jeudi 18 juin 2026

Rupture de stock





De la Corée du Nord on attend le pire. Mais l'histoire que nous raconte Yann Manook concerne la Corée du Sud et les séquelles d'un abominable trafic pour lequel cent quarante mille enfants ont été vendus avec la complicité de l'État. La dictature n'a pris fin qu'en 1987, et aux J.O. de Séoul en 1988 on a fait disparaître les "minjungs" pour que la vitrine soit présentable.
 



Gangnam, ex-flic mafieux, mène ici une enquête personnelle aux côtés d'une française à la recherche de ses origines. L'occasion pour le lecteur de découvrir sous les oripeaux démocratiques, un "Pays du Matin calme" peuplé de dragons qui tirent toujours les ficelles du crime organisé.

Minjung - Ian Manook – Flammarion – 450 pages – 22,50€ - ***
Lionel Germain



Maintien de l'ordre


"Il tira lentement les rideaux et se planta au bord, espionnant à travers une fine embrasure. La foule attisait ses propres flammes par des slogans et des chansons, puis tout bascula d'un seul coup. Il se ruèrent en avant, coincèrent les flics contre les balustrades au pied du bâtiment, puis des briques et des bouteilles jaillirent cette fois des profondeurs de l'attroupement."




White City - Dominic Nolan – traduit de l'américain par David Fauquemberg – Rivages noir – 464 pages – 24€ - ***

"Un grand roman noir criminel" (Black-Libelle)

Vine Street sur Black-Libelle

Sur le site de l'éditeur




mercredi 17 juin 2026

La Taupe de Minsk


La "Porte de l’Est", autrement dit le "Suwalki Gap" est une bande de terre située entre la Pologne et la Lituanie (membres de l’OTAN) ainsi que la Biélorussie et la Russie, et l’enclave de Kaliningrad. En cette année 2021, quelques mois avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les troupes russes manœuvrent autour de ce corridor hautement stratégique, crucial pour la protection du flanc est de l’OTAN, à un moment critique de la géopolitique européenne.

C’est précisément à Kaliningrad qu’Ewa Oginiec (Lena Gora), agente des services de renseignements polonais, est envoyée en mission afin d’enquêter sur une ingénieure nucléaire, Tamara Sorokina (Alona Szostak). Démasquée lors d’une fastueuse réception chez les Sorokina, elle doit se battre férocement et tuer, puis s’enfuir avec l’aide de son partenaire et amant "Skiner" (Karol Pochec), superviseur de l’opération. A l’issue de laquelle elle fait une fausse couche, sans espoir d’avoir d’autres enfants, et décide de décrocher pour reconstruire sa vie. 

Mais un doute s’est installé au sein des services secrets polonais: il y aurait une taupe à l’Ambassade de Pologne à Minsk (capitale de la Biélorussie). C’est une information que "Skiner" aurait glissée à Ewa, avant qu’il disparaisse,  prisonnier des services secrets russes. Afin de le retrouver quoi qu'il en coûte, Ewa accepte une ultime mission d’infiltration à l’Ambassade de Minsk, sous couvert de nouvelle Consule, en remplacement de la précédente qui s’est suicidée. 

C’est en grande partie à Minsk que se déroule la série, ville qui fut longtemps polonaise, avec une importante minorité restée sur place. L’intrigue complexe se met en place, installant un thriller d’espionnage puissant et réaliste, à l’atmosphère explosive. Dans un contexte où chaque prise de décision peut avoir des effets incalculables et où la moindre erreur est fatale, Ewa n’hésite pas, avec intelligence et endurance, à jouer sa carte, témoin active des combats qui opposent les différentes agences de renseignement, un réseau de nationalistes polonais et des infiltrés. Sur fond de flux de migrants.

"The Eastern Gate" propose une version intime du monde des agents secrets, de ses enjeux politiques et humains, le danger étant incernable et permanent et la loyauté rarissime. Héroïne magnifiée par le jeu intense de Lena Gora, Ewa, toute en ambiguïté, ne se résume pas à une machine de guerre ni à une espionne froide et calculatrice, mais se révèle un personnage complexe entre douleur, résilience et instinct de survie. 

Dans des décors ni romantiques ni séduisants, rues mornes et immeubles de béton gris, cette série polonaise ambitieuse, à l’intrigue captivante et qui a connu un succès immense à "l’Est", s’inscrit loin des clichés manichéens dans un climat où, entre réalité et fiction, la frontière apparaît de plus en plus ténue.

The Eastern Gate – 1 saison, 6 épisodes (45 mn) – HBO Max - ****
Saison 2 à venir en 2027
Créée par Wojciech Bockenheim 
Réalisée par Jan P. Matuszynski
Avec Lena Gora, Karol Pochec, Andrzej Konopka, Bartlomiej Topa, Ewelina Starejki, Alona Szostak

Alain Barnoud






mardi 16 juin 2026

Lassante famille





C'est un classique du genre, cette exploration d'une grande famille ou la névrose de chaque membre est en lien direct avec le pactole souvent malodorant qu'elle génère. Les séries télé américaines raffolent de ces histoires de "succession". En plaçant le curseur un degré au-dessus avec le débat sur l'éthique entrepreneuriale, Emmanuel Grand ne démérite pas pour nous raconter les coulisses d'un empire industriel jurassien.
 

Le point de départ est la disparition/réapparition d'une pièce rapportée. Une belle fille du clan, victime d'un attentat en Inde qui resurgit, pas forcément pour le plus grand bonheur de tous. Mettez deux flics un peu marginaux sur l'affaire et on avance à la débroussailleuse dans un maquis de mauvaises souches. La sainte Trinité du polar: crime, cupidité et corruption.

