jeudi 30 avril 2026

Le grand frère et les parrains


"Le clou de la mise en crime, bien entendu, ce sont les cadavres installés devant la télévision dans deux fauteuils légèrement tournés l'un vers l'autre."




1985, à Belfast quand on évoque un fait divers, on est immédiatement dans le soupçon d'une embrouille entre l'IRA et l'Angleterre. Une enquête de Sean Duffy, c'est aussi le retour d'un flic de légende du RUC, la police d'Irlande du Nord, et celle d'un homme pris dans les lueurs vacillantes de sa foi catholique. Assassinat familial, vol de missile, ombre du grand frère américain, whiskey grand cru et style irréprochable.



"Survolant l'Ulster, enivré par l'odeur de charogne qui s'en dégage, le corbeau tourne son regard vers l'est, vers la Grande-Bretagne et plus loin, par-delà la mer du Nord, jusqu'à ces grands réservoirs gelés de haine qui se trouvent derrière le rideau de fer. L'Irlande est moins un anachronisme du passé belliqueux de l'Europe qu'une prophétie de l'avenir qui s'annonce."

Des promesses sous les balles - Adrian McKinty – Traduit de l'anglais (Irlande du Nord) par Pierre Reignier – Fayard noir – 448 pages – 22€ - ***  
Lionel Germain




L'art et la manière


"C'est ce que j'avais raconté à Domenica qui, au début, avait un peu de mal à comprendre pourquoi j'emballais des gribouilles sans valeur dans des écrins dorés. Elle a si bien compris que je l'ai entendue expliquer à un parterre de rombières visitant une de mes expositions que c'était elle qui avait eu l'idée de rehausser le côté souvent un peu aride de l'art moderne par celui plus rassurant du classique."


Domenica – Patrick et Emmanuel-Alain Raynal – Albin Michel – 240 pages – 19,90€ - ***


Sur le site de l'éditeur




mercredi 29 avril 2026

La vie secrète de monsieur Takezawa


Le Japon de l’ère Shôwa ("ère de paix éclairée"), c’est celui des années 1926 – 1989, du règne de l'empereur Hirohito (Shôwa), d’une société hautement patriarcale, aux yeux de laquelle les femmes n’existent que par leur statut marital. "Asura" est au départ un grand roman classique ("Asura no Gotoku") et une série dont l’autrice-scénariste, Kuniko Mukoda (1929 – 1981) est connue pour décrire le quotidien des familles et surtout des femmes japonaises.
 
L’immense Hirokazu Kore-eda, réalisateur d’ "Une affaire de famille" (Palme d’Or 2018) - sans oublier "Les bonnes étoiles" (2022) et "L’innocence" (2023) - admiratif du travail de la romancière, retrouve dans cette adaptation personnelle ses thèmes de prédilection: la famille, l’enfance, leurs secrets et leurs drames.

A Tokyo, en 1979, les quatre sœurs Takezawa (Tsunako, Makiko, Takiko et Sakiko) découvrent, après enquête de l’une d’entre elles, que leur père, Kotaro (Jun Kunimura), retraité bonhomme et tranquille, entretient depuis des années une relation extra conjugale, liaison qui aurait donné lieu à la naissance d’un enfant. Doivent-elles protéger leur mère Fuji(Keiko Matsuzaka), à la santé déclinante, dénoncer, réparer ou s’organiser pour lui cacher la vérité?

"Asura" trouve sa richesse, grâce aux personnages des quatre sœurs Takezawa, dans la diversité de ces voix féminines, le portrait bouleversant de femmes prises en étau entre révélation et silence. Chacune a un rapport différent avec les normes sociales, le couple, la loyauté. Et elles s'interrogeant sans cesse sur "comment vivre libres sans le carcan des traditions"?

Tsunako Mitamura (Rie Miyazawa), l’ainée, veuve, professeure d’ikebana (composition florale) apparaît forte et indépendante. Sa liaison avec un homme marié veule et inconstant révèle en creux une grande et inavouable solitude.
 
Makiko Satomi (Machiko Ono), la seconde sœur, cloîtrée dans son rôle d’irréprochable mère au foyer, est rongée par les soupçons sur la fidélité de son mari.
 
Takiko Takezawa (Yu Aoi), bibliothécaire discrète et coincée, est celle par qui tout bascule, après avoir engagé un détective privé. 

Enfin Sakiko Takezawa (Suzu Hirose), la benjamine, serveuse à l’insouciante et éclatante vitalité, partage sa vie avec son copain boxeur bas de plafond. Elle est malgré tout très consciente des attentes familiales dont elle a la ferme volonté de s’affranchir.

Kore-eda excelle dans le drame intimiste, ciselant son récit avec pudeur, portant un regard doux et délicat sur ses personnages, s’attardant sur les gestes du quotidien, ne jugeant jamais ses héroïnes.
 
Il dépeint des femmes aux destins différents, les montre dans leurs contradictions, entre non-dits, tromperies, entourloupes et réconciliations. Avec ses silences pesants, ses phrases inachevées, ses regards qui se croisent, la série dit beaucoup tout en disant peu.
 
Et les conflits permanents cachent en réalité l’amour profond que les quatre sœurs se portent les unes aux autres, soudées par le lien filial. C’est une œuvre profondément féministe, ancrée dans le Japon du miracle économique des années 1970, où les hommes n’ont qu’une présence secondaire mais révélatrice. Ils ne sont très souvent qu'à la marge du récit: figures de l’absence ou de la défaillance paternelle ou maritale, ils oscillent entre indifférence, lâcheté et autorité ébranlée.
 
Ce sont les femmes qu’on écoute, et c’est là que le titre de la série prend tout son sens: quand la colère les submerge, elles peuvent se transformer en Asura, la divinité belliqueuse du bouddhisme.
 
Toutes les voies restent cependant légitimes pour chacune d'entre elles: soumission, fuite, compromis, résistance. Ce sont les divers reflets des pans de la société japonaise d’alors, rappelant une interrogation entendue à plusieurs reprises: "Une femme est-elle vraiment heureuse lorsqu’elle vit sans faire de vagues"?

