Le décor stimule l'imagination. Par son nom d'abord: les Marquises. On songe au poète aventurier qui nous rappelle "qu'ici, gémir n'est pas de mise", ou au peintre par qui le scandale arrive. Pour se défaire des clichés liés à Brel ou à Gauguin, lisez la dernière Série noire de Marin Ledun.
Toute sa bibliographie dévoile d'ailleurs un véritable empêcheur de tourner en rond sur la plage. Dans "Au fer rouge", il amochait le dépliant touristique en déterrant les boues contaminées radioactives près de Bayonne. Plus récemment, c'est dans la sensualité trompeuse des bouffées vendues par l'industrie du tabac qu'il traquait les falsificateurs du lobby prêts à vendre "Leur âme au diable" (Série noire) ou encore les proxénètes d'une multinationale de la bière dans les faubourgs de Lagos avec "Free Queens" (Série noire).
Quant aux Marquises, Marin Ledun nous rappelle que la noblesse du colonisateur qui a baptisé l'archipel ne doit pas faire oublier que son vrai nom, Henua Ènana, signifie la Terre des Hommes.
La mort d'une jeune femme Paiotoka O'Connor va contraindre le lieutenant de gendarmerie Tepano Morel à renouer avec les racines de sa mère marquisienne et mettre en évidence ses contradictions face à sa collègue Poerava Wong, native de l'île et plutôt amère sur le sort qu'on réserve aux autochtones. "La brigade que je dirige devrait être composée à 100% de Marquisiens, mais je suis la seule."
La jeune femme assassinée avait un enfant. Elle était courtisée par de nombreux hommes et jouissait d'une réputation de femme libre. Le genre de qualité qui se transforme souvent en rumeur malveillante. Marin Ledun excelle à faire évoluer son personnage de flic vers un questionnement intime, à interroger l'identité du métissage et les raisons qui ont poussé sa propre mère à quitter l'Archipel. Gémir n'est pas de mise, mais les embruns toxiques de Mururoa pourraient bien plomber encore l'air des Marquises.
Henua – Marin Ledun – Série noire Gallimard – 418 pages – 19€ - ****
Lionel Germain
Lionel Germain
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