Le sang des nôtres - Emmanuel Grand – Albin Michel – 364 pages – 21,90€ - ***   
Lionel Germain


 

lundi 15 juin 2026

Entente cordiale






Funel, journaliste à l'Humanité, Camille, ouvrière reconvertie en photoreporter, et Bornec, le flic à l'ancienne, voilà de quoi constituer une entente cordiale à travers les frontières de classe pour dénouer les fils d'un crime. On est au joli mois de mai en 1936 et à défaut d'entente cordiale, c'est quand même le Front populaire qui domine la scène politique. 



Le gardien d'une usine a fait une mauvaise chute, le meurtre semble probable et Alexandre Courban nous raconte la fièvre qui frappe Paris: grève, manifestation d'extrême droite et bruits de bottes en Europe. Du roman feuilleton historique avec des personnages de très bonne compagnie.

Place de la Victoire, 1936 – Alexandre Courban – Agullo – 200 pages – 19,90€ - ***  
Lionel Germain



vendredi 12 juin 2026

Au cœur de Beyrouth


Sélection du Prix du polar Sud-Ouest/Lire-en-poche 2026

Le Liban vit des heures douloureuses et David Hury, journaliste et photoreporter au Liban pendant dix-huit ans connaît mieux que personne le pays et ses drames, les communautés qui s'observent et cohabitent pour le meilleur et souvent pour le pire. C'est dans ce décor menacé en permanence de s'effondrer sous les coups de boutoir de l'extérieur et les épisodes de guerre civile qu'il a imaginé le personnage de Marwan Khalil. 

"Une balle de 7,62 mm est venu lui lécher la rotule par une belle après-midi de juin 1988, et lui a laissé une saloperie de mauvais souvenir. Putain de guerre des milices.

Ce vieux flic aimerait prendre sa retraite mais l'assassinat d'une universitaire le contraint à un dernier baroud au côté d'une jeune collègue chiite. Ancien membre des milices chrétiennes, il a vu mourir sa sœur dans les attentats de 1982 contre Bachir Gemayel et sa propre fille a été défigurée après l'explosion du port en 2020. 



Autour d'un projet de manuel scolaire refusé par le Hezbollah, se cristallisent toutes les haines qui interdisent le travail de mémoire. La brigade criminelle est soumise aux mêmes pressions que le reste de la société et même si David Hury nous décrit le Beyrouth d'avant la guerre avec Israël imposée par la milice chiite, on y retrouve toutes les tensions et les fractures sectaires qui font obstacle à l'unité du pays. 




Dans "Beyrouth Paradise", le nouvel épisode paru cette année, Marwan n'est plus flic mais détective privé à la recherche d'une jeune prostituée ukrainienne disparue. 

Beyrouth forever - David Hury - Piccolo Noir - 320 pages – 12€
Lionel Germain

Votez jusqu’au 5 juillet sur le site: https://www.prix-sudouest-polar.lireenpoche.fr/ pour le roman de votre choix. Un tirage au sort parmi les votants désignera trois gagnants qui seront récompensés lors de la soirée d'ouverture du salon le 9 octobre, parc de Mandavit à Gradignan (33).


Lire aussi dans Sud-Ouest



jeudi 11 juin 2026

Gens du marais


Ne cherchez pas Jacknife sur votre GPS, la petite ville de Louisiane n'existe pas même si Anna Bailey a su créer un paysage des bayous immédiatement identifiable, peuplé de créatures parfois hostiles et de tribus familiales oubliées du reste du monde. 



On y rencontre la journaliste Loyal May, une enfant du pays qui a fui les marécages à dix-sept ans et qui ne revient que contrainte et forcée pour s'occuper de sa mère. La mort de son amie d'enfance va lui fournir une occasion supplémentaire de reprendre racine en menant l'enquête sur les circonstances de ce drame et sur sa propre jeunesse dans un univers où les assignations paraissent insurmontables.
 



Anna Bailey sème un trouble aussi opaque que les eaux du marais dans lesquels rodent les alligators. Après un premier roman prometteur, "Une pluie de septembre" qui explorait les mauvaises passions religieuses du Colorado, on se réjouit de vivre ces derniers jours sauvages dans un décor que ne renierait pas James Lee Burke.

Nos derniers jours sauvages – Anna Bailey – Traduit de l'anglais (GB) par Héloïse Esquié – Sonatine – 352 pages – 22€ - *** 
Lionel Germain



Tapage nocturne

 
"As-tu déjà entendu parler du cri de l'ange… Il est le remède le plus puissant pour parler aux âmes perdues. Il confronte l'humanité à sa faiblesse, à son imperfection, à ses peurs. T'es-tu déjà demandé pourquoi on criait? Non, bien sûr. Ce que tu vas me donner avant de mourir, c'est le cri de la souffrance de ton peuple, pour laver ta race."




Requiem pour un cri - Marie Capron – Viviane Hamy Éditions, Chemins nocturnes – 360 pages – 21,90€ - ** 


sur le site de l'éditeur



mercredi 10 juin 2026

Le diable et les codeurs


Dans les locaux de CompWare, entreprise "cool" de la tech californienne qui développe des jeux video pour téléphones mobiles et emploie des millenials dociles et bienveillants, un groupe de gamins en visite matinale de découverte se rue dans le bureau de Ahn Sang Woo (Brian Yoon), jeune prodige américano-coréen de 20 ans, fondateur de la société, et qui se fait flinguer de cinq balles par l’un des écoliers, un mioche de onze ans!