Asura - saison 1, 7 épisodes – **** - Netflix
Scenario: Kuniko Mukoda 
Réalisée par Hirokazu Kore-eda
Avec: Rie Miyazawa, Machiko Ono, Yu Aoi, Suzu Hirose, Keiko Matsuzaka, Jun Kunimura, Kisetsu Fujiwara, Masahiro Motoki

Alain Barnoud





mardi 28 avril 2026

Enquête en ligne

 
"Le plus important, la règle de base au "sleuthing" est d'avoir une théorie. Il vous en faut une. Si vous n'avez pas de théorie, déconnectez-vous, car vous n'êtes pas un "sleuther". Ta théorie, c'est l'étendard sous lequel tu vas mener ta quête et te mesurer aux autres. C'est à elle qu'on que l'on devine la personnalité et les capacités de chacun. (…)Plus de 90% des "sleuthers" qui se connectent sur les forums ne sont que des amateurs en recherche d'émotions fortes."





Loïc Payan, le "sleuther" imaginé par Frédéric Andrei, passe son temps libre sur internet à jouer les détectives. Généralement, c'est aussi un hacker capable de franchir toutes les barrières de nos pauvres vies numérisées. Mais Loïc Payan se prend au sérieux en cherchant à traquer un tueur et la compétition entre "sleuthers" devient vite mortelle. 



C'est là que débarque Chloé Gutman, gendarme stagiaire envoyée au chevet du hacker pour recueillir son témoignage. Étrange puisqu'elle n'a rien d'un OPJ et doit s'en tenir au secret défense. Le roman construit autour de l'énigme intégrale que dissimule l'enquête est aussi celui très contemporain des vérités alternatives. Suspense garanti.

L'Homme assis au carrefour de Chabottes - Frédéric Andrei – La Manufacture de livres – 448 pages – 21,90€ - *** 
Lionel Germain



lundi 27 avril 2026

Adieu poulets




Le couple que forment Gabby et Edwin s'esquinte à dépecer les poulets dont l'odeur leur colle à la peau. Luke Jackson, le nouveau directeur a augmenté les cadences et le personnel n'a même plus le temps d'aller aux toilettes. Difficile de s'habituer, semaine après semaine, à l'humiliation d'avoir à porter des couches, à ramener dans son mobile-home l'imprégnation des antibactériens qui s'immiscent jusque dans la cuisson des nouilles. 



Le jour où le patron licencie Edwin pour un mauvais prétexte, ce dernier se retourne contre l'épouse et l'enfant de Luke. La lutte des classes s'épuise alors dans la rubrique des faits-divers, un combat machiste qui condamne les deux femmes à improviser d'autres stratégies pour survivre au drame de la vengeance. 

Eli Cranor oppose deux visions du monde: celle où la violence répond à la violence, et celle où les femmes se révèlent porteuses d'un autre paradigme.

À la chaîne – Eli Cranor – Traduit de l'américain par Emmanuelle Heurtebize – Sonatine – 320 pages – 22€ - ****
Lionel Germain



vendredi 24 avril 2026

L'enfer des natures mortes


Familière du Bassin d'Arcachon et première femme commissaire divisionnaire de la police française en 1976, Danielle Thiéry a opéré en brigade des mineurs, aux stups et à la sûreté aérienne et ferroviaire. Aujourd'hui, elle préside le jury spécial police du Festival du film policier "Reims Polar". Prix du Quai des Orfèvres en 2013 pour son roman "Des clous dans le cœur" publié chez Fayard, elle a également beaucoup écrit pour la jeunesse.
 
On lui doit surtout ce personnage de "Marion" que les lecteurs de polars ont vu vieillir depuis son apparition dans "Le sang du bourreau" en 1996. Avec "Dernier sanglot", Rivages propose le seizième volet d'une série vagabonde, de Lattès à Rivages en passant par Robert Laffont.
 
Marion est une femme mais c'est aussi un nom. C'est comme ça qu'on aime s'appeler dans l'armée ou dans la police. Marion est flic et son prénom "Edwige" chuinte, semblable au murmure des essieux sur les rails. Normal pour une héroïne qui affutera ses premières armes dans un service de police ferroviaire. À la télé, quelques épisodes ne laisseront pas à Danielle Thiéry un prodigieux souvenir.
 
On la retrouve avec sa fille Nina qui ne manque pas non plus de caractère. Nina est l'amie de Jimmy, un spécialiste des nettoyages de scènes de crime. À l'occasion d'une intervention sur un chantier pourtant étranger au monde judiciaire, Jimmy découvre dans une maison de banlieue un spectacle d'horreur. Oubliez le syndrome de Diogène, on navigue un cran au-dessus dans un enfer de "natures mortes". 




Un écrivain troublant, une éditrice ambiguë et des fratries en trompe-l'œil cherchent à nous distraire dans la ronde des procédures. On devine peu à peu qu'Edwige Marion poursuit une idée sombre, et la nature humaine désespérante n'est pas étrangère au surgissement de ce "dernier sanglot". Un très beau roman crépusculaire dans lequel Danielle Thiéry nous réserve une élégante pirouette finale.



Dernier sanglot – Danielle Thiéry – Rivages noir – 320 pages – 21€ - ***  
Lionel Germain


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jeudi 23 avril 2026

La Maman et les potins


Polar social au cœur de la misère ordinaire avec cette maman alcoolique retrouvée morte dans sa cuisine. Certains enfants de la fratrie sont en famille d'accueil et sa dernière fille, Astrid, ferait une coupable idéale. Jasmine, la flic du commissariat local pose un regard sans préjugés sur la cité. Son petit côté "éducatrice" nous rappelle qu'on est dans une fiction.


