Seule dans sa grande maison défraîchie d’Oyster Bay (Long Island), non loin de New-York, Agatha Wiggs (Clare Danes), dîte "Aggie", écrivaine ayant remporté le Prix Pulitzer pour son premier roman autobiographique reste paralysée par le syndrome de la page blanche.
En panne d’inspiration et dévastée par la mort de son fils de 8 ans alors qu’elle était au volant de sa voiture, cinq ans plus tôt, Aggie, lesbienne et divorcée de sa femme Shelley (Natalie Morales), ne parvient pas, en proie à ses tourments, à se relever.
Jusqu’au jour où emménage, dans la luxueuse maison voisine, Nile Jarvis (Matthew Rhys), magnat de l’immobilier au passé sulfureux, soupçonné d’avoir tué sa femme, psychologiquement fragile, sans que personne ait pu en faire la preuve.
Fils d’une riche famille d’investisseurs sans scrupules, jonglant avec les millions et manipulant les politiciens new-yorkais, il a pour projet écocidaire de faire construire le quartier résidentiel de ses rêves dans une zone défavorisée de la métropole. L’arrivée de cet intriguant nouveau voisin, aussi séduisant qu’inquiétant, va réveiller chez Aggie son instinct d’écrivain, sa curiosité puis son obsession sur les doutes de la culpabilité de Nile. Très entreprenant, celui-ci se rapproche d’elle.
Au fil de leurs rencontres, elle décide de lui proposer d’écrire un livre, une biographie de "l’homme derrière le monstre", grâce à laquelle elle pourrait lui extorquer des aveux. Un best-seller pour elle, une possible réhabilitation pour lui, isolé par la suspicion publique.
Leur accord tourne vite à un duel psychologique de haute intensité, où se mélangent peur et fascination que chacun exerce l’un sur l’autre. Plongée dans une enquête prédatrice, intime et périlleuse, Aggie s’engage dans un troublant jeu de séduction, et tente de répondre à deux questions: où se cache la vérité, et jusqu’où ira-t-elle pour la trouver? La lutte de deux intelligences et de deux instincts de domination pose la question centrale: qui manipule qui?
Entre un Nile Jarvis, effrayant par son animalité, dont la disparition mystérieuse de sa femme fait écho au décès de l’enfant d’Aggie, et une Agathe Wiggs animée par le feu de la vengeance vis-à-vis du jeune chauffard qu’elle tient pour responsable de la mort de son fils, la quête de la vérité s’avérera pour tous deux un redoutable engrenage. Nile voyant en Aggie une part d’obscurité et de rage faisant écho à la sienne.
Autour de ce duo central, l’équation s’enrichit de personnages complexes: le père de Nile, Martin Jarvis (Jonathan Banks, aussi terrifiant que dans "Breaking Bad"), Nina Jarvis (Brittany Snow), l’épouse disparue qui hante chaque scène, Shelley (Natalie Morales), l’ex-femme d’Aggie, et Brian Abbot (David Lyons), agent obsessionnel du FBI.
Sous les traits d’Aggie, Clare Danes (l’extraordinaire Carrie Mathison d’"Homeland"), le visage perpétuellement traversé de mini spasmes, nous gratifie d’une performance bouleversante. Et, en face, Matthew Rhys ("The Americans") compose un méchant démoniaque aux allures d’Elon Musk, carnassier et fier de l’être, qui décèle vite en Aggie une femme "qui a soif de sang".
Sous le titre "The beast in me", emprunté à Johnny Cash, repose le fondement tout autant que l’intérêt de la série: la "bête" ne désigne pas seulement le potentiel meurtrier, mais aussi chacun des deux protagonistes. Tentés l’un et l’autre de "franchir la ligne" ("walk the line"),in fine, lequel est le plus dangereux?
The Beast in Me – 1 saison, 8 épisodes (41-54 mn) – Netflix - ****
Créée par Gabe Rotter
Réalisée par Antonio Campos, Lila Neugebauer, Tyne Rafaeli
Avec Clare Danes, Matthew Rhys, Brittany Snow, Natalie Morales, David Lyons
Alain Barnoud