Tous les éclats du roman noir sont rassemblés dans ce petit livre de 186 pages. Les auteurs qui prétendent au label devraient d'ailleurs apprendre à endiguer le flot de signes, réduire comme sait si bien le faire Sylvain Kermici le débit du "fleuve noir".
Avec Liz et Joshua, deux enfants perdus du siècle, il nous ramène aux sources du malheur contemporain, là où se fane la jeunesse de nos villes, où se tarissent les larmes et où s'allument pourtant les douleurs de la solitude et du désespoir.
Comme Marc Villard, autre virtuose du blues urbain, Sylvain Kermici est au plus près du réel en décrivant les errances sans espoir de Joshua le rebelle et de Liz, frappée par la schizophrénie. Sans domicile fixe, les sentiments qu'ils éprouvent l'un pour l'autre s'épuisent peu à peu dans les larcins puis dans le crime. Un long train de nuit dont chaque station offre sa part d'ombre. Pas un mot de trop, un véritable diamant noir.
Tout juste arrivés de Boston à Maple Brook, petite ville (imaginaire) de l’Est du Texas, Sophie et Graham O’Neil (Britanny Snow et Evan Jonigkeit) sont invités à une collecte de fonds pour la NRA (National Rifle Association), organisée par par Margo Banks (Malin Akerman, "Watchmen") et son mari Jed (Delmot Mulroney). Ce républicain jovial, exubérant, dont la famille a fait fortune dans le pétrole, a désormais des ambitions politiques et veut se lancer dans la course au poste de gouverneur.
Lors de cette réunion – et c’est l’intérêt majeur de l’épisode initial de la série qui installe une tension et un suspense prometteur – le nouveau "cadre de vie" du couple se dévoile: Margo va présenter son cercle d’amies, les "hunting wives", chasseuses mondaines, à Sophie, très vite subjuguée par le charisme et les charmes de la meneuse et reine de ce petit groupe, tout aussi agréable que manipulatrice hors pair.
Cette bande – elle sont texanes, elles sont mariées, elles chassent – rassemble des femmes au foyer aisées, hautes en couleur et qui ne travaillent (surtout) pas ("elles ont des maris pour ça"). Sophie, débarquant de sa côte Est avec ses valeurs progressistes, découvre avec étonnement, dans cette ville où les santiags et les chapeaux western sont de mise au quotidien, un mode de vie "trumpiste" propre à heurter ses convictions libérales: théories pro-life, homophobie, xénophobie, puritanisme dévoyé et bigoterie.
Son mépris vis-à-vis de ces femmes ultra-conservatrices durera peu dès lors qu’elle aura été intégrée à leur groupe, attirée et séduite par Margo, si libre, influente et fascinante, qui lui ouvre la porte d’un monde de fêtes nocturnes, de jeux dangereux et de secrets bien gardés.
Dans cette "dynamique de groupe" entre épouses, "The Hunting Wives" se focalise sur la bissexualité de ces chasseuses, couchant presque toutes ensemble, et notamment sur la relation ambiguë sous haute tension sexuelle entre Margo et Sophie.
La découverte du corps d’une adolescente, une pom-pom girl, dans la forêt où ces "hunting wives" s’adonnent à leurs virées nocturnes armées, va tout bouleverser et fissurer vernis et amitiés. Les alliances se défont et les soupçons s’abattent sur Sophie qui devient la cible d’une véritable traque médiatique et sociale, symbolique d’un système où morale et privilèges ne font pas bon ménage.
Chaque épisode va un peu plus loin dans l’excès, dans le délire: rivalités ouvertes ou tues, cocktails et brunchs alcoolisés, bling-bling à la sauce country, obsession des armes à feu, manipulations sentimentales, enquête policière et surtout dérapages sulfureux et sexe.