 


"Le brigadier chargé de la surveillance des geôles m'a dit, un peu blasé: «les gosses, ça fait le mal pour le plaisir, comme les psychopathes, faut pas espérer qu'ils aient des remords.» Je me suis demandé de qui il parlait. Je me suis demandé s'il parlait de tous les gosses, et s'il parlait aussi d'Astrid." 





La jeune Fille et le feu – Claire Raphaël – Rouergue – 208 pages – 20€ - *** 
Lionel Germain




Fausse route

 
"Au départ, ce devait être un roman pour la jeunesse, comme la plupart des autres. Sauf que de se dire qu'il allait falloir remettre le couvert pour un énième album plein de sentiments sucrés et d'amour universel avec de l'espoir à la fin, et qu'ensuite il faudrait rouvrir sa boîte à aquarelle pour produire des illustrations roses et bleues, ça lui avait plutôt donné envie de se soûler la gueule avec du mauvais gin."




Chevreuil – Sébastien Gendron – Gallimard La noire – 330 pages – 20€ - **


Sur le site de l'éditeur




mercredi 22 avril 2026

Du cœur et de l'estomac


Joan O’Connell(Sophie Turner, Sansa dans "Game of Thrones", "X-Men") n’a jamais connu le "côté ensoleillé de la rue". En 1985, dans le Kent, Joan, placée dans un foyer lorsqu’elle était petite, est alors une jeune mère de famille qui doit fuir son compagnon Gary, homme violent, volage et criminel notoire.
 
Partir pour Londres représente la seule issue pour reconstruire sa vie, mais sans sa petite fille Kelly qu’elle doit temporairement confier aux services sociaux. Un déchirement qui la poursuivra toute son existence. Provisoirement accueillie par sa sœur Nancy (Kirsty J. Curtis), elle parvient à décrocher un emploi chez un bijoutier, Bernard (Alex Blake) dont le comportement insistant et libidineux la pousse à quitter son poste non sans voler, par absorption, quelques diamants.
 
Elle fait peu après la connaissance de Boisie Hannington (Frank Dillane), antiquaire magouilleur le jour, et voleur la nuit, qui va de façon inattendue bouleverser sa vie. Après lui avoir proposé une première mission – réussie – Boisie, conscient de l’intelligence, du charme et du talent pour l’imitation de Joan, monte avec elle arnaques sur arnaques, casses sur casses.
 
Devenue experte en pierres précieuses et voleuse de bijoux hors-pair, jonglant entre plusieurs identités et différents déguisements, elle attire bientôt l’attention des autorités policières qui devinent assez vite que, derrière ces opérations audacieuses, il y a la patte d’une femme insaisissable.
 
S’enfonçant dans le monde du grand banditisme, elle ne cessera jamais de tout faire pour récupérer sa fille et lui donner une vie meilleure. Cette trajectoire criminelle qui a fait de Joan - devenue Madame Hannington - une femme riche, au quotidien glamour et luxueux, brisera dramatiquement la relation mère-fille, essentielle au récit.

Ce dernier est l’adaptation partielle, par la showrunneuse Anna Symon, d’une histoire vraie, les mémoires de Joan Hannington "I am what I am: the true story of Britain’s most notorious jewel thief", surnommée "The Godmother", une des figures emblématiques de la pègre londonienne de l’Angleterre de Margaret Thatcher.

Dans une ambiance vintage superbement restituée "Joan" brosse le portrait complexe d’une femme tantôt déchirante en prolétaire, étincelante en négociatrice intraitable, émouvante en détenue désespérée. Au sein d’une société patriarcale suintant un sexisme qu’elle savait retourner contre des hommes qui la sous-estimaient. "Une vie en forme de tornade qui ne demande qu’à embraser l’écran", conclut Anna Symon.

Joan – 1 saison, 6 épisodes (42 mn) – Ciné + OCS, Polar + - *** 
Créée par Anna Symon
Réalisée par Richard Laxton
Avec Sophie Turner, Frank Dillane, Kirsty J. Curtis, Mia Millichamp-Long, Gershwyn Eustache Jr., Tomi May, Laura Aikman

Alain Barnoud






mardi 21 avril 2026

L'art du crime


Lucien est un séducteur professionnel, amateur de femmes fortunées. Après les avoir soulagées de quelques milliers de dollars, il disparaît sous une nouvelle identité. Sa rencontre avec Prahla, fille d'un portefeuille bien garni, s'inscrit dans ce scénario prévisible alors même qu'Ella, une amie de Prahla, se méfie à juste titre du prétendant. 



Un jour, les deux jeunes femmes et Lucien se retrouvent au restaurant quand un inconnu, "un petit vieux avec une casquette plate", glisse à la fin du repas un portrait d'elle à Ella. Seul Lucien reconnaît un tableau de valeur, réalisé par un peintre dont on ignore s'il est encore vivant. Le gigolo se métamorphose en amateur d'art prêt à tout pour subtiliser le pactole. C'est cette frénésie spéculative étrangère au mystère de l'œuvre que Iain Levison combine au rapport troublant entre deux femmes.


Je ne suis pas là pour ça – Iain Levison – Traduit de l'américain par Emmanuelle et Philippe Aronson – Liana Levi piccolo – 128 pages – 10€ - ***  
Lionel Germain



lundi 20 avril 2026

De Grâce


Voici le polar le plus bouleversant, le plus déconcertant, le plus éblouissant, le plus abouti sur le plan littéraire. Et réjouissez-vous d'avance parce qu'aucun superlatif ne rendra compte du choc que provoque la lecture de ce chef-d'œuvre. Même si "Duchess", le précèdent roman de Chris Whitaker annonçait un écrivain majeur, "Toutes les nuances de la nuit" dépassent les attentes les plus exigeantes. 

Plusieurs personnages se disputent la lumière et surtout les ombres de l'intrigue. On va les suivre sur plus de trente ans, avec les incertitudes, les fins provisoires et les rebonds obsessionnels qui n'épuisent jamais l'intérêt du lecteur. Patch Macauley d'abord, l'adolescent dont la disparition dans la forêt proche de Monta Clare, une petite ville du Missouri, est le point d'entrée du drame. Et Saint, ensuite, une autre adolescente qui va pendant des semaines s'efforcer de retrouver son ami. Quelques mois plus tard, quand celui-ci revient de façon mystérieuse, une autre histoire commence.



