Grosse fatigue pour Jake Friedken (Jude Law), qui n’a plus envie de faire toutes les nuits la fermeture de son bar-restaurant new-yorkais chic et branché, le "Black Rabbit". Jake a consacré une grande partie de sa vie et toute son énergie (et son argent) à transformer ce qui n’était qu’un vieux rade en une affaire florissante. Il rêve même d’expansion.
C’est alors que son frère Vince (Jason Bateman) revient en ville: magouilleur indécrottable et joueur pathologique, criblé de dettes après avoir emprunté une forte somme d’argent à Junior (Forrest Weber), le fils d’un puissant caïd local, il va entraîner Jake dans une spirale infernale.
Le scénario multiplie les pistes - rivalités, quête désespérée d’argent, drames personnels, jalousies et compromissions - tout en s’appliquant à maintenir la tête de ses personnages sous l’eau. Démarrant fort sur un "flash-forward" chaotique lorsque le restaurant est victime d’un braquage durant un dîner prestigieux, au cours duquel Wes (Sope Dirisu), l’ami de longue date et associé de Jake, est tué.
Cette mise en bouche dynamique aurait pu s’avérer stimulante. Mais, avec ses allers-retours dans le temps, son scénario stéréotypé alimenté par les ingrédients répétitifs d’un drama-thriller, "Black Rabbit" et ses sous-intrigues secondaires finit par manquer sévèrement de rythme et d’intérêt, et par distiller peu à peu un ennui profond. Tout juste atténué par les deux derniers épisodes, plus nerveux, qui vont redonner un peu de peps à la série lorsque l’action s’accélère et que les enjeux deviennent plus concrets.
Difficile de ne pas penser à "The Bear", même si ce cadre "culinaire" – surexploité dans les séries et films récents – n’est pas, en l’occurrence, destiné à célébrer la passion pour l’art gastronomique, mais à servir de toile de fond à un drame personnel et criminel.
Jake, obligé d’aider son frère et de mettre ainsi toute sa vie en danger, va devoir revivre – lors de flash-backs – leur enfance violente, une carrière musicale brisée; et accepter de se sacrifier pour Vince, mettant à l’épreuve le lien fraternel qu’il voudra, jusqu’au bout, ne pas rompre. La destinée des deux frères sera-t-elle finalement de se trahir (ou non), de mener l’autre à sa perte?
Filmée de façon magistrale, la ville, entre plans nocturnes et atmosphère de polar urbain, devient un personnage à part entière de ce thriller criminel. "Black Rabbit" s’ancre dans une représentation réaliste de New-York, en version brute, loin des clichés glamour.
Outre la "Grosse Pomme", les personnages principaux, ceux sur lesquels se fonde essentiellement la série, sont un duo d’acteurs têtes d’affiche prestigieuses: Jason Bateman, qui a prouvé dans "Ozark" qu’il savait porter des personnages ambigus, et Jude Law, ex "Young Pope" et talentueux Mr Ripley.
Toute l’action tourne autour d’eux, au détriment de protagonistes secondaires mais essentiels dont le potentiel demeure sous-exploité: ainsi Estelle (Cleopatra Coleman), Roxie (Amaka Okafor), Wes ou encore Anna (Abbey Lee).
On s’interroge finalement sur la cohérence des épisodes d’un récit éclaté, éparpillé, produits ou co-produits et pour certains mis en scène par les acteurs eux-mêmes: Jason Bateman producteur exécutif, Jude Law co-producteur, Justin Kurzel réalisateur des deux derniers épisodes, Laura Linney, réalisatrice occasionnelle… Ce mélange des genres rend le menu final quelque peu indigeste.
Black Rabbit – 1 saison, 6 épisodes (60 mn) – Netflix - **
Créée par Zach Baylin et Kate Susman
Réalisée par Justin Kurzel, Jason Bateman, Jude Law, Laura Linney
Avec Jude Law, Jason Bateman, Cleopatra Coleman, Abbey Lee Kershaw, John Ales, Gus Birney, Trot Kotsur, Amaka Okafor, Sope Dirisu, Forrest Weber
Alain Barnoud
Alain Barnoud