On retrouve dans "The Hunting Wives" les codes du soap opera, mais aussi ceux de "Big Little Lies", de "Sex and the City" ou de "Desesperate Housewives", sans que ces dernières puissent être objectivement concurrencées par la série texane, souvent peu subtile et s’enlisant trop longuement dans des épisodes de digressions politiques et d’étreintes saphiques.
Une série qui se rachète cependant par sa galerie de personnages, et avant tout celui de Margo – inspiré, paraît-il, par Mélania Trump – qui domine l’écran, imprévisible, égocentrique et volontairement provocatrice, dansant avec Sophie un tango risqué.
Spirale infernale préludant très probablement - pour donner suite à un "double aveu" qui ne convainc pas et à un "accident" dont la dissimulation est difficilement crédible - à une seconde saison. Pourquoi pas?
The Hunting Wives – 1 saison, 8 épisodes (46 à 55 mn) – Canal + - ***
Créée par Rebecca Cutter (d’après le roman éponyme de May Cobb)
Réalisée par Melanie Mayro, Cheryl Dunye, Jennifer Getzinger, Julie Anne Robinson
Avec Britanny Snow, Malin Akerman, Evan Jonigkeit, Delmot Mulroney, Jaime Ray, Katie Lowes, Paul Teal, George Ferrier, Chrissy Metz Alain Barnoud
Ce sont deux générations d'Italiens qu'on découvre dans le roman de Cécile Baudin. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'au début du Vingtième siècle, les compagnies minières qui manquaient de main d'œuvre en Lorraine ne déroulaient pas le tapis rouge pour ces immigrés.
En 1901, Nando se résigne à devenir un bagnard volontaire pour échapper à la mafia, et en 1913, son fils Antonio fait le voyage à son tour, à la recherche d'un père que l'exil aurait transformé en assassin. Cécile Baudin analyse, avec beaucoup de justesse et une sensibilité qu'on avait déjà appréciée dans "Marque de fabrique", les conditions de survie terribles des forçats de la mine.
La reconstitution de cette naissance de la sidérurgie, prometteuse d'avenir radieux en Lorraine, s'accompagne d'une immersion romanesque passionnante.
Dur comme fer - Cécile Baudin – Presses de la Cité – 416 pages – 23€ - *** Lionel Germain
Avec "La face nord du cœur" publié en Série noire, Dolores Redondo propulsait son héroïne dans l'œil de l'ouragan Katrina de la Nouvelle-Orléans et méritait son titre "d'écrivaine de la tempête". En attendant le déluge" risque de tremper son lecteur jusqu'aux os.
Un fait divers donne son point de départ à l'intrigue: le périple d'un tueur en série qui à la fin des années Soixante s'attaquait aux jeunes femmes à la sortie des discothèques de Glasgow.
On l'appelait Bible John et Dolores Redondo poursuit la traque du meurtrier avec un flic au cœur fragile. Noah Scott Sherrington, en attente d'une greffe, se retrouve à Bilbao pour conclure une affaire qui culmine avec les inondations de la ville en 1983.
"Même si Bilbao était un tourbillon de vices, elle avait trouvé une sorte d'équilibre entre les miséreux fraichement débarqués, les pensions pour ouvriers et les établissements de luxe."
Un héros condamné et combattif, un criminel fiévreux et insondable, mais surtout un troisième personnage, la ville de Bilbao, contribuent à cette magie du roman noir.
En attendant le déluge - Dolores Redondo – Traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon – Série noire gallimard – 560 pages – 21€ - *** – Lionel Germain
Réunis dans un palace genevois à l’été 2015, les représentants des États-Unis, de l’Iran, de l’Union Européenne, de la Russie et de la Chine entament un nouveau round de négociations sur le nucléaire iranien. L’état perse, soupçonné de développer en secret l’arme atomique, renoue le dialogue avec l’Amérique afin de négocier un assouplissement des sanctions à son égard pour tenter de calmer la révolte grondant au sein de la population.
