Pierre Hanot manie la plume comme un escrimeur mais surtout pas à fleurets mouchetés. Ce spécialiste du court métrage est très doué pour planter un décor et y arrimer des personnages qui n'ont pas de temps à perdre. On y retrouve souvent les bras cassés du polar hexagonal comme dans son recueil de nouvelles, "Poulets, pigeons", véritable déclinaison des accidents de parcours.
C'est encore le cas d'Alban, le héros qu'on voit débouler dans "L'appétit du cannibale" au moment où son avenir dans la com affiche "no future". Le voilà condamné à du trafic de stupéfiants sous la coupe d'un gestionnaire de casse-auto malchanceux. Quand on embastille ce dernier, Alban se croit propriétaire du fond et il va dilapider la caisse pour les beaux yeux d'une chanteuse américaine très populaire sur le web. En fantasmant la réciprocité du lien, il se prépare à vivre le drame burlesque que Pierre Hanot scénarise avec jubilation.
L'appétit du cannibale – Pierre Hanot – Éditions In8 – 84 pages – 8,90€ - *** Lionel Germain
Julia est une jeune femme qui travaille au Parlement européen de Strasbourg comme attachée de presse. Sa vie va basculer le jour de sa rencontre avec un jeune homme à l'accent indéfinissable. Ce petit homme en question s'appelle Fergus Bond mais c'est à l'évidence une identité d'emprunt et on découvrira au fil des pages un personnage menacé et pourchassé semble-t-il pour les étranges cahiers d'écolier qui remplissent sa valise.
Le Graal européen du roman nous plonge au cœur de Babel, là où partir en quête d'un monde nouveau se conjugue avec la difficulté d'établir un contact. Roman sur le polyglottisme, faculté bien réelle de parler beaucoup d'idiomes, le livre nous fait découvrir le trésor empoisonné de cette communauté européenne.
On avait découvert Fergus Bond dans un premier roman, "Bons baisers d'Europe" où il était le représentant polyglotte de la Communauté, et ce préquel nous raconte aujourd'hui l'enfance et le parcours miné de l'exil vers ce désir de "prendre langue" avec les autres.
Les Frontières imbéciles – Philippe Mouche – Actes Sud Gaïa – 272 pages – 22€ - *** Lionel Germain
"Et, tandis que les ténèbres du soir s'installaient, que la pièce se remplissait d'ombre à l'exception de la lueur émanant de son écran, elle sentit un malaise diffus, une inquiétude vague la gagner. Car, plus elle avançait dans sa lecture, plus les recherches que menaient ces gens lui paraissaient transgressives et dangereuses pour l'espèce humaine."
Ruptures – Bernard Minier – XO éditions – 550 pages – 22,90€ - ***
"Le retour gagnant de Lucia Guerrero" (Black-Libelle)
La fête chez Brad dégénère lors de l’intervention de la police. L’agent principal (Senior Constable) Sandra Ali (Roxie Mohebbi), blessée à la tête par un parpaing, doit être évacuée à l’hôpital tandis que son agresseuse prend la fuite.
A Blacktown, banlieue populaire de Sydney, la course poursuite s’engage pour retrouver celle qui a été identifiée comme auteure des faits, Dalia Tun (Zoe Boe), une lycéenne au parcours chaotique vivant en foyer. Aperçue près d’une station de train par Zilficar "Zil" Ahmed (Akshaye Khanna), officier de police compétent, reconnu et apprécié de ses pairs, elle disparaît dans la foule.
En pleine intervention sur un quai bondé, Zil bouscule et blesse grièvement un écolier. Cet incident tragique va bouleverser les vies du policier et de la fugitive lorsqu’une enquête est ouverte afin d’éclaircir les circonstances précises de cet accident. Qui devient très vite un sujet brûlant sur les réseaux sociaux, dans les médias et au sein même de la police.