Presque immédiatement apparaît, de façon inattendue, Regus Patoff (Christopher Waltz), consultant extérieur préalablement mandaté, d’après ses dires, par le jeune patron défunt, pour redresser la société mal en point après l’échec d’une fusion. Le sang est encore frais quand Patoff, cheveux grisonnants quasi peroxydés, tiré à quatre épingles, figure affable mais sourire de guillotine, s’installe dans le bureau directorial. Et met en place sans attendre de nouvelles règles exigeantes qui rendent les salariés corvéables à merci.
 
De plus en plus omnipotent, il prend les rênes de l’entreprise. "Cost killer" impitoyable et manipulateur, faisant régner une ambiance anxiogène, il licencie massivement avec un seul objectif, sauver CompWare de la faillite imminente. Son mantra: "Improve the business" (Améliorer l’entreprise). L’arbitraire se mêlant à l’incompréhension. Le peu d’informations qu’il distille envers ses employés et même envers son assistante de direction Elaine Hayman (Brittany O’Grady, "The White Lotus") – qui s’est elle-même rebaptisée "coordinatrice créative" - sème peu à peu le doute sur sa légitimité, questionne sur ses origines et ses missions précédentes.
 
Pour tenter de faire toute la lumière sur le passé et le parcours de Patoff, Elaine va obtenir l’aide d’un ami codeur de jeu en qui elle a confiance, Craig Horne (Nat Wolff). Une enquête d’autant plus indispensable que Patoff semble tout savoir de la vie personnelle et intime de ses salariés, jusqu’à leur faire craindre le pire.

Adaptée du roman éponyme de Bentley Little par Tony Basgallop ("Servant") et Mark Shakman ("WandaVision"), la série colle au plus près au jeu du chat et de la souris entre Elaine et Craig, et Patoff, sadique, maléfique, méphistophélique claudiquant. Un envoyé du diable, ou le Diable lui-même? Pur produit du capitalisme avec son corpus d’or, il accomplit sa tâche sans état d’âme chez CompWare, comme à l’occasion de ses autres missions de consultant qui, chaque fois, se concluent par un pacte faustien avec des dirigeants de start-up en perdition.
 
Séducteur pervers, glacial et cynique, Regus Patoff trouve en Christopher Waltz un interprète exceptionnel, effrayant et irrésistiblement malveillant. Inoubliable depuis son rôle culte de Hans Landa dans "Inglorious Basterds" de Quentin Tarantino, il imprègne par son jeu la symbolique du Diable et toute l’ambiance de la série.

Peut-être une version augmentée violente d’Elon Musk ou de Marc Zuckerberg? Pleine d’énigmes, de rebondissements et d’humour noir, "The Consultant" pousse loin le curseur des affrontements: à quel prix l’arrivisme et le pouvoir l’emporteront-ils? 

The Consultant – 1 saison, 8 épisodes (35 mn) - Prime Video - ****
Créée par Tony Basgallop 
Réalisée par Mark Shakman, Alexis Ostrander, Charlotte Brändström, Dan Attias, Karyn Kusama
Avec Christopher Waltz, Nat Wolff, Brittany O’Grady, Aimee Carrero, Sydney Mae Diaz, Michael Charles Vaccaro

Alain Barnoud





mardi 9 juin 2026

L'Instit et la Star


Simon Kepel, instituteur, a eu la chance ou le malheur de côtoyer la star de cinéma Hélèna Attias. Il est le prof de sa fille et contre toute attente, il est devenu l'amant de la mère. C'est cette improbabilité que Franck Leduc réussit à rendre crédible. 




Quand Hélèna Attias est assassinée, l'amant ne déroge pas à la jurisprudence. En tant que coupable idéal, on l'expédie en taule, et c'est dix ans après son incarcération que le roman commence. L'évasion opportuniste de Simon Kepel offre alors un rôle sur mesure à Talia Sorel, négociatrice du RAID qu'on a déjà croisée dans "Duel". 




Mais la traque de ce fugitif énigmatique est aussi l'occasion de refaire l'enquête sur les liens entre l'instit et la star. Un bon suspense avec un léger bémol sur l'épilogue. Léger lui aussi.

Traqué – Frank Leduc – Belfond noir – 432 pages – 21,50€ - ***   
Lionel Germain



lundi 8 juin 2026

Effroi sibérien





En 1970, dans une ville sibérienne à la "Truman show" mais aux ambitions scientifiques bien plus tordues encore, des chercheurs soumettent les citoyens à des tests comportementaux. Sous couvert d'une étude du caractère probabiliste de la chance, ce qui est en jeu dans ces tests, c'est l'acquisition des meilleures techniques d'emprise à travers des tortures bien réelles, un chantage organisé et une amnésie provoquée.
 


"Faire une expérience comme les Américains. Mettre des savants qui ont un gros besoin de reconnaissance avec des gens sans défense dans un camp en Sibérie. On verra bien si quelque chose en sort."

La note attribuée à Brejnev rappelle que sous la fiction du roman persiste une part de réel qui n'est pas sans résonnance avec la dystopie à ciel ouvert proposée par les leaders exaltés d'aujourd'hui.
 
La Chance rouge – Damien Igor Delhomme – Agullo – 480 pages – 21,90€ - *** 
Lionel Germain




vendredi 5 juin 2026

Tuer les méchants

Sélection du Prix du polar Sud-Ouest/Lire-en-poche 2026

Dans l'univers du polar français, la critique sociale prédomine et c'est souvent une affaire sérieuse. Ce qui n'interdit pas aux francs-tireurs de dégoupiller quelques éclats de rire un peu grinçants. 