En un condensé, ces pourparlers sous haute tension, les coulisses de ces négociations, c’est par les yeux et via le point de vue inédit d’Alexandra Weiss (Veerle Baekens), chef de la mission diplomatique suisse, que nous les vivons. Entre conversations "walk and talk", et "back channels", ces réunions bilatérales loin de la salle de réunion officielle.
"Facilitatrice" à un poste stratégique, courant sans cesse, discrète, puissante et évoluant sur un fil, elle tente de maintenir un équilibre fragile entre les parties qui manœuvrent en coulisses.
Elle sert aussi de point d’entrée et de guide dans ce récit captivant où les grandes puissances s’affrontent à coups de regards mesurés et de phrases calibrées.
Dans le jeu de dupes où chaque camp entend obtenir le meilleur d’un hypothétique accord, l’échiquier rassemble autour de la table Moshem Mahdavi (Anthony Azizi) ministre réformateur des Affaires Étrangères iranien, muselé par les Gardiens de la Révolution, la sous-secrétaire d’État aux affaires politiques du gouvernement Obama, Cindy Cohen (Juliet Stevenson), résolue à arracher au plus vite un "deal" équitable qui évitera une guerre Israël-Iran, l’Union Européenne qui, désespérément, cherche à peser sur les enjeux, et la Chine et la Russie en observateurs attentifs. Enfin Israël, présent secrètement par le biais du Mossad, entend bien torpiller cette réunion par tous les moyens.
La série ne va cependant pas manquer d’une touche de romanesque, insufflée par le réalisateur Jean-Stéphane Bron et sa co-scénariste Alice Winocour ("Revoir Paris", "Proxima") lorsque arrive de façon inattendue à Genève Payam Sanjabi (Arash Marandi), un ingénieur iranien, ancien amour d’Alexandra à Téhéran, dont la vie est en danger, pris en otage au sein de la délégation iranienne.
Pour le protéger de la mort, Alexandra ira-t-elle jusqu’à "mettre un coup de canif" dans l’inébranlable neutralité suisse?
Outre nous plonger dans les coulisses d’un huis clos explosif, la volonté des deux auteurs est de montrer avec clairvoyance que la réalité diplomatique est intimement liée aux failles, aux émotions, aux trajectoires de ceux qui y participent, en particulier Cindy Cohen, Moshem Mahdavi et Alexandra Weiss bien sûr.
Sept années d’écriture ont été nécessaires pour aboutir à "The Deal", en s’appuyant sur l’imposante documentation des tractations de 2015 et en suivant les conseils de diplomates et de policiers présents à l’époque à Genève.
En un an et demi, un casting de haut vol a été rassemblé, à commencer par l’impeccable Veerle Baetens, inoubliable dans "Alabama Monroe" et magistrale dans "Plaine Orientale", Juliette Stevenson à la très large palette de jeu, et Anthony Azizi en Moshem Mahdavi tourmenté.
Entretenant un suspense permanent, Jean-Stéphane Bron s’approprie avec brio tous les codes du thriller pour dérouler le récit d’une histoire qui se joue sur deux tableaux, l’avenir du monde et, celui plus prosaïque, des négociateurs.
Ayant eu l’intuition de pouvoir raconter un moment de bascule, il conclut: "Ce n’est pas une série sur l’actualité ou dans l’actualité, mais sur un instant fragile, où la diplomatie croyait encore dans le langage, dans les mots et le sens partagé que nous leur donnons".
Avec Veerle Baetens, Juliet Stevenson, Arash Marandi, Anthony Azizi, Fenella Woolgar, Alexander Behrang Kashtkar, Sam Crane, Richard Lintern, Marthe Keller, André Marcon Alain Barnoud
En 1949, à peine sortis du cauchemar de la seconde guerre mondiale, certains hommes n'ont pas eu le temps de défaire leur paquetage. Il fallait embarquer pour l'Indochine qui se rêvait déjà en Vietnam. A partir d'un deuil contemporain, celui de Simone, le narrateur d'Adrien Genoudet va chercher à percer le secret d'une "tunique bleue", habit traditionnel que Paul avait envoyé à sa femme.
