Dans un futur indéterminé un monde coupé en trois empires apparemment antagonistes s’unit sous la bannière d’une sorte de déisme scientiste. Rome est détruite, les derniers chrétiens persécutés, l’Antéchrist mène le bal, et l’Apocalypse, la vraie, celle de Saint Jean, conclut le livre: "Et puis ce monde passa, et toute sa gloire se changea en néant… "
Nous sommes donc au XXXe siècle, apparemment, car la chronologie du roman est assez floue, manquant parfois de cohérence. Le monde au début du roman est divisé entre la Confédération européenne, l’Empire d’Orient et la République américaine. L’espéranto est d’usage international – mais on reparle latin dans une Rome indépendante sur laquelle règne en autocrate le pape Jean XXIV, les États de l’Église ayant retrouvé leur intégrité.
L’idéologie dominante mixte des fantasmes d’une autre époque, l’humanisme, la franc-maçonnerie, l’anticléricalisme, le socialisme, autant d’adversaires obsessionnels des antimodernistes que l’auteur regroupe bizarrement sous l’appellation d’"hervéisme" – du nom de Gustave Hervé (1871-1944), homme politique français bien oublié qui passa du socialisme antimilitariste au fascisme entre les deux guerres.
Cette idéologie, matinée de déisme, sous l’égide d’un mystérieux personnage au charisme étonnant, Julien Felsenburg, va submerger le monde: de président de l’Europe, celui-ci devient vite président du monde, et une sorte de Dieu vivant auquel la terre entière va vouer un culte insensé.
Quelques poncifs des tout débuts de la SF émaillent le livre, en vrac, villes souterraines, électricité, vaisseaux aériens à ailes articulées, comme des concessions au genre, dans un récit plutôt intimiste, se déroulant le plus souvent dans l’ambiance feutrée des milieux ecclésiastiques, ou au sein de la famille d’un dirigeant "socialiste" anglais dont l’épouse est restée secrètement catholique.
Mais Benson fait bien partie du sérail, il a son entrée dans The Encyclopedia of Science-Fiction de Peter Nicholls, la Bible du genre: "His fiction is intensely propagandistic, and most of his short stories feature Catholic priests as central characters", écrit Nicholls, qui qualifie Le maître de la terre de "remarquable roman apocalyptique".
Le livre pâtit d’un certain nombre de défauts: ce n’est pas un roman d’action, et l’intrigue se dilue dans des considérations parfois sans intérêt, l’auteur se complaisant davantage dans la description d’une Rome désuète où l’ordre se règle "Au nom du Pape Roi", y compris par la peine de mort, avec cardinaux en calèches, pourpre et ors, que dans l’évocation de la Londres futuriste où se déroule une partie de l’histoire; enfin, la ressemblance étrange entre ces deux jeunes hommes aux cheveux blancs, protagonistes essentiels de l’histoire, que sont le président du monde Julien Felsenburg (l’Antéchrist) et le père Percy Franklin qui deviendra le dernier pape sous le nom de Sylvestre II, deux sortes de frères jumeaux, n’est jamais explicitée ni exploitée.
À aucun moment, comme le lecteur d’aujourd’hui pourrait s’y attendre, le roman ne verse dans le thriller ésotérique version Vatican dont on a beaucoup d’exemple à notre époque (au hasard, Le Cinquième évangile de Ian Caldwell, Tenebra Roma de Donato Carrisi ou Vaticanum de J. R. Dos Santos).
Le lecteur sera frustré aussi, tant Nazareth, où s’est réfugié le dernier pape, est proche de Megiddo, de ne pas assister à la bataille de la fin des temps que la tradition situe dans ce lieu historique (Har-Mageddon).
Reste l’apologétique en œuvre dans cette histoire…
Il semble que le pape François ait surtout retenu du livre "ce monde décrit par Benson, dans lequel il est évident qu’il faut écarter les malades et appliquer l’euthanasie, abolir les langues et les cultures nationales, pour atteindre une paix universelle qui se transforme, en réalité, en une persécution fondée sur l’imposition du consentement" (La Vie, 16 janvier 2025), un monde sans transcendance donc, qui pourrait se réclamer d’un "catholicisme sans le Christ", comme le faisait Maurras et comme le font aujourd’hui certains politiciens d’extrême-droite, un monde livré à l’hubris du transhumanisme.
La lecture du pape émérite Benoit XVI était tout autre, comme le rapporte L’Homme nouveau (le 7 mai 2024), une publication proche des milieux traditionnalistes, et il semblait voir ce livre conforter sa vision antimoderne de l’Église catholique: "Peut-être devons-nous dire adieu à l’idée d’une Église rassemblant tous les peuples. (…) L’Église peut précisément être moderne en étant antimoderne, en s’opposant à l’opinion commune."
Volontiers mal croyante la SF compte peu d’auteurs manifestant expressément leur foi; on cite souvent Cordwainer Smith, le formidable auteur du cycle des Seigneurs de l’instrumentalité, fervent adepte de l’Église Haute Anglicane, et les deux maîtres de la fantasy, Tolkien le catholique, C. S. Lewis, l’anglican.
Dans un article paru le 17 août 2024 sur la plateforme en ligne At Boundary’s Edge et intitulé "When Science Fiction Meets Religion", Alex Hormann compare le livre de Benson – décidément on parle beaucoup de lui en ce moment – aux Fontaines du Paradis d’Arthur C. Clarke et à Un Cas de conscience de James Blish.
Cette dernière référence est intéressante. Agnostique mais fasciné par le Moyen-Âge chrétien et féru en démonologie, Blish met en scène une planète truquée gouvernée par un Satan reptilien, et, avec force détails, une Apocalypse nucléaire et johannique livrant le monde "à quarante-huit Princes et Présidents des Enfers", le tout dans un ensemble romanesque chapeauté par une biographie encore inédite en français du franciscain Roger Bacon, le "Doctor mirabilis"…
Le maître de la terre – Robert Hugh Benson - Traduit de l’anglais par Téodor de Wyzewa – Ephata - 419 pages - 7,90€ - **