Parmi ces farceurs du roman noir hexagonal, on peut citer Sébastien Gendron, Françis Mizio et bien sûr Jacky Schwartzmann. L'auteur de "Mauvais coûts" et de "Pension complète" détricote la paix sociale avec férocité depuis la parution de son premier roman noir "Bad Trip" en 2009.

Le héros de "Killing me softly" se prénomme Majid mais on l'appelle "M".

"C'est un vieux truc, ça date du collège. Notre prof de français nous a emmenés au Louxor, voir un vieux film en noir et blanc. "M, le Maudit". Christian a sorti "M, le Majid" pour plaisanter, et c'est resté."




Maudit, Majid l'est sans doute un peu, du moins aux yeux de la morale commune. Son boulot consiste à réduire l'espérance de vie des "méchants". Une petite entreprise d'élimination sur commande qui va le mettre sur les traces d'un pédocriminel. Avec un problème de mise en œuvre quand le client, qui a été la victime de l'agression sexuelle, exige d'assister et même de participer au bouquet final. 




La cible est la deuxième mauvaise surprise: coincé dans un EHPAD, c'est un vieillard auquel on donnerait le Bon Dieu sans confession. Même les tueurs ont des états d'âmes et c'est tout le talent de Jacky Schwartzmann de jouer avec les paradoxes, de nous promener aux frontières de la bienséance et de nous laisser choisir où se niche le camp du bien.

Killing me softly - Jacky Schwartzmann - La Manuf – 192 pages – 15,90€ 
Lionel Germain
 
Votez jusqu’au 5 juillet sur le site  pour le roman de votre choix. Un tirage au sort parmi les votants désignera trois gagnants qui seront récompensés lors de la soirée d'ouverture du salon le 9 octobre, parc de Mandavit à Gradignan (33).


Lire aussi dans Sud-Ouest




jeudi 4 juin 2026

"Semper Fi"


L'hommage aux Marines, Frank Bill le rend sans évacuer le versant terrible qui a détruit la vie de bien des vétérans. On sait le nombre de ceux qui errent dans les marges de la prospérité américaine, incapables d'échapper à l'alcool ou aux drogues que le Vietnam leur a laissés en héritage.




Le père de Frank Bill aurait pu être l'un de ces hommes. Comme Miles le héros de son roman, il a vécu le retour d'enfer sous le poids du silence, principal carburant de la détresse des combattants. Mais l'Amérique dont nous parle l'auteur est aussi plus largement celle de l'effondrement économique et moral. Un petit peuple de dealers obsédés par les lumières artificielles.




Mordre la poussière – Frank Bill – Traduit de l'américain par Yoko Lacour -  Plon – 346 pages – 23€ - *** 
Lionel Germain



Braves de comptoir

 
"À vue de nez, je dirais qu'il en était à trois heures de beuverie, et le vieux schnock n'avait probablement ni bougé de son perchoir ni même pensé à aller pisser. Sourire en coin. Verres de lunettes sales et haleine fétide. Pa était un chirurgien en disgrâce sorti d'Eagle Rock. Un type gentil et solitaire avec un vilain passé et, à mon avis, plus beaucoup d'amour dans sa vie."




Les damnés de Los Angeles - Adam Frost – Traduit de l'américain par Suzy Borello – Calmann-Lévy noir – 340 pages – 23,90€ - ****


Sur le site de l'éditeur



mercredi 3 juin 2026

La bibliothèque des âmes perdues


Quand Harry retrouve Renée, ou l’inverse. Dans ce second spin-off de la franchise Bosch, issu de l’univers de Michael Connelly, la "detective" (lieutenant de police) Renée Ballard (superbe Maggie Q, "Mission: Impossible III", "Nikita"), qui a collaboré avec Harry Bosch dans la saison 3 de "Bosch: Legacy", prend la tête d’une nouvelle division consacrée aux affaires non résolues ("cold cases"), au sous-sol du LAPD (Los Angeles Police Department). 

Un local minable, un service sous-financé composé de volontaires et de bénévoles aux profils atypiques: un policier à la retraite, Thomas Laffont (John Carroll Lynch), une bénévole très enthousiaste, Colleen Haterras (Rebecca Field), une stagiaire en droit, Martina Castro (Victoria Moroles), une ancienne flic, Samira Parker (Courtney Taylor) et un réserviste posté là pour surveiller l’ensemble, Ted Rawls ( Michael Mosley). Ce service, crée principalement par le conseiller municipal Jake Pearlman (Noah Bean), ne devra son maintien qu’à la résolution du meurtre de Sarah Pearlman, sœur du conseiller.

Reléguée dans cette cave - après avoir dénoncé le comportement harceleur d’un collègue tout-puissant du département Vols et Homicides du LAPD et avoir vu ses amis et collègues lui tourner le dos - Renée, intuitive, acharnée au travail et connue pour son empathie et sa détermination, peut compter sur l’implication et la ferveur de son équipe.
 
En enquêtant sur le cas Sarah et en rouvrant des dossiers sur des affaires non résolues, Renée va explorer deux pistes à la fois: celle d’un tueur en série et celle d’un réseau de corruption au sein même du LAPD. Des affaires qui ont laissé les familles et les amis des victimes sans réponse, et pour lesquelles elle va faire appel à son collègue à la retraite, Harry Bosch (Titus Welliver). 

Dans les tréfonds de ce "Departement Q" à la sauce LA, dans cette "bibliothèque des âmes perdues", ainsi que la nomme Colleen, se noue un thriller procédural âpre, sous constante pression et étroite surveillance politique, avec peu d’actions spectaculaires ou de séquences choc. Les drames personnels – chagrin, traumatisme, perte – jalonnent l’enquête de Renée, femme pleine de fêlures mais toujours professionnelle et résiliente.

