Après "La deuxième Femme", sur l'emprise et sur les méfaits de la manipulation, et "La petite sale", sur une fille de ferme rendue invisible, Louise Mey propose avec "Les Ogres" un polar sous haute tension. Dès les premières lignes, le personnage de cette flic Alex Dueso de la Brigade des crimes et délits sexuels du nord de Paris, nous surprend par la pression qu'elle subit, qu'elle s'impose à elle-même.

Vague après vague, une marée d’affaires interdit de cultiver le moindre espoir sur le versant procédural censé nous délivrer du mal: les viols et le recensement des mortes qui avaient porté plainte, sont devenues anorexiques et ont succombé à un AVC. Ou encore par euphémisme, cette "violence conjugale" dont parle Lara, la jeune SDF, violée en réunion, quand on sait que cent pour cent des femmes dans la rue sont soumises à des agressions sexuelles. Louise Mey le souligne avec justesse, "il n'y a pas de drame conjugal, il n'y a que des hommes qui décident de tuer leur femme."
Alex vit une relation de couple qu'on pourrait qualifier d'intermittente avec Marco, son collègue. Pour échapper au stress du commissariat, ils vont partir quelques jours dans le Puy de Dôme avec Anna, la fille de dix ans d'Alex.
Sa paranoïa va faire obstacle à l'évidente nécessité du break. Elle va guetter la moindre attitude de son compagnon avec sa fille, pour s'en rassurer assez vite mais sans pouvoir lâcher prise. Et surtout, dans une cache secrète d'une des chambres de cet hôtel, elle va découvrir le journal intime d'Élodie, une jeune adolescente.
Sa lecture pacifie provisoirement la relation qu'Alex entretient avec l'humanité en général. Le côté loufoque de cette adolescente qui raconte sa colonie de vacances établit un parallèle avec ce qu'elle ressent de sa propre fille Anna. Jusqu'au moment où vont apparaître des pages plus inquiétantes, plus sombres.
On sent bien que cette constante macabre du comportement masculin la submerge, lui rend la vie impossible. Elle se raccroche à des rencontres décisives avec d'autres femmes flics, notamment la responsable de la police scientifique. L'autrice sait lâcher la pression avec beaucoup d'intelligence. Comme dans cette relation entre Alex et Marco, décisive et rassurante, dans le plaisir des pâtes au pesto que Marco cuisine dans les moments stratégiques où s'effacent les souvenirs de la journée.
Louise Mey est assurément l'une des plumes les plus singulières de la galaxie française. Avec autant de puissance que Joyce Carol Oates mais à l'inverse du projet à l'œuvre dans "Fox", par exemple, qui explore les territoires du prédateur sous l'angle de l'introspection.
Enfin, il y a cette pensée secrète à méditer: Alex est avec Marco, tout se passe pour le mieux, elle a besoin de cette présence, de ce corps contre le sien, mais elle vient de finir la lecture du journal d'Élodie, elle se presse donc contre Marco, et elle se murmure à elle-même: "Peut-être faudrait-il tous vous tuer."
Les ogres - Louise Mey – Points – 432 pages – 9,90€ - ****
Lionel Germain
Lionel Germain
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