Disparu dans la tourmente de cette guerre, Paul ressurgit grâce à la correspondance que le couple avait échangée. Ainsi qu'un autre personnage complexe qui se dessine peu à peu et qu'on découvre sous le nom de Tilleul. Dans ce puzzle où la violence pulvérise le rapport au monde du temps de paix, Adrien Genoudet donne à voir la face cachée de l'homme perdu dans la meute.
"Tilleul se disait que ça avait sans doute toujours été comme cela, la guerre, une danse douteuse de corps élastiques où chacun cherche à faire bonne figure alors que personne n'y comprend rien."
Joyce Carol Oates a un don particulier pour déconstruire les apparences: "Un livre de martyrs américains" où elle réussissait l'exploit de partager les visions du monde contradictoires sans jamais se livrer à une dépréciation des victimes véritables, "Poursuite", magnifique roman où chaque personnage est tributaire du récit d'un autre, deux exemples d'une relecture magistrale d'un fait-divers ou d'une pure excursion romanesque.
Elle continue dans "Sacrifice", réédition de 20216, le travail entrepris dans "Eux", publié chez Stock en 1971. En écho aux émeutes de 1967 à Détroit provoquées par une descente de police visant essentiellement des Afro-américains, Joyce Carol Oates raconte le drame vécu par une adolescente du New-Jersey en 1987. Retrouvée ligotée et recouverte d'excréments, la jeune fille accuse des flics blancs.
La victime est bien réelle et les tensions raciales sont fondées sur de vraies injustices mais le génie de l'autrice interroge le contexte, les instrumentalisations des militants des droits civiques, la cupidité d'un pasteur, la radicalité d'un leader de l'Islam, tous moins soucieux de la victime que du "bénéfice" qu'elle représente.
Et si cette déconstruction de l'agression subie par la jeune fille va jusqu'à effacer la logique des apparences, le lecteur n'est pas tenté de douter d'une vérité première: l'inégalité raciale qui divise profondément et plus que jamais l'Amérique.
Sacrifice - Joyce Carol Oates – Traduit de l'américain par Claude Seban - Philippe Rey – 384 pages – 13,90€ - **** Lionel Germain
Un viol en réunion précipite le sort de Jess, l'adolescente de 16 ans qui irrigue de son énergie le dernier roman de Patrice Gain. Fille de nulle part perdue dans un cercle familial empoisonné par le désamour de sa mère, elle est condamnée à la fuite.
Si une marginale férue de Rimbaud et de ses "semelles de vent", lui accorde un répit, ce n'est que provisoire. Tout s'accélère quand les méchants refont surface.
Patrice Gain nous raconte une histoire où chaque chapitre est une fin espérée même si l'éclaircie masque toujours l'orage. L'occasion d'une scène superbe: Jess y affronte la colère du ciel, seule au milieu des loups, avant de s'abandonner à la puissance cathartique des éléments. Victime de trahison amoureuse et amicale, l'héroïne de ce très beau roman ne s'accomplit que vers un retour à la cruauté innocente de la nature, là où le vent et le chant des abeilles cicatrisent les blessures de l'âme.
Seules les rivières – Patrice Gain – Albin Michel – 264 pages – 20,90€ - **** Lionel Germain
Sur le podium où elle vient d’être couronnée Miss Blackpool 1964, Barbara Parker, jeune ouvrière dans une usine de sucres d’orge, réalise en quelques secondes, avec un aplomb sidérant, qu’elle refuse d’être une potiche. Après avoir remis sa couronne à sa dauphine, Barbara, qui ne compte pas se laisser réduire à sa seule beauté, et qui rêve plus grand que son statut de jolie blonde, boucle ses valises pour gagner Londres.