En adoptant comme centre de gravité des dix épisodes la misogynie, le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes, "Ballard" dépasse la traditionnelle série policière grâce à Renée dont le personnage apporte une différence subtile.
 
Là où Harry demeurait mutique, rugueux, plein de noirceur et verrouillé de l’intérieur, Renée, lumineuse sur sa planche de surf à Malibu, trouve un exutoire à la violence et à la souffrance humaine qu’elle affronte chaque jour. Et qu’elle va devoir à nouveau affronter, suite à un cliffhanger, prélude à une saison 2, aussi addictive, espère-t-on, que la première.

Ballard – 1 saison, 10 épisodes (45-50 mn) - Prime Video - ****
Créée par Michael Connelly, Michael Alaimo, Kendall Sherwood
Réalisée par Jet Wilkinson, Patrick Cady, Jon Huertas
Avec Maggie Q, John Carroll Lynch, Rebecca Field, Victoria Moroles, Courtney Taylor, Michael Mosley, Titus Welliver, Noah Bean

Alain Barnoud






mardi 2 juin 2026

Métapolar





Étrange exercice de style que ce "métapolar" comme le définit lui-même Chris Brookmyre qui semble ici répondre à un défi lancé par son éditeur. L'alliage du roman de détection et du "Hard Boiled" est la troublante alchimie d'une rencontre entre Penny Coyne et Johnny Hawke. La première est une vieille bibliothécaire d'un village écossais et le second un détective du LAPD, la police de Los Angeles. 



Mixez le meurtre d'un scénariste de Hollywood et un mariage en Écosse et vous avez la saveur d'Agatha Christie corsée par les vapeurs d'un Bourbon Chandlérien. Avec en apothéose une traversée du miroir littéraire où se brisent nos certitudes.

Le miroir brisé - Chris Brookmyre – Traduit de l'anglais (Écosse) par Céline Schwaller – Métailié noir – 536 pages – 22€ - ***  
Lionel Germain



lundi 1 juin 2026

Sans laisser d'adresse


On a lu ça dans des polars américains, cette obligation de disparaître quand tout va mal pour des raisons que la légalité ne saurait résoudre. Jean-Christophe Tixier nous donne la version française particulièrement bien ficelée autour d'un personnage auquel on s'attache très vite.



L'employée modèle du titre s'appelle Sylvie. Elle travaille officiellement à la mairie et bénévolement dans une association paroissiale. À la mairie, c'est une femme invisible qui se concentre sur sa fonction en se tenant à l'écart de ses collègues. Pour la paroisse, elle est en revanche très investie dans l'organisation des pèlerinages. Mais le jour où son frère Antoine se retrouve dans les filets de la mafia pour des dettes de jeu, Sylvie en vraie faussaire lui propose une identité de rechange.
 


L'opération est un succès, au point qu'elle bascule sur le darknet en experte de l'aide à la disparition. Et page après page, on assiste en fait à la propre transformation de ce  beau personnage de femme que Jean-Christophe Tixier offre à ses lecteurs.

Une employée modèle – Jean-Christophe Tixier – Albin Michel – 336 pages – 21,90€ - ***
Lionel Germain



vendredi 29 mai 2026

Ça mord




Où il est question de pinscher nain, de barzoï et de Daniel Pabst détective privé en phase d'essai. Les personnages de Sébastien Gendron sont allumés comme des feux d'artifice et animés comme dans Tex Avery. "Chiens" conclut sa trilogie animalière avec un sens de la mise-en-scène indéniable et des références qui imposent le respect. L'auteur vérifie cette sentence d'un autre bonimenteur, Daniel Depp, le frère de, dans "Babylon Nights": "Un homme, c'est jamais qu'un grand singe avec des clés de bagnole."



Chiens - Sébastien Gendron – Série noire Gallimard – 310 pages 20€ - ***
Lionel Germain



jeudi 28 mai 2026

Bouquet final


Sans doute parce qu'il travaille de façon très sérieuse sur la mise en service de l'intelligence artificielle pour les entreprises, Maxime Girardeau allume dans son roman les contre-feux aux bouleversements technologiques de nos vies.


 

Sur le corps martyrisé d'un homme, les enquêteurs découvrent un smartphone qui envoie un message menaçant: "Vous n'avez droit qu'à une question". Comme si la mort promise par l'effacement de toutes les données ponctuait la mort réelle de la victime. Et c'est dans un Paris en proie aux émeutes révolutionnaires qu'une jeune femme cherche à sauver la vie numérique de son père. Passionnante pérégrination dans le questionnement sur le virtuel qui s'empare de nous.


Mourir deux fois - Maxime Girardeau – Robert Laffont La bête noire – 326 pages – 20,90€ - *** 
Lionel Germain




De mère en fille


"Comme Guillaumet, l'auteur de ce "Sahara" que Madeleine avait restaurée, Dinet peignait en ethnologue. Plutôt que scruter sa mémoire, il vivait dans l'oasis de Bou-Saâda, documentant sur le vif des scènes de vie dans la palmeraie. Il réservait aux jeunes filles la part du lion, et précisément Madeleine restait frappée par la contrainte qu'exerçaient les hommes sur elles. Le "Printemps des cœurs" montrait par exemple des baisers volés, auxquels répondaient des grimaces dégoûtées. Ce n'était pas "amusant" comme devait réagir l'œil colonial habitué aux outrages, il s'agissait pour Madeleine ni plus ni moins d'agressions, le sort réservé aux femmes de toute éternité."




