On n'est jamais loin de l'enfer avec Ellory, surtout comme dans ce dernier roman où il enchâsse son intrigue dans les méandres de la "Divine comédie" de Dante. On meurt beaucoup page après page dans le sillage d'un de ces personnages dont l'auteur a le secret, une femme flic, Rachel Hoffman.
Elle finit par échapper au livre, à envahir nos nuits, à nourrir nos moments sans elle d'une inquiétude amicale sur le sort que l'auteur lui réserve. Et d'ailleurs, on oublie l'auteur, on se dit que Rachel devrait s'épargner l'obsession de cette traque d'un serial killer qui dévore le temps, efface les contours du réel. En quelques heures, on aura vieilli avec elle de près de vingt ans.
On peut penser ce qu'on veut des romans d'Ellory. On peut lui reprocher cette cadence infernale à squatter nos tables de chevet (il y a toujours des lecteurs pour s'étonner d'une abondance qui ne nuit à personne) mais on ne pourra jamais le prendre à défaut sur la justesse de ses personnages et sur la pertinence de leurs drames. Rachel confirme cette impression de sombrer dans le miroir, d'être aveuglée par une lumière sombre dont la vibration n'appartient qu'au meilleur de la littérature. Cette étrange soumission du réel à un univers de signes.
La solitude extrême de Rachel, son désir contrarié des autres, et finalement son appétit de survivante malgré la proximité des ténèbres, tout ce qui constitue le personnage de cette femme nous renvoie à la vérité familière de nos propres vies.
Les Invisibles – R.J. Ellory – traduit de l'anglais par Etienne Gomez – Sonatine – 552 pages – 24,50€ - ****
Lionel Germain
Lionel Germain
