Où il est question de pinscher nain, de barzoï et de Daniel Pabst détective privé en phase d'essai. Les personnages de Sébastien Gendron sont allumés comme des feux d'artifice et animés comme dans Tex Avery. "Chiens" conclut sa trilogie animalière avec un sens de la mise-en-scène indéniable et des références qui imposent le respect. L'auteur vérifie cette sentence d'un autre bonimenteur, Daniel Depp, le frère de, dans "Babylon Nights": "Un homme, c'est jamais qu'un grand singe avec des clés de bagnole."
Sans doute parce qu'il travaille de façon très sérieuse sur la mise en service de l'intelligence artificielle pour les entreprises, Maxime Girardeau allume dans son roman les contre-feux aux bouleversements technologiques de nos vies.
Sur le corps martyrisé d'un homme, les enquêteurs découvrent un smartphone qui envoie un message menaçant: "Vous n'avez droit qu'à une question". Comme si la mort promise par l'effacement de toutes les données ponctuait la mort réelle de la victime. Et c'est dans un Paris en proie aux émeutes révolutionnaires qu'une jeune femme cherche à sauver la vie numérique de son père. Passionnante pérégrination dans le questionnement sur le virtuel qui s'empare de nous.
Mourir deux fois - Maxime Girardeau – Robert Laffont La bête noire – 326 pages – 20,90€ - ***
"Comme Guillaumet, l'auteur de ce "Sahara" que Madeleine avait restaurée, Dinet peignait en ethnologue. Plutôt que scruter sa mémoire, il vivait dans l'oasis de Bou-Saâda, documentant sur le vif des scènes de vie dans la palmeraie. Il réservait aux jeunes filles la part du lion, et précisément Madeleine restait frappée par la contrainte qu'exerçaient les hommes sur elles. Le "Printemps des cœurs" montrait par exemple des baisers volés, auxquels répondaient des grimaces dégoûtées. Ce n'était pas "amusant" comme devait réagir l'œil colonial habitué aux outrages, il s'agissait pour Madeleine ni plus ni moins d'agressions, le sort réservé aux femmes de toute éternité."
Les Secondes chances – Frédéric Couderc – Les Escales – 320 pages – 21€ - ***
1992 - Dandy aristocrate britannique décadent, oisif, polytoxicomane et excentrique, Patrick Melrose (Benedict Cumberbatch, "Sherlock","Imitation Game") reçoit, en plein shoot d’héroïne, un appel téléphonique d’un ami lui annonçant le décès de son père à New-York. Réaction: "un coup dur", ironie à peine masquée par un sourire de soulagement extatique.
Cet événement, véritable électrochoc, fait remonter des traumatismes d’enfance enfouis en lui, et les trois jours qu’il passera dans la Grosse Pomme pour récupérer les cendres de son père seront le théâtre d’une orgie d’alcool, de drogues et de sexe, et d’une tentative de suicide. Mais ne pas se méprendre sur l’ambiance de ce premier épisode, bien différent des autres: les addictions de Patrick Melrose ne sont pas le sujet principal de la série.
Dans sa plus "tendre" enfance, il a été martyrisé et violé par un père monstrueux, David Melrose (Hugo Weaving) issu de la haute société britannique, médecin ayant peu pratiqué mais surtout pianiste émérite qui n’a pu faire carrière en raison de rhumatismes.
Abandonné, Patrick Melrose a vécu enfance et jeunesse sans être aimé ni protégé par une mère absente, Eleanor (Jennifer Jason Leigh, "Dolores Claiborne", "Les huit salopards"), alcoolique et démissionnaire, elle-même victime des sévices de son mari.
Que ce soit dans la somptueuse demeure familiale en Provence où les viols ont débuté, ou lorsqu’il noie son mal-être dans la coke ou l’héroïne, glisse à chaque fois sur un mur un gecko, comme rappel incessant du calvaire enduré.
