Llorach, Jon Olivares, Raul Jiménez, Stephanie Cayo, Toni Sevilla Alain Barnoud