Patch n'a gardé de son agression que le souvenir d'un lieu obscur éclairé par la présence d'une jeune fille détenue à ses côtés. Elle le maintiendra en vie par la seule puissance de sa parole et du récit qu'elle lui accorde, jour après jour. Mais Patch n'a jamais vu son visage. Et l'homme qu'on arrêtera pour une série d'enlèvements restera muet en détention malgré les prières de Patch pour obtenir des informations sur celle dont il n'a qu'un prénom à chérir: Grâce.



Peintre d'un fantôme qui pourrait le rendre riche tant les collectionneurs s'intéressent à son travail d'artiste, Patch ne vise qu'à publier le portrait des jeunes filles disparues dans l'intérêt des familles. Bientôt vagabond traquant tous les indices pouvant lui "rendre Grâce", il en oublie l'amour de ceux bien réels qui continuent de l'aimer à distance.

A la lecture du roman de Whitaker, on se reconfigure en pleine adolescence, frappé par la découverte du Grand Meaulnes d'Alain Fournier, happé par l'invention d'un monde où rien jamais, bien au-delà du désir, ne surpasserait la puissance de l'amour.   

Toutes les nuances de la nuit – Chris Whitaker – Traduit de l'anglais (GB) par Cindy Colin-Kapen – Sonatine – 820 pages – 25,90€ - *****  
Lionel Germain



jeudi 26 mars 2026

Venise prend l'eau





Brunetti, le héros de Donna Leon, est de plus en plus submergé par les égouts vénitiens. Venise prend l'eau au sens propre comme au sens figuré. Des gangs d'adolescents se crêpent le chignon en utilisant les réseaux sociaux pour se fixer des rendez-vous violents au cœur de la Cité des Doges. Mais les racailles ne viennent pas des quartiers défavorisés. Le haut du panier vénitien dégorge ses rejetons en mal de castagne.



Les belles façades ont parfois des lézardes et derrière le "narratif" des grandes familles se dissimulent les turpitudes de l'histoire italienne entre corruption et protection politique. Lunga vita a Brunetti!

L'épreuve du feu – Donna Leon – Traduit de l'américain par Gabriella Zimmermann – Calmann-Lévy – 352 pages – 22,50€ - *** 
Lionel Germain



mercredi 25 mars 2026

De dictature en dictature


Espagne, Madrid 1936. Alors que la fin de la guerre civile approche, le jeune docteur Guillermo Garcia Medina (Javier Rey, "Le silence de la ville blanche"), solitaire, républicain, chirurgien à l’hôpital et sur le front, débute une liaison amoureuse torride avec son amie d’enfance et voisine de palier, Amparo Prieto (Veronica Echegui) politiquement dans le camp adverse.
 
Ces deux-là, même après la naissance de leur enfant et leur séparation, se retrouveront, de péripéties en croisements aventureux et dramatiques, pendant les plus de quarante années que composent les dix épisodes de cette grande fresque historique. Tout comme se rencontreront, se perdront, se retrouveront les deux protagonistes "héros" de la série. 

Le docteur Garcia, tout d’abord, dont le destin va basculer lorsqu’en 1937, il soigne et abrite chez lui Manuel Arroyo Benitez (Tamar Novas), un diplomate républicain, recherché pour espionnage par les franquistes. Les deux hommes resteront liés à vie par une amitié indéfectible. 

Le médecin idéaliste et l’espion, pris l’un et l’autre dans les tourments de l’histoire, tenteront, sous de fausses identités successives, de survivre à la dictature du Caudillo tout en la combattant chacun à sa manière. 

De retour d’exil en 1946, Manuel se voit confier une dangereuse mission: infiltrer un réseau d’exfiltration de nazis, dirigé à Madrid par Clara Stauffer (Eva Llorach), influente passeuse, à la fois allemande et espagnole, nazie et phalangiste (et qui a réellement existé). Pour mener à bien cette tâche, il va recruter son vieil ami Guillermo devenu sous un nom d’emprunt comptable dans une entreprise de transport madrilène. 

Cette traque inlassable et périlleuse des fugitifs criminels de guerre du Troisième Reich dans l’Argentine de Peron, Manuel la mènera jusqu’à la prise du pouvoir des généraux à Buenos-Aires. D’une dictature l’autre.

Prenant le parti de la saga historique, la série utilise avec habileté le style du ciné-roman – ainsi en va-t-il de l’idylle incandescente "je t’aime moi non plus", agaçante plus qu’émouvante, entre Guillermo et Amparo – sans que sa trame entière ne manque d’une vraie épaisseur, d’une réelle consistance. Par la peinture juste des clivages idéologiques, des destins déchirés, des amitiés inébranlables, des soubresauts politiques, de l’atmosphère de délation et des rancunes qui perdurent.

José Luis Martin, créateur de la série basée sur le roman éponyme d’Almudena Grandes, déroule un scénario qui prend le temps d’approfondir les relations entre les personnages, avec tous les ingrédients du thriller d’espionnage, et revisite avec brio l’histoire de l’Espagne pendant cinq décennies.

Les patients du docteur Garcia – 1 saison, 10 épisodes (60 mn) – Netflix - *** 
Créée par José Luis Martin
Réalisée par Joan Noguera
Avec Javier Rey, Veronica Echegui, Tamar Novas, Eva Llorach, Jon Olivares, Raul Jiménez, Stephanie Cayo, Toni Sevilla

Alain Barnoud






mardi 24 mars 2026

Mauvaises rencontres




Dommage que les Français boudent la nouvelle (ils en écrivent beaucoup mais en lisent peu…). Régulièrement, la littérature anglo-saxonne nous propose quelques pépites d'auteurs prestigieux qui prennent l'exercice très au sérieux. Et Don Winslow en est la preuve avec ce recueil de six histoires courtes préfacées par Reed Farrel Coleman qui s'est senti "excité parce que je savais exactement à quoi m'attendre, tout en sachant que je serais surpris à chaque tournant."