Cette spirale auto destructrice, puis la décision de se reprendre en main et de tenter de se reconstruire nourrissent les cinq épisodes de la série, adaptés des cinq romans éponymes semi autobiographiques d’Edward St. Aubin, écrivain britannique lui-même abusé sexuellement par son père entre 5 et 8 ans, et qui a plongé dans la drogue à ses 16 ans.
Patrick Melrose apparaît comme le double de fiction avéré de St. Aubin. Sa "survie" psychique et la maltraitance constituent les thèmes principaux de ce récit, "patchwork temporel" de son périple intérieur, entre flash-backs et flashforwards. Avec, comme principale défense face à la dépression, un humour noir acide, pince-sans-rire, mélange de sarcasmes et d’ironie.
Very british indeed! Lutter contre ses démons intérieurs, se libérer de ses addictions et de son passé, oublier et en finir avec l’arrogance, la mesquinerie et l’hypocrisie de l’aristocratie britannique: tout pour rester en vie, ne pas devenir un monstre. Et, qui sait, ne pas désespérer d’enfin trouver équilibre et bonheur, même si c’est un combat de longue haleine. Une série dure et éprouvante, portée par le talent et l’interprétation magistrale de Benedict Cumberbatch.
"Mais elle perdrait Aurore, si prévenante, qui lui lit des histoires de crime, qui sait passer du temps avec elle en silence, ou qui lui prête ses écouteurs pour lui passer la musique qu'elle va trouver sur internet."
Le frisson est souvent provoqué par un malentendu. Prenez cette histoire de Nicolas Leclerc: Astrid est une femme âgée dont l'AVC va contraindre sa fille Mélanie à embaucher Aurore, une aide à domicile. Mélanie est une vétérinaire surchargée de travail et l'arrivée d'Aurore est une bénédiction, l'employée parfaite dont on ne peut plus se passer. Dans un thriller, les employés modèles sont destinés à nous empêcher de dormir, et Nicolas Leclerc dessine un personnage trop dévoué pour être honnête, une usine à frissons exemplaire. Mais tout le monde en redemande, à commencer par la future victime.
Dans "L'Étoile du nord", D.B. John nous avait donné un avant-goût de son sens du récit en décrivant le cauchemar nord-coréen. L'auteur originaire du pays de Galles a vu ce cauchemar de l'intérieur et avait déjà en 2015 co-écrit l'incroyable odyssée de Hyeonsea Lee, pour fuir l'état goulag (The Girl with seven names).
Avec ce pavé de plus de six cents pages, on continue dans l'excellence du roman d'espionnage. L'arrivée d'un nouveau président à la Maison Blanche change la donne internationale au point de brouiller toutes les cartes. Mais D.B. John joue avec les fondamentaux du genre: assassinat d'un espion russe dans un hôtel de Washington, agents infiltrés aux États-Unis et surtout Jenna, agente de la CIA, une héroïne américano-coréenne qu'on a du plaisir à fréquenter au fil des pages.
Avec en ouverture l'empoisonnement d'un demi-frère de Kim Jong-un à Kuala Lumpur en février 2017, l'intrigue évoque les louvoiements de la Maison blanche et la fascination du locataire actuel pour les dictatures. Une promesse de belles montées d'adrénaline.
La Chute de l'étoile rouge – D.B John – Traduit de l'anglais (GB) par Antoine Chainas – Plon - 640 pages – 24€ - **** Lionel Germain
Michel Bussi explore les territoires de l'imaginaire sans jamais poser ses valises et réussit paradoxalement à se renouveler avec constance. La constance, c'est la construction des intrigues dont le machiavélisme surprendra toujours le lecteur.
Dans ce roman, on est assigné dans les environs de Lausanne avec les pensionnaires d'un très étrange établissement psychiatrique. Certains ont survécu à une fin du monde programmée avec la Shoah pour mieux se perdre dans un dernier frisson expérimental. La nouveauté, c'est la thématique que va déployer l'auteur: un questionnement sur la fin de vie et le suicide assisté où se profile soudain une incertitude sur le réel. Diablement efficace et passionnant.