Elle y ambitionne de devenir actrice (humoriste) à la télévision, laissant derrière elle un fiancé, "le plus beau boucher de la ville", et un père éperdu de tendresse pour sa petite fille montée en graine. Dans la capitale, elle devra se contenter d’un job de vendeuse, la ville lumière qu’elle découvre n’étant pas aussi fantastique que celle dont elle a entendu parler et qu'elle a vue à la télévision.
Son destin bascule lors d’une audition pour une "soap comedy" télévisée, un de ces feuilletons, excroissances de théâtre de boulevard, tournés à la chaîne, où son esprit sans compromis lui permet d’obtenir le rôle. Ainsi commence à se matérialiser son rêve de se réinventer et de s’imposer dans le monde des sitcoms, grâce à celle-ci, "Barbara(and Jim)", qui aura, pendant de longues années, un incroyable impact sur la comédie britannique.
Rebaptisée Sophie Straw, Barbara, de ses débuts à sa consécration londonienne d’icône de l’humour britannique dans cette série de la BBC, nous conte son ascension incertaine dans un univers très masculin, moquée pour son accent prononcé, mais personnage entier à la détermination sans faille.
Dans ce Londres des "swinging sixties" où tout change, où tout est bouleversé, la série dresse un état des lieux de la façon dont le féminisme s’est installé, tout comme de l’émergence des clubs gays et de la culture homosexuelle.
Pionnière dans un milieu machiste, à l’époque d’une Angleterre raciste, sexiste et homophobe, Barbara-Sophie s’affirme comme une héroïne à laquelle on s’attache immédiatement. Et qu’interprète superbement Gemma Arterton ("Tamara Drew", "The King’s Man", découverte en France en 2014 dans l’hilarant et subtil "Gemma Bovery" avec Fabrice Luchini), humaine, pétillante et rayonnante de bout en bout, ingénue mais pas imbécile, à l’inépuisable énergie comique. "Funny Woman" est véritablement un "festival Gemma Arterton", et aussi un hommage à une aventure de femmes qui, telles que Barbara Parker, feront avancer la cause féminine.
Autour d’elle une galerie de personnages secondaires apportent beaucoup à l’histoire: Clive Richardson (Tom Bateman), Don Juan d’opérette, Ted Sargent (Alistair Petrie), patron puritain, Bill Gardiner (Matthew Beard), scénariste gay coincé, Tony Holmes (Leo Bill), co-scénariste bisexuel, Dennis Mahindra (Arsher Ali), metteur en scène sous tension, Marjorie (Alexa Davies), coloc suffragette, Diane Lewis (Clare-Hope Ashitey), amie journaliste noire, et Brian Debenham (Rupert Everett, grimé à souhait), vieux manager révélateur de talents. Récit enrobé dans une playlist d’enfer des grands tubes anglais des sixties et de Françoise Hardy.
L’intrigue est l’adaptation, par Morwenna Banks, du roman de Nick Hornby, "Funny Girl" (sans lien avec le film éponyme de 1968 de William Wyler). Adoptant un ton qui mêle autodérision, candeur et gravité, "Funny Woman", au réel charme suranné et aux décors et costumes somptueux, recrée avec fougue la frénésie des années 60 et les vibrations nouvelles d’une société en pleine mutation. Pour les "ex-fans des sixties", mais pas exclusivement.
La malédiction californienne, le roman de Bucky Sinister en exhale à chaque page une variété répugnante, concentré de rage et de trouille existentielle. Chuck est un junkie de San Francisco. Passé la quarantaine, il retrouve dans le miroir tout ce qui l'horrifiait à l'époque où la vie était une fête.
Auteur d'un guide pour décrocher des drogues dures, Bucky Sinister connaît la partition du manque et celle des illusions que courtisent les toxicomanes. Son héros déglingué cavale à la recherche du Graal, gavé comme une pharmacie ambulante. À jamais séparé du réel, on chavire pour une traversée hallucinante de la ville.