Une série de mauvaises rencontres comme avec cet homme en prison qui vit la double peine entre ce qu'il aimerait être et ce qu'on exige de lui. Mais le titre du recueil donne un aperçu de la mécanique narrative en chantier chez Winslow. Au cœur d'un casino contrôlé par les cartels, le casse ultime se révèle un chef d'œuvre d'horlogerie où se dénoue en quelques pages un scénario calibré pour Hollywood. 

Le casse ultime – Don Winslow – Traduit de l'américain par Jean Esch – Harper Collins noir – nouvelles – 384 pages – 22,50€ - **** 
Lionel Germain



lundi 23 mars 2026

Façon puzzle




Paul Beaupère a déjà sévi en littérature jeunesse et son premier polar est pourtant à proscrire du rayon âge tendre. Marie Thérèse est une héroïne de roman dopée à l'hémoglobine. Malheur aux mauvais démons qui croisent sa route. Lors d'une partie de chasse, la veuve excentrique a surpris un violeur et l'a abattu. Si elle veut échapper à la prison, elle doit se soumettre au chantage de l'enquêteur en exécutant les douze salopards qu'il n'a pas pu faire condamner. Paul Beaupère s'amuse comme un fou à détraquer la mécanique austère d'un scénario aussi éculé que la semelle d'un marathonien.

Sur des dialogues à la Audiard, le scénario que n'aurait pas renié Georges Lautner nous promène avec des curés béninois et des patrons de bistrots affutés comme des Sherlock de sous-préfecture. On rit de bon cœur, ça vous disperse les méchants façon puzzle, bref on ne s'ennuie pas une seconde.

Douze balles pour Marie-Thérèse - Paul Beaupère – City Editions – 368 pages – 19,90€ - *** 
Lionel Germain



jeudi 19 mars 2026

Tant qu'il y aura des hommes


Il y a des livres qui font du bien. Au rayon polar, c'est assez rare, on en conviendra, et Armelle Hérisson réussit un petit exploit pour sa première série noire. Cette enseignante à Clichy, agrégée et docteure en littérature française, construit une intrigue déprimante mais nimbée d'éclaircies dans le maquis des ombres où se joue la grande Histoire. 

D'abord victimes avant d'être bourreaux, on y retrouve ces jeunes gens  de la Waffen SS que les nazis ont recrutés dans la Hongrie de 1944. Bien qu'enrôlés sous la contrainte, certains deviendront des exécutants dociles soumis aux tortionnaires.


Le lecteur devine un lien avec l'assassinat de huit femmes des décennies plus tard, en 1980, puis sept ans après à Laval, avec la mort par balle d'une inconnue au pied d'une cité HLM. Cette dernière victime, Sophie Siegler, se faisait passer pour une employée du recensement. Elle est bientôt identifiée comme pigiste d'un journal spécialisé dans les faits-divers, sans aucun mandat de sa rédaction pour fouiner sur le passé ou les origines ethniques des habitants, ni même pour effectuer de quelconques recherches à Laval.
 

Armelle Hérisson avance sur deux fronts, l'histoire de ces jeunes hommes embarqués dans un voyage au bout de l'horreur de la Seconde guerre mondiale, et le retour aux année 80 en compagnie de Ralu et Thomas. Ralu est un commissaire dont l'épouse est atteinte d'une maladie incurable, et Thomas, le jeune flic qui mène l'enquête à ses côtés, est un familier des lieux du crime.  

Le premier est un ours mal léché qui dissimule ses blessures intimes sous une carcasse difficile à caser dans l'habitacle d'une voiture de service. Thomas, lui, est un débutant pétri de crainte à l'idée d'exercer au cœur d'une cité où il vit toujours. Un premier roman à la construction impeccable avec des personnages que l'autrice nuance avec beaucoup d'humanité.

La mort malgré lui – Armelle Hérisson – Série noire Gallimard – 396 pages – 20€ - *** 
Lionel Germain


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mercredi 18 mars 2026

Malédiction en Amazonie


L’affichage - et la référence répétée pour cette série - est le livre éponyme d’Edyr Augusto, journaliste, écrivain et dramaturge originaire de Belém (État du Para, nord du Brésil), réputé pour ses romans courts, incisifs et percutants, sa prose "nerveuse", "sèche" et "vertigineuse".
 
Si l’on revient, une fois encore, sur la fidélité – supposée ou non – de la série au roman, sur les ressemblances et dissemblances entre le travail de l’écrivain et celui du metteur en scène, on réalise rapidement la distance existant avec le récit d’Edyr Augusto. 

En condensant sur 4 épisodes cette adaptation, le réalisateur Quico Meirelles (avec comme co-réalisateur son père Fernando Meirelles, "La cité de Dieu") et le scénariste Bràulio Mantovani, réduisent l’histoire – qui n’est pas une histoire vraie – à la trajectoire de trois personnages dans une plongée suffocante dans les bas-fonds de l’Amazonie où se mêlent pauvreté, traite de filles mineures ("sentant le lait"), violence et corruption de l’administration.

Ce sont les destins entrelacés de Janalice (Domithila Cattete), belle adolescente blonde de 14 ans victime d’une sex-tape, rejetée par sa famille et enlevée par des pirates fluviaux ("ratos de aguà"), gangs de voyous écumant les flots labyrinthiques de Para pour piller sans merci les embarcations; de Prea (Lucas Galvino) - qui se fera plus tard appeler Jonas - héritier criminel du gang de son père, acteur direct du trafic des mineures pour des réseaux de prostitution de Cayenne, un peu "chef malgré lui", troublé par Janalice dont il devient amoureux fou; et de Mariangel (Marleyda Soto), ex-guerillera des Farc, colombienne réfugiée au Brésil, assoiffée de vengeance vécue comme une nécessité vitale, après le massacre des siens sous les coups et les balles de ces mêmes "ratos", inébranlable dans sa détermination à rendre justice par ses propres moyens.

