Quand le tueur à gages de Jacky Schwartzmann s'apprête à exécuter un pédocriminel pour honorer le contrat que lui a confié sa victime, c'est cette victime qui est assassinée, entraînant Madjid, le héros, dans un engrenage de quiproquos mortels. Le monde est peuplé de prédateurs à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession.
Avec "Mauvais coûts", Jacky Schwartzmann dézinguait de façon féroce le capitalisme financier sur lequel il plantait encore quelques banderilles dans "Demain c'est loin", comédie noire dont il ne cesse de revisiter les codes. Dans le polar, on peut affirmer qu'il côtoie désormais les meilleurs humoristes, forcément les plus sombres, comme Gendron, Westlake, Pahlaniuk, Dorsey ou Charyn. Ceux qui dégoupillent dans l'absurde et font pétiller l'hémoglobine.
Le héros de ce dernier roman est un vrai roublard. À la manière d'un moraliste, l'auteur tranche dans le vif du sujet pour faire tomber les masques.
Killing me softly – Jacky Schwartzmann – La Manuf – 192 pages – 15,90€ - ***
P-Town, pour les locaux comme pour les touristes, c’est Provincetown, un petit port de pêche niché dans un environnement paradisiaque, à la pointe extrême du Cap Cod (Massachussets), tout proche de Hyannis Port, fief des vacances du clan Kennedy. C’est aussi un terreau de la communauté LGBTQI+ dont la présence estivale massive profite à ces nombreux clubs que l’on trouve à chaque coin de rue, tout au long d’une gay pride échevelée et sans trêve, dans une véritable boîte de nuit à ciel ouvert.
C’est enfin un haut lieu de consommation et de trafic d’opioïdes (Vicodin, Fentanyl, Carfentanil), s’ajoutant à l’ectasy, à la cocaïne et à l’héroïne. La belle saison passée, ne reste sur place qu’un dixième de la population – des pêcheurs notamment – dont la vie se résume au chômage, au froid, à l’isolement, à l’alcoolisme et aux ravages des opioïdes.
C’est dans cette ambiance que vit Jackie Quinones (Monica Raymund, "The Good Wife", "Chicago Fire"), jeune fliquette métisse au Service Fédéral des Pêches, elle-même fille de pêcheurs. Alcoolique (comme son père), toxicomane, lesbienne hyper active, fêtarde invétérée ne s’imposant pas de limites, elle voit sa vie basculer un matin de nuit "d’éclate" lorsqu’elle découvre le corps d’une jeune femme assassinée sur une plage de la baie du Cap Cod.
L’enquête sur la mort de la victime, Sherry Henry (Masha King), tuée froidement par des trafiquants de drogue, est confiée au détective Ray Abruzzo (James Badge Dale, "Shame", "Iron Man 3"), flic aux méthodes douteuses de l’Unité Antidrogue locale. Jackie, convaincue que c’est à elle de résoudre ce meurtre, va se retrouver sans le savoir au cœur d’une épouvantable épidémie d’opioïdes, interférant sans accréditation dans l’enquête de Ray: policier rustre et malsain, borderline mais efficace, il se montre particulièrement réticent à l’idée de collaborer avec elle.
Cette rivalité et son obsession pour la vérité vont faire ressurgir en Jackie de vieux démons: elle rechute dans ses addictions, enchaîne réunions de AA et cures de désintoxication alcool et drogue. Tous deux veulent faire définitivement tomber Frankie Cuevas (Amaury Nolasco, "Prison Break"), parrain du trafic, incarcéré mais gérant ses affaires depuis sa prison. Notamment par l’intermédiaire d’Osito (Atkins Estimond), son lieutenant, énorme et impitoyable noir dominicain. Jackie, parce qu’elle le tient pour responsable de la mort de son meilleur ami, Junior (Shane Harper). Ray, pour protéger Renée (Riley Voelkel), stripteaseuse compagne de Frankie, dont il a fait son informatrice et sa maîtresse. Commettant faute de procédure sur faute de déontologie, il se retrouvera piégé par ses propres désirs.
Quinones et Abruzzo vont, selon Rebecca Cutter ("Gotham", "The Hunting Wives"), créatrice de la série, tenter de "tenir un équilibre entre décisions désastreuses et actions sensées, respectueuses de la loi". Mais ils seront en tout état de cause les instigateurs du chaos, accumulant accrocs sur accrocs à mesure qu’ils avancent dans leur enquête.
Série accrocheuse et bien écrite mettant en scène l’affrontement entre policiers et dealers, "Hightown" a un petit quelque chose de "The Wire", mais dans un décor de carte postale. Où l’on retrouvera ultérieurement Jackie et Ray.
