Les amateurs de Jo Nesbo habitués à l'exubérance de la série consacrée au personnage de Harry Hole seront surpris par ce diptyque dans lequel la noirceur de l'écrivain s'accommode très bien d'un classicisme tempéré.
"Leur domaine" nous présentait les deux frères, Carl et Roy, dont les parents avaient disparu dans un mystérieux accident de voiture. Comme souvent pour le lecteur français, la géographie tient une place prépondérante dans la découverte des romans nordiques. Ici, la bourgade s'appelle Os, petite ville coincée entre les montagnes et un lac en contrebas d'un virage, le virage des Chèvres, lui-même fatal aux conducteurs imprudents.
Roy est toujours le narrateur de ce deuxième volet. Contrarier les deux frères expose à des conséquences mortelles. Notamment sur ce projet de tunnel destiné à contourner le bourg, royaume où Carl espère concrétiser de grands programmes touristiques.
Au-delà des dérives meurtrières du duo, Jo Nesbo nous accroche à leurs tourments personnels et à une rivalité qui se révèle au fil des pages de plus en plus dangereuse. Comme un retour aux fondamentaux du polar.
Les maîtres du domaine - Jo Nesbo – Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier – Série noire Gallimard – 466 pages – *** Lionel Germain
Des coups de klaxon, un doigt d’honneur. Sur le parking d’un centre commercial de Los Angeles, Danny Cho (Steven Yeun), auto-entrepreneur immigré en pleine crise, fatigué par une trop longue journée, manque d’emboutir, avec son vieux pick-up cabossé, un rutilant SUV Mercedes blanc. Au volant, Amy Lau (Ali Wong), bourgeoise mère de famille à la tête d’une entreprise performante qu’elle est en passe de vendre plusieurs millions de dollars.
Pour Danny, ce n’était pas le jour. Libérant sa rage, il se lance dans une course-poursuite insensée dans les rues de cette banlieue chic californienne. Elle s’achève sans qu’aucun des deux conducteurs n’ait pu voir le visage de l’autre. Les recherches de Danny sur Internet feront le reste, et très vite les deux protagonistes vont s’engager dans une vendetta irrationnelle, alimentée par une haine incontrôlable. Une situation qui n’est pas loin d’évoquer le film de Joël Schumacher "Chute libre", ou celui de Damian Szifron "Les nouveaux sauvages".
Le besoin viscéral de vengeance de Danny et d’Amy va mettre en danger tout ce qu’ils ont construit, ainsi que tous leurs proches. Cette accumulation de coups tordus réciproques va révéler les fêlures, les frustrations et les regrets de chacun. Une descente aux enfers pour Danny, qui vit de petits jobs mal payés et parfois foireux, ainsi que pour Amy, son monde familial idéal et ses succès professionnels. La quête du malheur de l’autre devient une obsession.
Cette comédie noire se déroule dans la communauté asiatique et notamment coréenne de Los Angeles, communauté où le succès est synonyme de survie. Elle pratique un mélange des genres qui, au fil des épisodes (10 !), déroute le spectateur. Le rythme s’essouffle, rendant le récit long et poussif.
On oscille en permanence entre humour et absurdité, comédie légère et drame, mais ces variations finissent par nous perdre … et nous lasser. Certains dialogues du dernier épisode, limite indigents et affligeants, contribuent à modérer l’emballement initial pour une série dont le titre anglais, BEEF ("Do you want beef" = "Tu me cherches?") illustre bien le thème.
Construite autour de deux acteurs impeccables, Ali Wong, comédienne de stand-up féroce et trash, et Steven Yeun découvert dans "The Walking Dead", elle devrait connaître une deuxième saison avec quelques "guests". Ils apporteront peut-être un tonus supplémentaire si le scénario évite l’enchaînement d’évènements improbables.
Avec : Ali Wong, Steven Yeun, Patti Yasutake, Joseph Lee (II), Ashley Park, Young Mazino, Remy Holt, David Choe, Justin H.Min, Maria Bello Alain Barnoud
Le plus formidable peut-être des créateurs d’univers sort enfin de l’ombre. Grâce au travail précieux de trois chercheurs, Simon Ayrinhac, Jean-Guillaume Lanuque et Xavier Noÿ, l’œuvre d’Olaf Stapledon (1886-1950) commence à être de nouveau accessible en français, et fait l’objet, avec ce numéro de la revue Galaxies, d’un dossier passionnant.
Philosophe de formation, Stapledon avait eu recours assez vite à la fiction pour vulgariser ses idées. À l’époque, Virginia Woolf et Winston Churchill apprécièrent son œuvre, ce qui ne fut pas le cas de ses contemporains H.-G. Wells ou C. S. Lewis – ce dernier récemment mis en scène avec Sigmund Freud dans "Freud, la dernière confession" le film de Matthew Bown – qui s’opposèrent à lui sur la question religieuse.
Parmi les "Universe Makers", pour reprendre le titre d’un ouvrage d’A. E. Van Vogt, Stapledon est celui qui embrasse la plus grande amplitude temporelle: si La Cité et les astres d’A. C. Clarke, par exemple, nous invite à visiter l’univers dans un milliard d’années, les célèbres frises temporelles de Stapledon nous mènent, de l’échelle de l’homme à celle du Créateur, à 500 milliards d’années dans le futur.
Dans son étude "Science-fiction et théologie"Gérard Klein compare la vision cosmique de Stapledon à celle de Teilhard de Chardin, mettant en avant tout ce qui sépare le jésuite catholique d’un penseur influencé par le calvinisme. De telles perspectives, qui questionnent le devenir de l’humanité, posent la question de ce que l’on appelle aujourd’hui le "transhumanisme": dans le dossier, un article de Xavier Noÿ montre cependant ce qui sépare le point de vue de Stapledon de ces perspectives contemporaines.
Dans ses romans Stapeldon propose d’autres pistes explorées par la science d’aujourd’hui: ingénierie génétique, terraformation, et la fameuse sphère de Dyson, mégastructure hypothétique située autour d’une étoile et conçue pour en capturer l’énergie à des fins industrielles, dont l’inventeur, le mathématicien américano-britannique Freeman Dyson, reconnut qu’il en devait l’idée à Stapledon.
Un patient et minutieux travail de réappropriation de l’œuvre est en cours: la traduction de Créateur d’étoilespar Simon Ayrinhac a d’abord été publiée en autoédition avant d’être reprise par les éditions Terre de Brume à Dinan; un autre titre, Les Derniers hommes à Londres, est également disponible chez le même éditeur. D’autres suivront on l’espère.
Olaf Stapledon le visionnaire – Revue Galaxies # 90 - 191 pages – 11€ - *** François Rahier