Fresque chorale oppressante, "Pssica" atteste, par son nom, de son ancrage géographique, cette expression familière de l’État du Para signifiant "malédiction", "malchance" ou "mauvais présage". Les trois protagonistes se croiseront, tentant chacun de briser la malédiction qui les hante, fruit, croient-ils peut-être sincèrement, d’une force malveillante.
 
Leurs destins tragiques révélant l’impossibilité d’échapper à la violence quand elle devient la règle et non l’exception. Cette violence frontale atteint son paroxysme à Cayenne, dans un dernier épisode "tarantinesque" qui brise l’exercice implicitement annoncé d’être avant tout une adaptation littéraire, et fait, en définitive, "retomber le soufflé" amazonien. 

L’écriture d’Edyr Augusto, son style télégraphique, "mitraillette", déconcertant, trouve son pendant dans un montage et un rythme visuel frénétiques, empreints d’une esthétique "noir équatorial" immergeant le spectateur dans la réalité chaotique des personnages, piégés par la "pssica" qui commande leur monde. Véritable miroir social d’une Amazonie belle, féroce et fracturée, la série souffre, en son terme, d’une dommageable faiblesse narrative qui nous laisse un goût d’inachevé.

Pssica (Rivers of Fate): saison 1 (4 épisodes) – ** - Netflix
Créée par Bràulio Mantovani
Réalisée par Quico Meirelles, Fernando Meirelles
Avec: Domithila Cattete, Lucas Galvino, Marleyda Soto, Maycon Douglas

Alain Barnoud






mardi 17 mars 2026

Identités multiples


Rachid le boiteux enquête sur le gang des 1000 visages, une mystérieuse bande de malfaiteurs spécialisés dans les braquages. Ce polar classique a un atout supplémentaire sous sa jaquette. Son héros est officier d'un département de police méconnu, l'UPIVC, Unité de Police d'Identification des Victimes de Catastrophes. 



Quand une voiture rencontre un bus et abandonne cinquante corps sur le bitume, le travail ne manque pas. Même si c'est du côté du véhicule à l'origine de l'accident que se portent les interrogations des enquêteurs, Rachid surnommé "Rebeucop" est un intuitif qui dérange parfois le cours d'une procédure routinière. Trafics d'armes, filières d'immigration clandestine et truands aux identités multiples, l'auteur brouille habilement les pistes. 



A noter que Stanislas Petrosky, enseignant en thanatopraxie, est garant d'un réalisme très documenté qui ne gâte rien question suspense.

Derrière la chair – Stanislas Petrosky – La Manufacture de livres – 288 pages – 14,90€ - ***  
Lionel Germain




lundi 16 mars 2026

Fox populi


C'est sans doute le roman le plus éprouvant de Joyce Carol Oates qui nous a pourtant habitués à dévaler les pentes obscures de l'âme humaine. Comment la romancière parvient-elle à survivre à ce temps d'écriture partagé avec un personnage aussi détestable que Fox, professeur d'anglais dans une école privée du New-Jersey? Francis Fox est l'idole des parents, et les collégiennes se bousculent pour bénéficier des entretiens très particuliers accordés le soir dans l'intimité de son bureau. 

Mais Francis Fox ne s'appelle par réellement Francis Fox. Il a été exfiltré de son ancien établissement et a réussi légalement à changer de patronyme après un non-lieu dans une affaire mettant en cause sa relation aux mineures. 

Si Joyce Carol Oates ne laisse planer aucun doute sur la nature du prédateur, elle est en revanche d'une habileté retorse à en décrire les artifices et ne nous épargne aucun détail des procédures de l'emprise. Fox est populaire. Il mène un jeu de séduction destiné à la directrice et à la bibliothécaire, deux femmes seules qui lui servent de paravent. C'est un criminel dont les parents ne se méfient pas et dont les collégiennes abusées se persuadent qu'elles sont amoureuses. À tel point qu'une fillette émet des signaux de détresse en désignant son père comme coupable des attouchements que lui fait subir Fox.


Comme toujours chez la romancière américaine, la construction de l'intrigue est un modèle du genre. Le roman commence par l'assassinat de Fox avant de nous distiller, chapitre après chapitre, les révélations sur son passé et sur son mode opératoire. Aucun personnage ne prend la lumière à son avantage. Les deux femmes courtisées ne suscitent pas l'empathie malgré leur détresse affective. Obsédées par l'opinion qu'elles ont d'elles-mêmes, l'égoïsme les rend incapables de déceler ce qui cloche chez le charismatique professeur d'anglais. 



Quant à l'enquêteur chargé de l'affaire, il est sujet à des ambiguïtés et des pensées secrètes qui lui interdisent le statut du héros "solaire" chargé de rassurer le lecteur. Même les collégiennes, soumises à une torture psychologique et aux abus sexuels, semblent incapables de démasquer la nature criminelle du prédateur.

C'est le "bien" et le "mal" que l'autrice soumet à l'analyse, montrant les interprétations dont chacun s'accommode. Avec en épilogue, un dernier effet de "suspense" un peu prévisible.

Fox – Joyce Carol Oates – Traduit de l'américain par Claude Seban et Christine Auché – Philippe Rey – 848 pages – 25€ - **** 
Lionel Germain




jeudi 12 mars 2026

Sexe, drogue et barcarolle


Une première partie explosive allume dans une traînée de poudre tous les feux d'une orgie vénitienne. Du beau monde, du gros fric, du sexe, des produits prohibés et à la fin quelques cadavres. Quant au héros involontaire de l'histoire, même sans le charme ambigu de Ripley, on sent le venin de Patricia Highsmith couler dans ses veines. Paul Fichard est un looser opprimé par sa belle-famille. Il remporte un voyage à Venise dont personne ne le remercie. 