Que la mort nous frôle – Michel Bussi – Presses de la Cité – 432 pages – 22,90€ - **** Lionel Germain
"Son père savait si bien mentir. Les adultes savent si bien mentir aux enfants, transformer la vérité, embellir la réalité cacher leurs défauts. Si les adultes se font passer pour des héros, ce n'est pas pour protéger leurs enfants, c'est parce qu'ils ne peuvent pas leur avouer qu'ils sont des salauds."
Les Assassins de l'aube - Michel Bussi – Presses de la Cité – 408 pages – 22,90€ - ***
Un beau manoir anglais, son pigeonnier adjacent, un coup de feu dans la nuit: Jack Wright (Trevor Eve), riche patriarche, est retrouvé mort dans cette tour à pigeons où il a l’habitude chaque soir de se recueillir. Suicide apparemment, une balle dans le corps et le pistolet à ses côtés, alors que rien ne laissait présager un tel geste.
Le septuagénaire laisse derrière lui trois femmes: Rose (Gemma Jones), sa première épouse, une seconde épouse (décédée) qui lui a donné une fille, et Sally (Nikki Amuka-Bird) sa troisième épouse; ainsi que deux fils, conçus avec Rose, Graham "Gray" (John Simm) et John (Daniel Rigby), une fille et un fils conçus avec Sally, et une seule et unique petite-fille Emily (Ruby Ashbourne Serkis), fille de Graham. Et, cerise sur le gâteau, une immense fortune de plus de 100 millions de livres, bâtie dans la fabrication industrielle de briques et dans l’immobilier.
Quand ses dispositions testamentaires sont connues, leur lecture fait l’effet d’une bombe: elles écartent presque totalement ses différentes épouses (et leurs enfants) au profit quasi exclusif d’Emily. Cependant, très vite, des soupçons de meurtre s’installent et deux inspecteurs de police, Morgan (Harry Lloyd, "Game of Thrones") et Jones (Liz Kingsman, "Parlement") approfondissent l’affaire.
La tragédie intime devient thriller familial sous haute tension, les conflits dans le clan Wright s’exacerbent en bataille juridique tandis que toutes et tous deviennent suspects, et confrontés à la figure de Jack Wright, patriarche (c’est le titre original de la série) aussi charismatique que manipulateur et autoritaire.
Tout naturellement la comparaison avec la série (déjà culte) "Succession" - mais aussi "Dallas" - s’impose. Malgré tout, plus intimiste, et témoignant dès son début de plus de profondeur, "I, Jack Wright", scénario d’une querelle féroce chez les ultra-riches, emprunte aux règles du Cluedo et du "murder party", mais aussi au thriller psychologique.
Au fil des jours, chacun des héritiers révèle des côtés fort peu reluisants de sa personnalité – conflits anciens, blessures mal refermées. En dramaturge malin, le scénariste Chris Lang ("Unforgotten")tresse un écheveau des destins contrariés et, sous forme parfois documentaire, déploie habilement leurs histoires sur deux temporalités, comme pour nous égarer sans nous perdre, au milieu d’une multitude de personnages, fausses pistes et révélations. De quoi attiser notre curiosité pour la saison 2.
I,Jack Wright – 1 saison, 6 épisodes (44 mn) – HBO MAX - *** Créée par Chris Lang Réalisée par Tom Vaughan Avec Trevor Eve, Gemma Jones, Nikki Amuka-Bird, Zoë Tapper, Daniel Rigby, John Simm, Ruby Ashbourne Serkis, Harry Lloyd, Liz Kingsman Alain Barnoud
Le Danube est un fleuve littéraire et le réalisme de Niko Tackian est une tentative permanente pour élargir le champ et nous poster aux frontières du vraisemblable.
Son dernier roman projette trois personnages hors des sentiers battus. Leurs destins confiés au Danube convergent vers le Hameau, remake mystérieux du village versaillais de Marie-Antoinette. De Paris, d'Ukraine, de Berlin, Paul, Dmitri et Léna sont les trois temps d'une valse ténébreuse. Niko Tackian est un conteur qui nous régale par son art du suspense, mais la peur et les menaces dissimulent une fable. L'art du faux et de l'emprise nous guette. Sommes-nous si loin, nous dit-il, du hameau de Marie-Antoinette?