Les Secondes chances – Frédéric Couderc – Les Escales – 320 pages – 21€ - *** 


Sur le site de l'éditeur



mercredi 27 mai 2026

Avec le gecko pour témoin


1992 - Dandy aristocrate britannique décadent, oisif, polytoxicomane et excentrique, Patrick Melrose (Benedict Cumberbatch, "Sherlock","Imitation Game") reçoit, en plein shoot d’héroïne, un appel téléphonique d’un ami lui annonçant le décès de son père à New-York. Réaction: "un coup dur", ironie à peine masquée par un sourire de soulagement extatique.
 
Cet événement, véritable électrochoc, fait remonter des traumatismes d’enfance enfouis en lui, et les trois jours qu’il passera dans la Grosse Pomme pour récupérer les cendres de son père seront le théâtre d’une orgie d’alcool, de drogues et de sexe, et d’une tentative de suicide. Mais ne pas se méprendre sur l’ambiance de ce premier épisode, bien différent des autres: les addictions de Patrick Melrose ne sont pas le sujet principal de la série.

Dans sa plus "tendre" enfance, il a été martyrisé et violé par un père monstrueux, David Melrose (Hugo Weaving) issu de la haute société britannique, médecin ayant peu pratiqué mais surtout pianiste émérite qui n’a pu faire carrière en raison de rhumatismes. 

Abandonné, Patrick Melrose a vécu enfance et jeunesse sans être aimé ni protégé par une mère absente, Eleanor (Jennifer Jason Leigh, "Dolores Claiborne", "Les huit salopards"), alcoolique et démissionnaire, elle-même victime des sévices de son mari.

Que ce soit dans la somptueuse demeure familiale en Provence où les viols ont débuté, ou lorsqu’il noie son mal-être dans la coke ou l’héroïne, glisse à chaque fois sur un mur un gecko, comme rappel incessant du calvaire enduré.
 
Cette spirale auto destructrice, puis la décision de se reprendre en main et de tenter de se reconstruire nourrissent les cinq épisodes de la série, adaptés des cinq romans éponymes semi autobiographiques d’Edward St. Aubin, écrivain britannique lui-même abusé sexuellement par son père entre 5 et 8 ans, et qui a plongé dans la drogue à ses 16 ans.
 
Patrick Melrose apparaît comme le double de fiction avéré de St. Aubin. Sa "survie" psychique et la maltraitance constituent les thèmes principaux de ce récit, "patchwork temporel" de son périple intérieur, entre flash-backs et flashforwards. Avec, comme principale défense face à la dépression, un humour noir acide, pince-sans-rire, mélange de sarcasmes et d’ironie.
 
Very british indeed! Lutter contre ses démons intérieurs, se libérer de ses addictions et de son passé, oublier et en finir avec l’arrogance, la mesquinerie et l’hypocrisie de l’aristocratie britannique: tout pour rester en vie, ne pas devenir un monstre. Et, qui sait, ne pas désespérer d’enfin trouver équilibre et bonheur, même si c’est un combat de longue haleine. Une série dure et éprouvante, portée par le talent et l’interprétation magistrale de Benedict Cumberbatch.

Patrick Melrose – 1 saison, 5 épisodes (60 mn) – Arte.tv - **** 
Créée par Edward St. Aubin
Scénariste David Nicholls
Réalisée par Edward Berger
Avec Benedict Cumberbatch, Hugo Weaving, Jennifer Jason Leigh, Jessica Raine, Pip Torrens, Anna Madeley, Prasanna Puwanarajah, Holliday Grainger
Alain Barnoud





mardi 26 mai 2026

Aurore crépusculaire


"Mais elle perdrait Aurore, si prévenante, qui lui lit des histoires de crime, qui sait passer du temps avec elle en silence, ou qui lui prête ses écouteurs pour lui passer la musique qu'elle va trouver sur internet."


Le frisson est souvent provoqué par un malentendu. Prenez cette histoire de Nicolas Leclerc: Astrid est une femme âgée dont l'AVC va contraindre sa fille Mélanie à embaucher Aurore, une aide à domicile. Mélanie est une vétérinaire surchargée de travail et l'arrivée d'Aurore est une bénédiction, l'employée parfaite dont on ne peut plus se passer. Dans un thriller, les employés modèles sont destinés à nous empêcher de dormir, et Nicolas Leclerc dessine un personnage trop dévoué pour être honnête, une usine à frissons exemplaire. Mais tout le monde en redemande, à commencer par la future victime.


Aurore – Nicolas Leclerc – Seuil Cadre noir – 448 pages – 21,90€ - ***  
Lionel Germain



vendredi 22 mai 2026

Corée à cri


Dans "L'Étoile du nord", D.B. John nous avait donné un avant-goût de son sens du récit en décrivant le cauchemar nord-coréen. L'auteur originaire du pays de Galles a vu ce cauchemar de l'intérieur et avait déjà en 2015 co-écrit l'incroyable odyssée de Hyeonsea Lee, pour fuir l'état goulag (The Girl with seven names).



Avec ce pavé de plus de six cents pages, on continue dans l'excellence du roman d'espionnage. L'arrivée d'un nouveau président à la Maison Blanche change la donne internationale au point de brouiller toutes les cartes. Mais D.B. John joue avec les fondamentaux du genre: assassinat d'un espion russe dans un hôtel de Washington, agents infiltrés aux États-Unis et surtout Jenna, agente de la CIA, une héroïne américano-coréenne qu'on a du plaisir à fréquenter au fil des pages.
 