Ta vie dans un trou noir - Bucky Sinister – Traduit de l'américain par Alex Ratcharge – Le Gospel – 222 pages – 21€ - **** Lionel Germain
Montée des eaux, sécheresse, canicules et mégafeux, l’effondrement a eu lieu, dans la seconde moitié du XXIe siècle. Sans grand chambardement semble-t-il, même si le politique paraît s’être subtilement dissous. L’espace social s’est fait "rhizomatique", concept cher à Gilles Deleuze. Les sociétés, devenues poreuses, composent avec le voisin, bricolent et font avec. Et l’on s’habitue à une décroissance obligée.
Nous sommes dans une "eutopie", lieu idéal caractérisé par le bonheur et la bonté, une éco-fiction libertaire, narrée à la deuxième personne du singulier – jolie façon de déplacer les points de vue. L’écriture poétique, pleine de trouvailles quasi-surréalistes est aux antipodes de la novlangue des réseaux, elle emprunte à l’anglais, à l’espagnol, à la richesse des parlers locaux, inclusive donc au bon sens du terme.
Formé à l’enseignement, Elio Possoz est surtout poète. Il avait été accueilli par la DRAC-Nouvelle Aquitaine en résidence à Excideuil, en Dordogne, pour l’écriture de ce roman.
Les Mains vides - Elio Possoz - La Volte - 304 pages - 12€ - Version numérique 6,99€ - *** François Rahier
Vous avez aimé le Bureau des Légendes, vous allez adorer Alec de Payns, agent de la DGSE, au cœur d'un méli-mélo d'aventures internationales. Le complot mené par ceux qui rêvent d'un affrontement entre l'Occident et la Russie va le contraindre à une mission d'infiltré. Un classique de la littérature d'espionnage mais mené avec un redoutable sans de l'efficacité narrative.
L'éditeur nous prévient que Jack Beaumont est un pseudo derrière lequel se dissimule un ancien membre des Services secrets aujourd'hui basé en Australie. Le mystérieux auteur dont le livre est traduit de l'anglais a par ailleurs été pilote de chasse dans l'armée de l'air. Du bon roman d'espionnage made in France.
Dans l'ombre du Kremlin – Jack Beaumont – Michel Lafon – Traduit de l'anglais (Australie) par Emmanuel Chastellière – 464 pages – 21,95€ - **** Lionel Germain
Afro-américaine et autrice de polar, Paula L. Woods a obtenu en 2000 le prix Macavity du meilleur premier roman policier pour "Inner City Blues". C'est le point de départ d'une série avec le personnage de Charlotte Justice, policière au LAPD, le service de police de Los Angeles. Et quand Charlotte prend son service, au début du roman, on est dans les jours qui suivent l'acquittement des flics blancs après le passage à tabac de Rodney King en 1992.
Charlotte est une afro-américaine au teint clair mais dans la voiture de service les collègues blancs ne se privent pas en sa présence de commentaires racistes. Paula L. Woods réanime avec une précisions clinique le chaos dans lequel est plongée la ville. Au cœur de cette violence spectaculaire, il y a la furie des urgences, le hurlement des sirènes de police, les scènes de pillages. Six jours de folie dont le bilan se solde par une soixantaine de victimes.
Et ce tableau apocalyptique rappelle à l'héroïne un drame personnel survenu quatorze ans plus tôt. En 1978, un homme a dévasté sa vie en assassinant son mari et sa fille de six mois. Quand l'homme en question est lui-même abattu au cours des émeutes de 92 à proximité du lieu où se trouvait Charlotte, tout la désigne comme suspecte. Un peu moins suspecte pourtant que le médecin noir qu'elle a sauvé du lynchage policier et qui présente des incohérences dans son témoignage sur les raisons de sa présence dans les parages de la scène de crime.