Le Hameau – Niko Tackian – Calmann-Lévy noir – 400 pages – 21,90€ - *** Lionel Germain
Un des romans les plus durs à avaler. De mémoire légendaire, seul Jonas avait jusque-là réussi à passer quelque temps dans le ventre de la baleine. Il faudra compter désormais avec Jay Gardiner, le héros de Daniel Kraus. Son père, malade du cancer, a disparu en pleine mer. Jay a décidé de retrouver sa dépouille mais la rencontre avec un cachalot va bouleverser son escapade. En scénariste confirmé, l'auteur goupille une aventure ultime dans l'estomac d'un cachalot.
Scientifiquement documenté, l'intrigue de ce combat pour sortir du ventre du monstre prend suffisamment de liberté avec la réalité pour nous offrir du vraisemblable avec une bonne dose d'humour et de suspense.
Outre plusieurs collaborations avec Guillermo de Toro, Daniel Kraus a également son nom au générique de "Living Dead". Déjà best-seller aux États-Unis, le roman est en voie d'adaptation au cinéma.
Whalefall – Daniel Kraus – Traduit de l'américain par Jonathan Baillehache – Rivages noir – 380 pages – 22€ - *** Lionel Germain
"Truthstorian", soit historien – autoproclamé – de la vérité, le journaliste citoyen Lee Raybon (Ethan Hawke) est un fouineur crasseux, aussi déterminé que déjanté qui, à ses risques et périls, n’a de cesse de traquer les secrets et la corruption de sa bonne ville de Tulsa, Oklahoma. Anciennement surnommée "capitale mondiale du pétrole", cette cité est sujette à de fortes tensions sociales et raciales.
Lee Raybon, amateur de livres rares, y est propriétaire d’un "magasin" de livres d’occasion et publie le résultat de ses enquêtes dans le magazine "au format long", le "Heartland Press". Il ne peut supporter l’injustice et ne ménage pas les notables et les riches. A commencer par la puissante famille Washberg, qui "tient" la ville, un clan dont il a fait une peinture au vitriol, notamment celle de Donald (Kyle MacLachlan) qui veut se faire élire gouverneur. Coïncidence, son dernier article est suivi du suicide suspect du frère de Donald, Dale (Tim Blake Nelson), le mouton noir de la famille, marié à Betty Jo (Jeanne Tripplehorn), et homosexuel "resté dans le placard".
En cherchant ce qui a poussé cet homme à commettre l’irréparable, notre journaliste justicier, jean étroit, Stetson râpé et lunettes noires, soupçonnant un meurtre commandité, va découvrir une société d’investissement dont l’un des membres est un impitoyable tueur, ainsi que des indices laissés par Dale implorant qu’on enquête sur sa mort.
C’est alors pour Lee Raybon le début d’une spirale infernale dans une affaire hors de contrôle qui mélange gros méchants, bras cassés, corruption, secrets glauques et trahisons mais révèle aussi une belle peinture de la relation entre Joe, père divorcé et protecteur, et sa fille Francis de 13 ans (Ryan Kiera Armstrong).
Nous sommes tout à la fois dans le monde des frères Coen ("The Big Lebovski"), avec son humour absurde, sa galerie de personnages hauts en couleurs, et dans celui de Tarantino et de David Lynch.
Mais l’empreinte majeure reste celle des grands auteurs de polars noirs ou néo-noirs dont la figure essentielle, dans la série, est Jim Thompson, lui-même natif de l’Oklahoma. L’ensemble de son œuvre jouera d’ailleurs un rôle prépondérant dans l’enquête de Joe, avec l’aide que lui apportera sa fille.
Chronique urbaine et satire sociale se fondent, dans une atmosphère très sombre, au fil d’une intrigue qui dénonce sans concession la corruption politique, les rivalités familiales et, surtout, les injustices historiques subies par les indiens.