Avec en ouverture l'empoisonnement d'un demi-frère de Kim Jong-un à Kuala Lumpur en février 2017, l'intrigue  évoque les louvoiements de la Maison blanche et la fascination du locataire actuel pour les dictatures. Une promesse de belles montées d'adrénaline.

La Chute de l'étoile rouge – D.B John – Traduit de l'anglais (GB) par Antoine Chainas – Plon -  640 pages – 24€ - ****
Lionel Germain



jeudi 21 mai 2026

Dernier voyage organisé


Michel Bussi explore les territoires de l'imaginaire sans jamais poser ses valises et réussit paradoxalement à se renouveler avec constance. La constance, c'est la construction des intrigues dont le machiavélisme surprendra toujours le lecteur. 



Dans ce roman, on est assigné dans les environs de Lausanne avec les pensionnaires d'un très étrange établissement psychiatrique. Certains ont survécu à une fin du monde programmée avec la Shoah pour mieux se perdre dans un dernier frisson expérimental. La nouveauté, c'est la thématique que va déployer l'auteur: un questionnement sur la fin de vie et le suicide assisté où se profile soudain une incertitude sur le réel. Diablement efficace et passionnant.




Que la mort nous frôle – Michel Bussi – Presses de la Cité – 432 pages – 22,90€ - ****  
Lionel Germain



Édulcorants

 "Son père savait si bien mentir. Les adultes savent si bien mentir aux enfants, transformer la vérité, embellir la réalité cacher leurs défauts. Si les adultes se font passer pour des héros, ce n'est pas pour protéger leurs enfants, c'est parce qu'ils ne peuvent pas leur avouer qu'ils sont des salauds."




Les Assassins de l'aube - Michel Bussi – Presses de la Cité – 408 pages – 22,90€  - ***


Sur le site de l'éditeur



mercredi 20 mai 2026

La haine en héritage


Un beau manoir anglais, son pigeonnier adjacent, un coup de feu dans la nuit: Jack Wright (Trevor Eve), riche patriarche, est retrouvé mort dans cette tour à pigeons où il a l’habitude chaque soir de se recueillir. Suicide apparemment, une balle dans le corps et le pistolet à ses côtés, alors que rien ne laissait présager un tel geste. 

Le septuagénaire laisse derrière lui trois femmes: Rose (Gemma Jones), sa première épouse, une seconde épouse (décédée) qui lui a donné une fille, et Sally (Nikki Amuka-Bird) sa troisième épouse; ainsi que deux fils, conçus avec Rose, Graham "Gray" (John Simm) et John (Daniel Rigby), une fille et un fils conçus avec Sally, et une seule et unique petite-fille Emily (Ruby Ashbourne Serkis), fille de Graham. Et, cerise sur le gâteau, une immense fortune de plus de 100 millions de livres, bâtie dans la fabrication industrielle de briques et dans l’immobilier.

Quand ses dispositions testamentaires sont connues, leur lecture fait l’effet d’une bombe: elles écartent presque totalement ses différentes épouses (et leurs enfants) au profit quasi exclusif d’Emily. Cependant, très vite, des soupçons de meurtre s’installent et deux inspecteurs de police, Morgan (Harry Lloyd, "Game of Thrones") et Jones (Liz Kingsman, "Parlement") approfondissent l’affaire.
 
La tragédie intime devient thriller familial sous haute tension, les conflits dans le clan Wright s’exacerbent en bataille juridique tandis que toutes et tous deviennent suspects, et confrontés à la figure de Jack Wright, patriarche (c’est le titre original de la série) aussi charismatique que manipulateur et autoritaire.

Tout naturellement la comparaison avec la série (déjà culte) "Succession" - mais aussi "Dallas" - s’impose. Malgré tout, plus intimiste, et témoignant dès son début de plus de profondeur, "I, Jack Wright", scénario d’une querelle féroce chez les ultra-riches, emprunte aux règles du Cluedo et du "murder party", mais aussi au thriller psychologique. 

Au fil des jours, chacun des héritiers révèle des côtés fort peu reluisants de sa personnalité – conflits anciens, blessures mal refermées. En dramaturge malin, le scénariste Chris Lang ("Unforgotten")tresse un écheveau des destins contrariés et, sous forme parfois documentaire, déploie habilement leurs histoires sur deux temporalités, comme pour nous égarer sans nous perdre, au milieu d’une multitude de personnages, fausses pistes et révélations. De quoi attiser notre curiosité pour la saison 2.

I,Jack Wright – 1 saison, 6 épisodes (44 mn) – HBO MAX - *** 
Créée par Chris Lang
Réalisée par Tom Vaughan
Avec Trevor Eve, Gemma Jones, Nikki Amuka-Bird, Zoë Tapper, Daniel Rigby, John Simm, Ruby Ashbourne Serkis, Harry Lloyd, Liz Kingsman

Alain Barnoud





mardi 19 mai 2026

C'est pas Versailles


Le Danube est un fleuve littéraire et le réalisme de Niko Tackian est une tentative permanente pour élargir le champ et nous poster aux frontières du vraisemblable. 



Son dernier roman projette trois personnages hors des sentiers battus. Leurs destins confiés au Danube convergent vers le Hameau, remake mystérieux du village versaillais de Marie-Antoinette. De Paris, d'Ukraine, de Berlin, Paul, Dmitri et Léna sont les trois temps d'une valse ténébreuse. Niko Tackian est un conteur qui nous régale par son art du suspense, mais la peur et les menaces dissimulent une fable. L'art du faux et de l'emprise nous guette. Sommes-nous si loin, nous dit-il, du hameau de Marie-Antoinette?