L’enquête interne va être menée par la sergente Edith Barcelos (Simone Kessell) qui devra s’interroger sur la question cruciale de la responsabilité personnelle et/ou de la faute du système lui-même. Zil, épuisé par des heures de travail accumulées, a-t-il cédé à la panique? A-t-il été victime d’une pression institutionnelle trop lourde? Dalia Tun, quant à elle, adolescente suivie par les services sociaux, n’est pas une délinquante ordinaire, mais le produit d’une jeunesse sans protection, incomprise et trop souvent abandonnée à son sort.
Ancienne avocate, la scénariste Sarah Bassiuoni, fine connaisseuse des coulisses de la justice et de la police, construit une série à l’intrigue tentaculaire, aux six épisodes ultra-tendus. Un récit réaliste et sans filtre, tranchant et sans effets gratuits, dans lequel chaque personnage trouve, avec nuance, sa propre résonnance: Zil, traumatisé par sa faute, décidé à présenter ses excuses et à aider Dalia, qui a basculé dans la criminalité, Edith, qui doute et essaie de comprendre, Sandra, ballottée dans ses convictions.
Thriller social intense, profondément sincère et humain, la série questionne sans détours les dérapages majeurs de la société australienne: abus du pouvoir policier, juridictions corrompues, racisme latent, jeunesse sacrifiée. L’âpre trajectoire des destins brisés fait de "Critical Incident" un manifeste bouleversant et sans concession.
Critical Incident – 1 saison, 6 épisodes (52 mn) – Polar+/C+Séries - *** Créée par Sarah Bassiuoni Réalisée par Daniel Nettheim, Neil Sharma Avec Akshaye Khanna, Zoe Boe, Simone Kessell, Jai Waetford, Hunter Page-Lochard Alain Barnoud
Antoine Albertini, journaliste au monde et auteur d'un roman historique, nous livre ici un patchwork de littérature où l'on bascule dans l'étrange en passant du roman noir au fantastique.
Intemporalité, incertitude géographique, tout se noue dans un village de montagne imprécis, Fumacciula ("ombre" et "orgueil"?), qui pourrait aussi bien être en Corse qu'en Sicile ou en Sardaigne. Sur cette île, le personnage d' Ercole Forcas, avocat à la retraite atteint d'un mal mystérieux, va essayer de résoudre dans sa fonction de juge de paix le meurtre d'un vagabond qu'on a découvert mutilé, apparemment par une bête sauvage.
Ercole Forcas est amoureux d'une femme avec laquelle il entend vivre une dernière expérience, se sauver peut-être de lui-même mais surtout échapper à cette rumeur de monstre.
Le roman est écrit dans une langue qui ressemble aux traductions de Serge Quadruppani pour les romans de Camilleri, mélange d'italien et de sicilien où foisonnent les néologismes. Avec pour Albertini, ce basculement vers un "ailleurs" du polar qui n'est pas sans charme mais peut éventuellement dérouter les "puristes" du genre.
Vous le regarderez comme impur - Antoine Albertini – Seuil cadre noir – 240 pages – 19,90€ - *** Lionel Germain
Monter sa petite entreprise à la mode des réseaux sociaux nécessite un scénario comme celui de Tammy et Kevin, un jeune couple qui va tenter de traverser l'Amérique en racontant l'histoire de leur amour parfait.
On sait dès les premières pages que Kevin a tout fait foirer en assassinant sa petite amie et c'est ce paradoxe qu'analyse Joyce Maynard. Les followers ne sont pas légion au premier temps de la valse, celui de la romance en camping-car. En revanche l'audimat explose après la mort de Tammy.
On suit par à-coups le couplet des parents, hostiles, incrédules puis horrifiés. Mais le refrain le plus glaçant est celui de Roxanne, jeune femme obsédée par l'idée de devenir l'amie de la jeune "influenceuse". Avec sa chienne Valérie, un bichon havanais, elle vampirise le drame de Kevin et tient la promesse que nous font les auteurs de romans: nous tenir en laisse jusqu'à la dernière page.
L'influenceuse - Joyce Maynard – Traduit de l'américain par Laurence Richard – Philippe Rey – 176 pages – 17€ - *** Lionel Germain