Hightown - 3 saisons, 25 épisodes - Netflix - *** Créée par Rebecca Cutter Réalisée par Eagle Egilsson, Rachel Morrison, Michael Offer, David Rodriguez Avec Monica Raymund, James Badge Dale, Riley Voelkel, Masha King, Amaury Nolasco, Shane Harper, Atkins Estimond Alain Barnoud
Cette histoire d'un homme et de sa fille, rescapés de l'enfer cambodgien, nous rappelle la constante macabre qui anime l'humanité depuis la nuit des temps. Dans le domaine de la terreur, les Khmers rouges ont dessiné les frontières du totalitarisme absolu.
Khieu Saran, devenu juge du tribunal pénal international, vient régler ses comptes avec l'un de ses bourreaux réfugié à Paris. Mais c'est le récit de Sokha, la fille adoptive de Khieu que Jean-Christophe Bocou nous donne à lire. Passant du statut de victime à celui de justicière, elle finira le travail commencé par son père. Filiation et rédemption sont au cœur de ce roman que le caractère intrépide de Sokha contribue à rythmer.
Une main vers le ciel – Jean-Christophe Boccou – La Manufacture de livres – 232 pages – 19,90€ - *** Lionel Germain
Le 20 janvier 1968, le registre d'écrou de la Maison d'Arrêt de Montpellier mentionne l'incarcération de Martha Grossrieder, 36 ans, "faisant l'objet d'assassinat". Le 16 février de la même année, Marthe sera finalement internée pour démence. Au cœur de cet hiver, le Midi Libre annonce que "l'arrière-arrière petite fille de la marquise de Sévigné a été poignardée par sa dame de compagnie."
De ce surgissement de Marthe dans l'actualité, Olivier Vonlanthen éloigne le sensationnel pour s'approcher au plus près du personnage parfois énigmatique. Il nous entraîne à rebours d'une vie marquée par la violence et les inégalités sociales. De Fribourg à Montpellier en passant par le Maroc, Marthe a subi les stigmatisations dans son corps et dans son âme. Sa foi profonde l'a maintenue en suspens jusqu'au drame. Olivier Vonlanthen accompagne ce chemin de croix avec respect et tendresse.
"Bleu, blanc, rouge", premier volet de cette trilogie, renvoyait à la fin des années 70. On y découvrait la traque d'un trafiquant d'armes surnommé Geronimo, les exactions du SAC, l'affection de Giscard pour les diamants et les safaris à l'antilope. Après un petit détour inaugural en 1965 où la tambouille post-coloniale affinait sa recette mafieuse dans les faubourgs de la "Françafrique", "L'étendard sanglant est levé" démarrait en janvier 1980 sur un cycle de terrorisme meurtrier.
Le dernier volet de la trilogie, "14 Juillet" remet en scène ses héros de l'ombre: Jacquie Liénard, femme flic de l'antiterrorisme, Marco Paolini de la DST et Robert Vauthier de la DGSE. Jacquie Liénard s'est installée à l'Élysée sous les ordres de Grossouvre, le conseiller de Mitterrand. On est en 1982 et les attentats imputés à Carlos s'imbriquent avec les ingérences syriennes. Après l'ennemi public Geronimo, la nouvelle cible de la galaxie policière s'appelle Khadidja Ben Bouazza, ancienne militante du FLN en lien avec un flic infiltré dans l'extrême-gauche.
La puissance du roman de Benjamin Dierstein nous accroche au destin de ses héros. On les voit surnager dans un chaos institutionnel invraisemblable attesté par une série de "documents" qui ponctuent l'intrigue. La mort de Guy Orsini, les Irlandais de Vincennes, les personnages du grand banditisme, tout appartient effectivement à notre histoire récente.
On est pris de vertige en redécouvrant la succession de coups bas dont la version officielle maquille le scénario en n'en conservant qu'un doux murmure. Mais attention, sur le plateau de la Grande librairie, Benjamin Dierstein paraphrasait sa propre mise en exergue. La réalité n'existe pas autrement que dans le point de rencontre de regards subjectifs.
"Rien de ce qui suit ne s'est passé de cette façon. Tout aurait pu se passer de cette façon. Et pourtant rien." La fiction du réel porté à son incandescence.
14 Juillet – Benjamin Dierstein – Flammarion – 869 pages – 24,50€ - **** Lionel Germain
Silhouette frêle avec dreadlocks interminables, sous un épais pull à capuche, le regard dirigé vers ses pompes pour passer inaperçue, une jeune femme débarque sur le quai d’une petite gare de province.
En fuite, activement recherchée et traquée par un commando de la DRSD (Direction du Renseignement et de la Sécurité de la Défense), elle espère, dans son village natal de la France profonde, préserver son incognito et dissimuler son passé trouble en se cachant dans l’appartement à l’abandon de sa défunte grand-mère.
Il ne lui reste que des K7 enregistrées par son aïeule, un walkman et l’alcool pour tuer les journées trop longues et les traumatismes trop ancrés de son passé d’ancienne des forces spéciales.
Experte en kung-fu et rompue au maniement des armes, elle parvient à se faire embaucher en intérim, sous une fausse identité, dans la chaîne de production de l’usine d’électroménager d’à côté. En proie à la globalisation, cette entreprise familiale vient d’être rachetée par un industriel coréen. Dont la finalité est la délocalisation.
