Le Japon de l’ère Shôwa ("ère de paix éclairée"), c’est celui des années 1926 – 1989, du règne de l'empereur Hirohito (Shôwa), d’une société hautement patriarcale, aux yeux de laquelle les femmes n’existent que par leur statut marital. "Asura" est au départ un grand roman classique ("Asura no Gotoku") et une série dont l’autrice-scénariste, Kuniko Mukoda (1929 – 1981) est connue pour décrire le quotidien des familles et surtout des femmes japonaises.
L’immense Hirokazu Kore-eda, réalisateur d’ "Une affaire de famille" (Palme d’Or 2018) - sans oublier "Les bonnes étoiles" (2022) et "L’innocence" (2023) - admiratif du travail de la romancière, retrouve dans cette adaptation personnelle ses thèmes de prédilection: la famille, l’enfance, leurs secrets et leurs drames.
A Tokyo, en 1979, les quatre sœurs Takezawa (Tsunako, Makiko, Takiko et Sakiko) découvrent, après enquête de l’une d’entre elles, que leur père, Kotaro (Jun Kunimura), retraité bonhomme et tranquille, entretient depuis des années une relation extra conjugale, liaison qui aurait donné lieu à la naissance d’un enfant. Doivent-elles protéger leur mère Fuji(Keiko Matsuzaka), à la santé déclinante, dénoncer, réparer ou s’organiser pour lui cacher la vérité?
"Asura" trouve sa richesse, grâce aux personnages des quatre sœurs Takezawa, dans la diversité de ces voix féminines, le portrait bouleversant de femmes prises en étau entre révélation et silence. Chacune a un rapport différent avec les normes sociales, le couple, la loyauté. Et elles s'interrogeant sans cesse sur "comment vivre libres sans le carcan des traditions"?
Tsunako Mitamura (Rie Miyazawa), l’ainée, veuve, professeure d’ikebana (composition florale) apparaît forte et indépendante. Sa liaison avec un homme marié veule et inconstant révèle en creux une grande et inavouable solitude.
Makiko Satomi (Machiko Ono), la seconde sœur, cloîtrée dans son rôle d’irréprochable mère au foyer, est rongée par les soupçons sur la fidélité de son mari.
Takiko Takezawa (Yu Aoi), bibliothécaire discrète et coincée, est celle par qui tout bascule, après avoir engagé un détective privé.
Enfin Sakiko Takezawa (Suzu Hirose), la benjamine, serveuse à l’insouciante et éclatante vitalité, partage sa vie avec son copain boxeur bas de plafond. Elle est malgré tout très consciente des attentes familiales dont elle a la ferme volonté de s’affranchir.
Kore-eda excelle dans le drame intimiste, ciselant son récit avec pudeur, portant un regard doux et délicat sur ses personnages, s’attardant sur les gestes du quotidien, ne jugeant jamais ses héroïnes.
Il dépeint des femmes aux destins différents, les montre dans leurs contradictions, entre non-dits, tromperies, entourloupes et réconciliations. Avec ses silences pesants, ses phrases inachevées, ses regards qui se croisent, la série dit beaucoup tout en disant peu.
Et les conflits permanents cachent en réalité l’amour profond que les quatre sœurs se portent les unes aux autres, soudées par le lien filial. C’est une œuvre profondément féministe, ancrée dans le Japon du miracle économique des années 1970, où les hommes n’ont qu’une présence secondaire mais révélatrice. Ils ne sont très souvent qu'à la marge du récit: figures de l’absence ou de la défaillance paternelle ou maritale, ils oscillent entre indifférence, lâcheté et autorité ébranlée.
Ce sont les femmes qu’on écoute, et c’est là que le titre de la série prend tout son sens: quand la colère les submerge, elles peuvent se transformer en Asura, la divinité belliqueuse du bouddhisme.
Toutes les voies restent cependant légitimes pour chacune d'entre elles: soumission, fuite, compromis, résistance. Ce sont les divers reflets des pans de la société japonaise d’alors, rappelant une interrogation entendue à plusieurs reprises: "Une femme est-elle vraiment heureuse lorsqu’elle vit sans faire de vagues"?
Asura - saison 1, 7 épisodes – **** - Netflix
Scenario: Kuniko Mukoda
Réalisée par Hirokazu Kore-eda
Avec: Rie Miyazawa, Machiko Ono, Yu Aoi, Suzu Hirose, Keiko Matsuzaka, Jun Kunimura, Kisetsu Fujiwara, Masahiro Motoki
Alain Barnoud
Scenario: Kuniko Mukoda
Réalisée par Hirokazu Kore-eda
Avec: Rie Miyazawa, Machiko Ono, Yu Aoi, Suzu Hirose, Keiko Matsuzaka, Jun Kunimura, Kisetsu Fujiwara, Masahiro Motoki
Alain Barnoud