Tandis que ses beaux-parents et sa femme l'abandonnent pour une petite promenade sur le canal, il se coltine les bagages et découvre après une fuite d'eau l'horreur dans l'appartement voisin: des corps inanimés, une cargaison de drogue et un joli pactole abandonné sur les lieux. Lionel Destremau raconte l'illusion d'un nouveau karma et les conséquences d'un moment de vertige. Un petit roman pervers mais très dense, avec un épilogue à la fois horrible et réjouissant.


Voir Venise… - Lionel Destremau – Melmac – 172 pages – 10€
 - **** 

Lionel Germain


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mercredi 11 mars 2026

La nuit n'est pas tendre

 
Au desk d’accueil du Nefertiti, le meilleur hôtel de luxe du Caire, un soir de 2001 en plein Printemps arabe, Jonathan Pine (Tom Hiddleston, "Avengers", "Only lovers left alive"), Directeur de nuit et ex-soldat d’élite britannique, est abordé par une cliente, Sophie Alekan (Aure Atika). Elle est la maîtresse de Freddie Hamid (David Avery), propriétaire de l’établissement et le plus important trafiquant – d’armes, notamment – du pays. 

Séduit – au sens charnel – par la mystérieuse Sophie, il accepte de photocopier des documents compromettants au sujet du milliardaire Richard Roper (Hugh Laurie, "Dr House"), magnat notoire du marché noir des armes. Le contenu de ces documents, Jonathan ne peut s’empêcher d’en prendre connaissance pour découvrir qu’ils contiennent les preuves d’une vente d’armes pour écraser le soulèvement égyptien. 

Il transmet ces informations, via l’Ambassade de Grande-Bretagne, à Angela Burr (Olivia Colman, "Broadchurch", "La Dame de fer"), des services de renseignements anglais qui depuis longtemps surveillent Richard Roper et qui ne sont jamais parvenus à l'inquiéter. Mais rien ne se passe comme prévu, et peu de temps après, Sophie est assassinée.
 
Un saut dans le temps et, en 2015, on retrouve John Pine Directeur de nuit – encore – dans un hôtel de luxe de Zermatt. Sa vie solitaire et monastique implose le soir où Richard Roper débarque à l’hôtel avec toute sa garde rapprochée. Contact est aussitôt repris avec Angela Burr.
 
Et commence alors un véritable jeu du chat et de la souris entre Pine, qui a accepté d’infiltrer le clan du trafiquant, et Roper, avec tous les éléments du film d’espionnage, meurtre, chantage, trahison, corruption, femmes fatales et destinations touristiques. C’est d’ailleurs sur la côte nord de Majorque, dans la fastueuse propriété de Roper, sur son île de milliardaire, que l’action se jouera véritablement.

Adaptation brillante par David Farr du roman emblématique éponyme (1993) de John Le Carré, la série, en tension progressive, tient la promesse d’un face-à-face haletant entre John Pine – Tom Hiddleston, magnétique, quasi "jamesbondesque" au flegme tout britannique, et Richard Roper – Hugh Laurie, intraitable et machiavélique, au charme venimeux, "le diable en smoking". Angela Burr, femme déclassée et agente opiniâtre d’une officine du MI6, apporte à la série sa dose de féminité, sa touche de sensibilité et d’émotion, et sa gouaille londonienne.

La mise en scène "impériale" de Suzanne Bier ("Revenge", "After the wedding") colle au plus près des personnages, cerne leurs visages impassibles pour chercher à en extraire leurs pensées les plus profondes, réussissant brillamment à créer cette ambiance anxiogène propre aux films d’espionnage. 

John Le Carré ne tarira pas d’éloges sur l’adaptation de son roman, déclarant que, grâce aux performances des acteurs et à "la superbe mise en scène de Susanne Bier, sans compromis, les six heures de «The Night Manager» composent une symphonie complète".

Rendez-vous dès maintenant pour, 10 ans après, une saison 2 (Prime Video) apocalyptique!

The Night Manager – 6 épisodes (60 mn) – Prime Video - ****
Créée par David Farr 
Réalisée par Susanne Bier
Avec Tom Hiddleston, Hugh Laurie, Olivia Colman, Elizabeth Debicki, Tom Hollander, Michael Nardone, Alistair Petrie, David Harewood, Tobias Menzies, Aure Atika, David Avery

Alain Barnoud







mardi 10 mars 2026

Concentré de Guerre froide




Quel meilleur décor que le Berlin des années 60 pour imaginer un scénario où vont se combiner tous les ingrédients du roman noir, du thriller et du roman d'espionnage? En ce mois de juin 1963, l'ancienne capitale du Reich est un concentré de guerre froide. Une véritable frontière sépare l'est et l'ouest. L'arrivée de Kennedy est imminente et vise à rappeler que l'encerclement hostile de la ville est malgré tout sous la protection américaine. 



Le roman choral multiplie les angles et les voix singulières: espions, transfuge suspecte, sniper au féminin, une collection de frissons orchestrés sans temps mort avec en point de mire un homme à abattre, John Fitzgerald Kennedy.

La Répétition Berlin 1963 – Yves Grevet et Jean-Michel Payet – 10/18 – 504 pages – 18,90€ - *** 
Lionel Germain



lundi 9 mars 2026

"Voir le Pays du Matin calme"





C'est comme une chanson un peu triste où les souvenirs sont des projets perdus, un voyage au pays des "matins calmes", un refrain de k-pop. Ian Manook est un grand fournisseur de rêves éveillés. De l'Islande à la Mongolie en passant par le Brésil, il nous promène dans un fauteuil avec pour seul visa un détour chez le libraire. Aujourd'hui on part pour la Corée en compagnie d'un couple de flics à la recherche d'une touriste française qu'on aurait kidnappée. 