A peine Margot (Margo Brancilhon), comme elle se fait appeler, entame-t-elle sa mission, que la grève éclate. Plutôt étrangère au combat qui s’engage, Margot fait la connaissance de JP (Joey Starr) et se lie rapidement d’amitié avec lui.
Contremaître fort en gueule, ancien toxicomane qui a tout perdu, il est parvenu à se sauver de la drogue par la pratique intensive du vélo et par la lecture assidue du "Capital" de Karl Marx dont il possède tout un arsenal de citations qu’il dégaine à qui mieux mieux. Il affuble Margot d’un surnom, en l’interpellant dans l’atelier: "Machine".
La lutte sociale fait rage dans l’usine et les compromis sont durs à trouver entre un syndicat déterminé à obtenir des indemnités et JP qui rêve d’autogestion. Terme qui ne plait guère aux actionnaires, à l’émissaire du gouvernement, à la préfète, au syndicat…
Margot décide finalement de mettre sa science de la bagarre au service des salariés. Elle passe peu à peu d’un combat pour sa vengeance personnelle à un combat solidaire pour l’émancipation collective, et va s’occuper, en pasionaria, de tous ceux qui se dressent sur son chemin et sur celui des ouvriers.
Mais, à force d’en découdre avec ses poings, ses pieds, ses coudes, il lui devient difficile de ne pas se faire remarquer et de rester sous les radars, profil bas. Le danger étant grand de voir son passé la rattraper et, avec lui, des ennemis sans scrupules.
Comédie sociale décapante volontairement caricaturale, "Machine" pourrait être "Kill Bill" revisitée par les frères Dardenne. Nombreux sont les clins d’œil au film de Tarantino, ne serait-ce que la première combinaison de travail de Margot, jaune avec un liseré noir, référence à Uma Thurman, la Mariée de "Kill Bill".
La série tient beaucoup au duo principal d’acteurs: spécialement Margot Brancilhon, méconnaissable avec son côté "badass" (loin de l’avocate de "De Grâce") dans un rôle très physique, assurant les cascades, et à laquelle on doit la plupart des scènes d’action, véritables prouesses, et Joey Starr, bourru mais aussi tout en douceur.
Une panoplie de figures secondaires "clichés" voire ridicules accentue le caractère satirique et burlesque de la série. En support de l’action, la bande-son (que l’on retrouve dans le walkman de Machine) privilégie les années 90: Lady Laistee, Anastacia, Jamiroquai, K-Maro…
Les deux créateurs-scénaristes, Thomas Bidegain ("Un Prophète", "De rouille et d’os") et Fred Grivois ("Piste noire", "L’invitation") réussissent ce mélange des genres, cette association de deux termes qui d’emblée ne collaient vraiment pas ensemble: kung-fu et communisme.
Ce qui aurait peut-être réjoui un certain Jean-Luc Godard qui déclarait: "Je préfère les films de kung-fu aux films politiques parce que dans les films de kung-fu, il y a de la politique. Et pas l’inverse… ".
Machine – 1 saison, 6 épisodes (52 mn) – Prime Video - *** Créée par Thomas Bidegain et Fred Grivois Réalisée par Fred Grivois Avec Margot Brancilhon, Joey Starr, Guillaume Labbé, Alysson Paradis, Sébastien Lalanne, Anne Benoît, Hubert Delattre, Michaël Abitboul Alain Barnoud
Chiens lévriers espagnols, les "galgos" ne sont pas considérés par la loi comme des animaux mais comme des outils aux mains des chasseurs. Ce qui explique que plus de cinquante mille de ces chiens soient torturés et mis à mort chaque année en toute impunité.
"Chiens fous", le titre du roman de Max Monnehay fait pourtant référence à un homme, un tueur qui a commis à Bordeaux une série de crimes sadiques. La justice a trouvé un coupable présumé que va défendre un avocat convaincu de son innocence. C'est ce va-et-vient entre la procédure judiciaire et le paysage andalou que l'autrice installe comme arrière-plan d'une horreur partagée entre les hommes et les chiens.
"Voilà pourquoi Rémi accueillit la neige comme le Messie. Elle mettait du blanc dans son noir. Elle couvrait de virginité les souillures de l'humanité."
Cette langue onirique est la signature d'Ingrid Astier. Elle nous ramène avec bonheur le héros de Quai des enfers, alors policier à la brigade fluviale. Aujourd'hui Rémi est tireur d'élite à l'Antigang. Les "gangs" ont parfois une genèse mythologique, comme celui du roman qui sème la terreur, et dans toute mythologie, les affaires de famille s'invitent au carrefour de l'Olympe.
Ingrid Astier joue avec l'enfance de l'art, là où Œdipe croise la folie meurtrière de Chronos.
Ultima – Ingrid Astier – Série noire Gallimard – 440 pages – 21€ - *** Lionel Germain