En référence à la chanson de Marvin Gaye, "Inner City Blues" est un roman sur le désespoir qui mine une partie de la société américaine. Mais au-delà du débat sur la fracture entre les deux mondes, héritée de l'esclavage, Paula L. Woods en nourrit un autre interne à la communauté noire. Certains noirs à la peau claire, comme Charlotte d'ailleurs, sont tentés de nier leurs origines. Les militants afro-américains les appellent "Oreo", noir à l'extérieur, blanc à l'intérieur.
C'est aussi ce poison du racisme universel dont le roman s'empare avec une force et une justesse impressionnante. Enfin, au moment où l'Amérique contemporaine semble renouer avec le bruit et la fureur qui caractérisent les pires moments de son histoire, l'évocation de Paula L. Woods rappelle que jamais cette histoire n'a su effacer la faute originelle.
Inner City Blues - Paula L. Woods – Traduit de l'américain par Isabelle Maillet – Rivages noir – 384 pages – 22€ - **** Lionel Germain
Grosse fatigue pour Jake Friedken (Jude Law), qui n’a plus envie de faire toutes les nuits la fermeture de son bar-restaurant new-yorkais chic et branché, le "Black Rabbit". Jake a consacré une grande partie de sa vie et toute son énergie (et son argent) à transformer ce qui n’était qu’un vieux rade en une affaire florissante. Il rêve même d’expansion.
C’est alors que son frère Vince (Jason Bateman) revient en ville: magouilleur indécrottable et joueur pathologique, criblé de dettes après avoir emprunté une forte somme d’argent à Junior (Forrest Weber), le fils d’un puissant caïd local, il va entraîner Jake dans une spirale infernale.
Le scénario multiplie les pistes - rivalités, quête désespérée d’argent, drames personnels, jalousies et compromissions - tout en s’appliquant à maintenir la tête de ses personnages sous l’eau. Démarrant fort sur un "flash-forward" chaotique lorsque le restaurant est victime d’un braquage durant un dîner prestigieux, au cours duquel Wes (Sope Dirisu), l’ami de longue date et associé de Jake, est tué.
Cette mise en bouche dynamique aurait pu s’avérer stimulante. Mais, avec ses allers-retours dans le temps, son scénario stéréotypé alimenté par les ingrédients répétitifs d’un drama-thriller, "Black Rabbit" et ses sous-intrigues secondaires finit par manquer sévèrement de rythme et d’intérêt, et par distiller peu à peu un ennui profond. Tout juste atténué par les deux derniers épisodes, plus nerveux, qui vont redonner un peu de peps à la série lorsque l’action s’accélère et que les enjeux deviennent plus concrets.
Difficile de ne pas penser à "The Bear", même si ce cadre "culinaire" – surexploité dans les séries et films récents – n’est pas, en l’occurrence, destiné à célébrer la passion pour l’art gastronomique, mais à servir de toile de fond à un drame personnel et criminel.
Jake, obligé d’aider son frère et de mettre ainsi toute sa vie en danger, va devoir revivre – lors de flash-backs – leur enfance violente, une carrière musicale brisée; et accepter de se sacrifier pour Vince, mettant à l’épreuve le lien fraternel qu’il voudra, jusqu’au bout, ne pas rompre. La destinée des deux frères sera-t-elle finalement de se trahir (ou non), de mener l’autre à sa perte?
Filmée de façon magistrale, la ville, entre plans nocturnes et atmosphère de polar urbain, devient un personnage à part entière de ce thriller criminel. "Black Rabbit" s’ancre dans une représentation réaliste de New-York, en version brute, loin des clichés glamour.
Outre la "Grosse Pomme", les personnages principaux, ceux sur lesquels se fonde essentiellement la série, sont un duo d’acteurs têtes d’affiche prestigieuses: Jason Bateman, qui a prouvé dans "Ozark" qu’il savait porter des personnages ambigus, et Jude Law, ex "Young Pope" et talentueux Mr Ripley.
Toute l’action tourne autour d’eux, au détriment de protagonistes secondaires mais essentiels dont le potentiel demeure sous-exploité: ainsi Estelle (Cleopatra Coleman), Roxie (Amaka Okafor), Wes ou encore Anna (Abbey Lee).
