Quand on est progressiste à New York, on vote démocrate, et quand on est conservateur, on vote indépendant pour ne pas avoir à voter républicain. Et quoi de plus pertinent qu'un grand immeuble résidentiel pour décrire l'écosystème de la grande bourgeoisie New yorkaise.
Le Bohémia, immeuble luxueux en bordure de Central Park, est à lui seul un résumé de cette ville et des huit millions d'individus qui comme le souligne d'ailleurs Chicky Diaz, le portier, peuvent tous se faire tuer à n'importe quel moment. Et plus précisément alors que des émeutes éclatent après le meurtre d'un Noir, tué par la police.
Ils sont plusieurs personnages à se disputer la vedette de ce roman de Chris Pavone: Julian d'abord, un galeriste en perdition marié à une avocate d'affaires, Émilie, une femme au foyer très riche grâce à son mari Whit, et Chicky, personnage aussi indispensable qu'invisible, portier endetté, asphyxié par des emprunts dédiés aux soins de sa femme décédée et aux études de ses enfants. Dernier personnage, et non des moindres, New-York, ville tentaculaire portraiturée par la plume critique de Chris Pavone.
Julian est un galeriste de cinquante ans. Des examens ont révélé la brièveté de son espérance de vie et il aurait besoin d'une opération de toute urgence. "Après un certain âge, plus rien ne s'améliore vraiment, simplement les choses empirent plus ou moins vite jusqu'à devenir futiles. Personne n'en sort vivant." Le marché de l'art est une arnaque monumentale dont l'élégance est arbitrée par la banque et les spéculateurs.
Ce sont les talents d'experte en art d'Émilie qui expliquent sa liaison avec Julian. En vendant des armes aussi bien aux ennemis qu'aux amis de l'Amérique, la fortune de Whit, son mari, est devenue obscène. Whit est incapable d'en chiffrer le montant, et cette négligence autorise Émilie à épargner en douce quelques petits millions qu'il ne voit même pas disparaître. Favorable à tout ce que son mari déteste, elle a toujours voté démocrate, se sent progressiste, et pense que les impôts sont nécessaires. Une position qui exige une grande souplesse intellectuelle quand on vit au Bohémia.
L'intrigue installe un climat anxiogène autour de cette forteresse indécente. Chucky, le portier est la démonstration qu'il n'y a pas de futur pour les pauvres et que la promesse faite aux enfants des quartiers est une autre arnaque, beaucoup plus terrible que celle du marché de l'art.
Avec une première partie en
forme de roman social et un deuxième volet d'un suspense absolu, rythmé par les
grondements de l'émeute aux portes du Bohémia, Chris Pavone scénarise avec
talent cette comédie humaine. Vertigineux et passionnant.
Le portier - Chris Pavone – Traduit de l'américain par Jean Esch – Série noir Gallimard – 526 pages – 24€ - ****
Lionel Germain
Lionel Germain