Le Hameau – Niko Tackian – Calmann-Lévy noir – 400 pages – 21,90€ - ***  
Lionel Germain 



lundi 18 mai 2026

Littérature à l'estomac




Un des romans les plus durs à avaler. De mémoire légendaire, seul Jonas avait jusque-là réussi à passer quelque temps dans le ventre de la baleine. Il faudra compter désormais avec Jay Gardiner, le héros de Daniel Kraus. Son père, malade du cancer, a disparu en pleine mer. Jay a décidé de retrouver sa dépouille mais la rencontre avec un cachalot va bouleverser son escapade. En scénariste confirmé, l'auteur goupille une aventure ultime dans l'estomac d'un cachalot. 


Scientifiquement documenté, l'intrigue de ce combat pour sortir du ventre du monstre prend suffisamment de liberté avec la réalité pour nous offrir du vraisemblable avec une bonne dose d'humour et de suspense.
 
Outre plusieurs collaborations avec Guillermo de Toro, Daniel Kraus a également son nom au générique de "Living Dead". Déjà best-seller aux États-Unis, le roman est en voie d'adaptation au cinéma.

Whalefall – Daniel Kraus – Traduit de l'américain par Jonathan Baillehache – Rivages noir – 380 pages – 22€ - ***
Lionel Germain


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mercredi 13 mai 2026

Le pouls de Tulsa


"Truthstorian", soit historien – autoproclamé – de la vérité, le journaliste citoyen Lee Raybon (Ethan Hawke) est un fouineur crasseux, aussi déterminé que déjanté qui, à ses risques et périls, n’a de cesse de traquer les secrets et la corruption de sa bonne ville de Tulsa, Oklahoma. Anciennement surnommée "capitale mondiale du pétrole", cette cité est sujette à de fortes tensions sociales et raciales.
 
Lee Raybon, amateur de livres rares, y est propriétaire d’un "magasin" de livres d’occasion et publie le résultat de ses enquêtes dans le magazine "au format long", le "Heartland Press". Il ne peut supporter l’injustice et ne ménage pas les notables et les riches. A commencer par la puissante famille Washberg, qui "tient" la ville, un clan dont il a fait une peinture au vitriol, notamment celle de Donald (Kyle MacLachlan) qui veut se faire élire gouverneur. Coïncidence, son dernier article est suivi du suicide suspect du frère de Donald, Dale (Tim Blake Nelson), le mouton noir de la famille, marié à Betty Jo (Jeanne Tripplehorn), et homosexuel "resté dans le placard".

En cherchant ce qui a poussé cet homme à commettre l’irréparable, notre journaliste justicier, jean étroit, Stetson râpé et lunettes noires, soupçonnant un meurtre commandité, va découvrir une société d’investissement dont l’un des membres est un impitoyable tueur, ainsi que des indices laissés par Dale implorant qu’on enquête sur sa mort.
 
C’est alors pour Lee Raybon le début d’une spirale infernale dans une affaire hors de contrôle qui mélange gros méchants, bras cassés, corruption, secrets glauques et trahisons mais révèle aussi une belle peinture de la relation entre Joe, père divorcé et protecteur, et sa fille Francis de 13 ans (Ryan Kiera Armstrong).

Nous sommes tout à la fois dans le monde des frères Coen ("The Big Lebovski"), avec son humour absurde, sa galerie de personnages hauts en couleurs, et dans celui de Tarantino et de David Lynch. 

Mais l’empreinte majeure reste celle des grands auteurs de polars noirs ou néo-noirs dont la figure essentielle, dans la série, est Jim Thompson, lui-même natif de l’Oklahoma. L’ensemble de son œuvre jouera d’ailleurs un rôle prépondérant dans l’enquête de Joe, avec l’aide que lui apportera sa fille.
 
Chronique urbaine et satire sociale se fondent, dans une atmosphère très sombre, au fil d’une intrigue qui dénonce sans concession la corruption politique, les rivalités familiales et, surtout, les injustices historiques subies par les indiens.

Sterlin Harjo, créateur, producteur et réalisateur de la série - il avait déjà signé les trois saisons de "Réservation Dogs" - est très attaché à l’Oklahoma, lui qui est issu de la nation séminole avec une ascendance muscogee. Deux des nations indigènes déportées par le gouvernement américain en Oklahoma. 

Son personnage de Lee Raybon est très librement inspiré du journaliste Lee Roy Chapman ("This Land Press") connu pour avoir enquêté sur les massacres des peuples autochtones et fait des révélations explosives sur des personnalités controversées de Tulsa.

Un formidable Ethan Hawke  - près de cent films dont "Le cercle des poètes disparus" et "Bienvenue à Gattaca", ainsi que la série "The Good Lord Bird" - habite totalement le personnage de Lee qui n’a que faire des règles éthiques de base du journalisme. Convoqué à une réunion avec quelques-uns des parvenus et notables de la ville, il proclame, droit dans ses bottes, sa foi de véritologiste:
 
"Je lis des trucs. Je cherche des trucs. Je vais un peu partout. Et je trouve des trucs. Ensuite, j’écris des articles sur ces trucs. Y’a des personnes que ça intéresse. D’autres pas. Je suis le plus souvent au chômage et toujours fauché. Mais je suis obsédé par la vérité".

The Lowdown – 1 saison, 8 épisodes (40-59 mn) – Disney + - **** 
Créée et réalisée par Sterlin Harjo
Avec Ethan Hawke, Ryan Kiera Armstrong, Kaniehtiio Horn, Tim Blake Nelson, Jeanne Tripplehorn, Kyle MacLachlan, Keith David, Peter Dinklage
Alain Barnoud