On s’interroge finalement sur la cohérence des épisodes d’un récit éclaté, éparpillé, produits ou co-produits et pour certains mis en scène par les acteurs eux-mêmes: Jason Bateman producteur exécutif, Jude Law co-producteur, Justin Kurzel réalisateur des deux derniers épisodes, Laura Linney, réalisatrice occasionnelle… Ce mélange des genres rend le menu final quelque peu indigeste.
Toujours chez l'éditrice villenavaise Agullo, "Rares ceux qui échappèrent à la guerre", le deuxième épisode de la trilogie libanaise commencée avec "Nul ennemi comme un frère", démarre sur l'attentat de Drakkar le 23 octobre 1983. Le drame s'incarne avec la mort du lieutenant Kellermann, fils de Philippe Kellermann dont Frédéric Paulin a fait un personnage clé de l'entourage de Mitterrand.
La préparation des représailles côté français est un modèle de fiasco organisationnel qui débute par un coup de force raté contre l'ambassade d'Iran à Beyrouth et les bombardements de Baalbek tout aussi discutables.
Frédéric Paulin reconstitue une période où les agressions terroristes se multiplient en France sur fond de luttes entre la droite et la gauche. Une période dont peuvent rêver les romanciers tant les jeux d'ombre du pouvoir mitterrandien dissimulent une scène politique violente. Conclu sur l'attentat de la Rue de Rennes le 17 septembre 1986, l'épisode débouche sur ce dernier volet de la trilogie qui verra Chirac et Mitterrand se disputer la présidentielle de 1988.
Mais c'est bien-sûr le Liban qui est au cœur de l'intrigue, avec le personnage de Michel Nada qu'on retrouve pris dans la tourmente d'une guerre civile doublement fratricide pour lui qui a choisi l'exil en France quand le reste de sa famille est en première ligne à Beyrouth. Les chrétiens se divisent tragiquement, deux gouvernements antagonistes se font face, et les espoirs de paix sont perdus dans les odeurs de poudre.
Comme chez Ellroy, Frédéric Paulin met sous les feux de la rampe des figurants qui prennent bien la lumière: conseillers secrets, espions, militaires, Libanaises engagées. Ce sont eux qui paient le prix du réel pour nous rendre accessible le grand roman du monde.
Rares ceux qui échappèrent à la guerre – Frédéric Paulin – Agullo – 416 pages – 23,50€ - Que s'obscurcissent le soleil et la lumière - Frédéric Paulin – Agullo – 384 pages – 23,50€ - *** Lionel Germain
Linley et Barbara, les héros d'Elizabeth George, sont entrés dans la vie des lecteurs français en 1990 avec "Enquête dans le brouillard". Vingt-deux romans plus tard, on aurait tort de réduire l'œuvre au genre du Whodunit.
La patrie littéraire de l'autrice américaine est anglaise, et grâce à Linley l'aristocrate et Barbara la roturière, deux flics de fiction, ses romans couvrent habilement le spectre des contradictions britanniques. On y a déjà lu des histoires consacrées au communautarisme, aux violences faites aux femmes, ou encore aux excisions clandestines pratiquées à Londres. Chaque roman développe des portraits de personnages secondaires, comme dans ce vingt-deuxième épisode où autour de Michael Lobb, victime d'un meurtre, s'organise une galaxie familiale tourmentée.
Si Kayla, la trop jeune épouse de cet entrepreneur assassiné, intéresse les enquêteurs, ce sont aussi les relations toxiques de plusieurs fratries qui constituent l'essentiel de l'intrigue. Barbara et Linley y inscrivent leur propre histoire, tout aussi passionnante.
Une si lente agonie – Elizabeth George – Traduit de l'américain par Nathalie Serval – Presses de la Cité – 512 pages – 22,90€ - *** Lionel Germain