Sterlin Harjo, créateur, producteur et réalisateur de la série - il avait déjà signé les trois saisons de "Réservation Dogs" - est très attaché à l’Oklahoma, lui qui est issu de la nation séminole avec une ascendance muscogee. Deux des nations indigènes déportées par le gouvernement américain en Oklahoma.
Son personnage de Lee Raybon est très librement inspiré du journaliste Lee Roy Chapman ("This Land Press") connu pour avoir enquêté sur les massacres des peuples autochtones et fait des révélations explosives sur des personnalités controversées de Tulsa.
Un formidable Ethan Hawke - près de cent films dont "Le cercle des poètes disparus" et "Bienvenue à Gattaca", ainsi que la série "The Good Lord Bird" - habite totalement le personnage de Lee qui n’a que faire des règles éthiques de base du journalisme. Convoqué à une réunion avec quelques-uns des parvenus et notables de la ville, il proclame, droit dans ses bottes, sa foi de véritologiste:
"Je lis des trucs. Je cherche des trucs. Je vais un peu partout. Et je trouve des trucs. Ensuite, j’écris des articles sur ces trucs. Y’a des personnes que ça intéresse. D’autres pas. Je suis le plus souvent au chômage et toujours fauché. Mais je suis obsédé par la vérité".
The Lowdown – 1 saison, 8 épisodes (40-59 mn) – Disney + - ****
Créée et réalisée par Sterlin Harjo
Avec Ethan Hawke, Ryan Kiera Armstrong, Kaniehtiio Horn, Tim Blake Nelson, Jeanne Tripplehorn, Kyle MacLachlan, Keith David, Peter Dinklage
Accusée d'être plus sensible aux thèses du RN qu'à la Déclaration des droits de l'Homme, la police française bénéficie dans ce roman d'un régime de faveur. Journaliste, cofondateur de la revue Alibi consacrée au polar, c'est en tant que romancier que Marc Fernandez propose cet hommage aux flics de terrain, ceux qui sont quotidiennement la cible de l'opinion.
Comme dans un reportage, on va côtoyer l'équipe du SDPJ92 à Nanterre: la capitaine de police Pauline Ferran, la gardienne de la paix Nour Faria et le brigadier-chef Victor Perrin. On y vit la surchauffe commune à beaucoup de commissariats. Mais c'est une affaire de violence conjugale qui va tout faire déraper. Marc Fernandez montre le désarroi des fonctionnaires abandonnés par leur hiérarchie.
On les accuse de négligence, la presse se déchaîne et le drame se noue au sein même de l'équipe. Si les flics ne pleurent pas, ils se cachent parfois pour mourir.
Du frisson majuscule pour une histoire qu'on a l'impression d'avoir lue mille fois. Surtout depuis un an ou deux. Catherine a tiré le mauvais numéro en épousant Frédéric, un grand séducteur et un tortionnaire de génie.
Dans l'entourage, il y a Valérie la collègue qui a de sérieux doutes sur la paix des ménages et Arthur, le frère qui a d'abord été le meilleur ami du bourreau de sa sœur. On sait pertinemment qu'il n'y aura rien de bon à l'épilogue mais il suffit d'une plume habile pour vous convaincre de ne pas lâcher l'affaire. Et ça tourne au vinaigre au sens propre. Comme si la perversité était une bombe à fragmentation dont les effets n'épargnent personne. En nous révélant les mécanismes de l'emprise, Salvatore Minni en garde un méchant retour de manivelle pour le frisson final.
Emprises - Salvatore Minni – (Belgique) - Presses de la Cité – 320 pages – 22€ - *** Lionel Germain
La vie de famille, ça prend parfois des allures de western. Victor Mondragon a beau être un papa affectueux, sa fille Ambar en a marre d'être trimbalée à travers l'Argentine comme un sac de linge sale. Le road-movie redoute la panne. À chaque station dans un motel, Ambar recoud son père et maquille leur état civil pour remettre les compteurs à zéro. Victor est un cogneur consciencieux et ses ennemis ont du répondant.
La fille à papa aimerait par instant avoir une vie d'adolescente et se réinvente la tendresse d'une mère qu'elle a perdue de vue. Avec cette héroïne dont l'université se construit autour d'un flingue et d'une trousse de secours, Nicolas Ferraro a remporté le prix Dashiell Hammett en 2022.
Ambar - Nicolas Ferraro – Traduit de l'espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco et Georges Tyras – Rivages noir – 256 pages – 21€ - *** Lionel Germain
"Deemer enfila son pardessus et son chapeau, prêt à rentrer chez lui, où personne ne l'attendait. Il ferma la porte de son bureau, glissa la clé dans sa poche, se sentant plus prisonnier que jamais de la sinistre monotonie de son existence, pris au piège dans cette histoire, et tout aussi impuissant à en sortir, à sa manière, que Venetia ou le Premier ministre, partenaire invisible et silencieux d'un périlleux ménage à trois."
Des hommes de guerre – Robert Harris – Traduit de l'anglais (GB) par Anne-Sylvie Homassel – 512 pages – 23,90€ - ***
Le pot de départ à la retraite de Sara Santano (Carmen Machi, "La Mesias", "Furia") est prêt. Mais, ce jour-là, cette inspectrice des impôts chevronnée, après plus de trente ans au sein de l’administration fiscale, reçoit de la part de son chef et ancien collègue Carmelo (Antonio Duràn ‘Morris’) la mission la plus importante de sa carrière, somme toute banale, à laquelle elle ne peut en définitive pas résister: enquêter sur la fraude de la super pop-star mexicaine mondialement adulée, Celeste (Andrea Bayardo).
Celle-ci, soupçonnée d’avoir résidé plus de six mois en Espagne (184 jours précisément), où vit son petit ami, devrait plus de 20 millions d’euros au fisc. Ce que Sara, fragilisée par l’échec cuisant d’un précédent contrôle fiscal de 17 millions d’euros sur un footballeur du Real Madrid (Figueroa), va devoir prouver. "Une inspection dont on a toujours rêvé", pour sortir par la grande porte.
Veuve revêche et lugubre depuis la mort de son mari Alberto lui aussi contrôleur fiscal, engoncée dans son costume gris et son imperméable beige, Sara a le physique de l’emploi. Clin d’œil voulu, d’après Diego San José, l’auteur de la série, on est en présence d'une "Columbo" au féminin impossible à tromper derrière ses petites lunettes de fonctionnaire tatillonne.
Elle va pourtant mettre du glamour, et même de la jouissance dans sa vie, par la quête obsessionnelle qu’elle s’apprête à mener, après avoir transformé son bureau en véritable quartier général.
Peu à peu, la série dessine le portrait croisé de deux femmes qu’à priori tout oppose: la rigueur et la solitude de Sara, la jeunesse et la flamboyance de Celeste. Cette ultime affaire permet à notre inspectrice de sortir de son bureau austère pour pénétrer le monde clinquant du showbiz, en se rendant sur le terrain comme un détective à la recherche d’indices et de sources à même de démontrer la fraude.
Lorsque son enquête - sa traque - fait du sur place, c’est sans hésitation, avec rouerie, qu’elle recourt à des moyens "peu conventionnels", aidée par une jeune assistante débrouillarde, Dani (Clara Sans) et par Tony (Manolo Solo), un paparazzo célibataire endurci. Mais au fur et à mesure de l’avancée des investigations, les sentiments d’aigreur et de jalousie que Sara nourrit envers Celeste se tarissent, dissipant au bout du compte ce fantasme insaisissable qu’est la star.
Derrière l’inspectrice antipathique se dévoile progressivement non pas une héroïne caricaturale mais une femme attachante, avec ses doutes et ses moments de faiblesse. Surtout après la découverte, sur le tard, d’un secret de son défunt mari.
Celeste, la "bomba latina", a elle aussi ses zones d’ombres, ses désillusions, qui en font un personnage plus complexe qu’en apparence. Un personnage qui permet à la série d’éviter l’écueil du récit manichéen et de nourrir son suspense.
Diego San José ne se cache pas de s’être inspiré, entre autres, de l’affaire Shakira, la star colombienne ayant été accusée d’avoir soustrait plus de 14 millions d’euros au fisc espagnol entre 2012 et 2014. Et il réussit le pari de nous rendre la fiscalité palpitante, et même parfois amusante, avec un mélange de tendresse et d’humour pince-sans-rire.
"Sais-tu pourquoi les inspecteurs des impôts se mettent toujours en couple?" demande Sara à sa stagiaire. "Parce que tous les autres nous détestent".
Loin d’une vulgaire satire administrative, "Celeste" transforme la fraude fiscale en thriller et trouve son équilibre entre drame et comédie. L’interprétation magistrale de Carmen Machi a été, comme la série, récompensée – meilleure actrice, meilleure série - à Séries Mania en 2025.
Celeste – 1 saison, 6 épisodes (30 mn) – Arte.tv - **** Créée par Diego San José Réalisée par Elena Trapé Avec Carmen Machi, Antonio Duràn ‘Morris’, Clara Sans, Manolo Solo Alain Barnoud
C'est une voix qui va nous accompagner sans nous voir puisqu'elle s'adresse avec le "tu" d'usage entre collègues au jeune enseignant dont c'est le baptême du feu.
"Prends la première porte, traverse la cour et descends l'escalier pour nous rejoindre. Tu n'es pas en avance, tu sais."
Nous voici donc au Lycée Célestin Pharamont, un patronyme qui fleure bon la IIIème République, le grand élan colonial et les rumeurs de "ballet rose". Comme dans "Décrochages" le roman de Julien Fyot, Fabrice Sanchez nous promène avec son débutant dans un univers en perdition. Les nouveaux enseignants débarquent dans une nuit de la connaissance où les promesses de l'aube n'engagent que les naïfs.
"Les enfants, nous leur avons donné la parole avant que de leur donner un langage."
Un temps anesthésié par les inspecteurs, "ces princes de l'envol" qui le bercent de "nouvelles" compétences à mettre en œuvre avant de disparaître et de l'abandonner face à la meute hostile, le prof se dissout peu à peu dans sa propre violence, puis refait surface en s'accrochant à une élève qui joue le jeu.
Jusqu'au prochain naufrage, au couteau en classe, au harcèlement, aux collègues dont les enfants sont à Saint-Elme. Jusqu'à la mue enfin, un sadisme désespéré qui permet de rester sur le ring en attendant la visite du ministre pour achever la farce.
"Nous pensions que l'école était un sanctuaire (…) Enseigner aujourd'hui, c'est s'accouder à l'abîme."
On n'en finit pas d'énumérer les féminicides français. Certains se complaisent à mettre en avant l'origine des meurtriers comme s'il fallait chercher les boucs-émissaires d'un drame qui n'a pas de patrie. Pour rester dans le franco-français, Sophie Loubière avec "Une minute de silence" ou Caryl Férey avec "Magali" illustrent ce que la rubrique des faits divers a de plus sordide.
Ni une affaire de couleur de peau, ni même de classe sociale, en France comme partout dans le monde les femmes meurent sous les coups portés par les hommes, et le meurtre de Nadine Trintignant nous a révélé que le monde de la culture n'est pas épargné.
"... De Magali «il restera la générosité, la luminosité de son regard pétillant» témoigne l'une de ses cousines." Cette éducatrice de 42 ans, mère de 4 enfants, a été tuée par son mari. N'attendez pas de Caryl Férey une version "à suspense" des événements, l'auteur mène l'enquête après avoir découvert le lieu du crime, un petit village où lui-même a grandi.
"Raconte pas ta vie" disait Marcel Duhamel aux candidats à la série noire, et c'est justement parce qu'il nous raconte la sienne que l'auteur inscrit au catalogue de Gallimard nous passionne. Quand on porte le prénom d'un tueur en série américain est-on prédestiné à servir la soupe épicée du polar? Non, répond le Caryl Breton.