Chez Manook, l'exotisme se dissout dans la rencontre avec la culture et les gens dont on partage l'intimité. En Corée, le crime a ses codes. Le lecteur en découvrira la brutalité, comme il découvrira le raffinement culinaire des amateurs de poissons crus. Un roman savoureux porté par des mélodies qui nous invitent à embarquer pour les lointains, à nous abandonner au refrain fredonné par Henri Salvador: 
"Voir le pays du matin calme 
aller pêcher au cormoran 
et m'enivrer de vin de palme 
en écoutant chanter le vent"
Du très bon Manook.

Gangnam - Ian Manook – Flammarion – 448 pages – 22,50€ - *** 
Lionel Germain




jeudi 5 mars 2026

Le cèdre qu'on abat


Quelques décennies en arrière, on comparait le Liban à la Suisse. Mais les coalitions aux intérêts contraires, bien aidées par les pays voisins, ont fini par atomiser le miracle libanais en délégitimant les institutions multi confessionnelles. 

Si Frédéric Paulin en scénarise le drame dans sa trilogie chez Agullo, il ne perd jamais le lien avec la France et sa volonté de maintenir une présence diplomatique au Moyen-Orient. David Hury, lui, a fait le choix de l'immersion complète dans le pays du cèdre avec  le personnage de Marwan Khalil qu'on a découvert dans "Beyrouth Forever". Un flic chrétien proche des milices dont la sœur est morte dans les attentats de 1982 contre Bachir Gemayel et dont la propre fille, Maha, a été défigurée après l'explosion du port en 2020.



Dans "Beyrouth Paradise", Marwan n'est plus flic mais détective privé à la recherche d'une jeune prostituée ukrainienne disparue. Même si le quartier chaud de Maameltein "n'est plus que l'ombre de lui-même", le Paradise est "ce temple du sexe tarifé" qui "scintille dans la nuit. Telle une anomalie dans ce paysage de désolation". Malgré la guerre civile et les guerres tout court, il reste des clients à la recherche d'un fantasme de "fille de l'Est aux cheveux blonds."


Avec ce héros désabusé mais toujours sur le pont du Titanic oriental, on rit, on pleure et on respire "libanais". Les enseignes des bordels clignotent une fois sur deux, l'électricité est une denrée rare, et pourtant la vie continue. La mort aussi bien sûr. Chaque jour est une aubaine pour les survivants qui s'affairent dans une ville déglinguée. 

On s'étonne de cet élan vital presque indifférent au bruit des bombes et à la corruption. Au volant d'une Alfa d'un autre âge, Marwan tient la route, se protège du chaos contemporain en écoutant les vieilles cassettes de Chris de Burgh, les échos étranges de "Jerusalem is lost" ou ceux pleins d'espoir de "I'm going home".

Beyrouth Paradise – David Hury – Liana Levi – 320 pages – 20€ - *** 
Lionel Germain


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mercredi 4 mars 2026

Chercher la petite bête


Seule dans sa grande maison défraîchie d’Oyster Bay (Long Island), non loin de New-York, Agatha Wiggs (Clare Danes), dîte "Aggie", écrivaine ayant remporté le Prix Pulitzer pour son premier roman autobiographique reste paralysée par le syndrome de la page blanche. 
En panne d’inspiration et dévastée par la mort de son fils de 8 ans alors qu’elle était au volant de sa voiture, cinq ans plus tôt, Aggie, lesbienne et divorcée de sa femme Shelley (Natalie Morales), ne parvient pas, en proie à ses tourments, à se relever.
 
Jusqu’au jour où emménage, dans la luxueuse maison voisine, Nile Jarvis (Matthew Rhys), magnat de l’immobilier au passé sulfureux, soupçonné d’avoir tué sa femme, psychologiquement fragile, sans que personne ait pu en faire la preuve.
 
Fils d’une riche famille d’investisseurs sans scrupules, jonglant avec les millions et manipulant les politiciens new-yorkais, il a pour projet écocidaire de faire construire le quartier résidentiel de ses rêves dans une zone défavorisée de la métropole. L’arrivée de cet intriguant nouveau voisin, aussi séduisant qu’inquiétant, va réveiller chez Aggie son instinct d’écrivain, sa curiosité puis son obsession sur les doutes de la culpabilité de Nile. Très entreprenant, celui-ci se rapproche d’elle.

Au fil de leurs rencontres, elle décide de lui proposer d’écrire un livre, une biographie de "l’homme derrière le monstre", grâce à laquelle elle pourrait lui extorquer des aveux. Un best-seller pour elle, une possible réhabilitation pour lui, isolé par la suspicion publique.

Leur accord tourne vite à un duel psychologique de haute intensité, où se mélangent peur et fascination que chacun exerce l’un sur l’autre. Plongée dans une enquête prédatrice, intime et périlleuse, Aggie s’engage dans un troublant jeu de séduction, et tente de répondre à deux questions: où se cache la vérité, et jusqu’où ira-t-elle pour la trouver? La lutte de deux intelligences et de deux instincts de domination pose la question centrale: qui manipule qui?

Entre un Nile Jarvis, effrayant par son animalité, dont la disparition mystérieuse de sa femme fait écho au décès de l’enfant d’Aggie, et une Agathe Wiggs animée par le feu de la vengeance vis-à-vis du jeune chauffard qu’elle tient pour responsable de la mort de son fils, la quête de la vérité s’avérera pour tous deux un redoutable engrenage. Nile voyant en Aggie une part d’obscurité et de rage faisant écho à la sienne.

Autour de ce duo central, l’équation s’enrichit de personnages complexes: le père de Nile, Martin Jarvis (Jonathan Banks, aussi terrifiant que dans "Breaking Bad"), Nina Jarvis (Brittany Snow), l’épouse disparue qui hante chaque scène, Shelley (Natalie Morales), l’ex-femme d’Aggie, et Brian Abbot (David Lyons), agent obsessionnel du FBI.

Sous les traits d’Aggie, Clare Danes (l’extraordinaire Carrie Mathison d’"Homeland"), le visage perpétuellement traversé de mini spasmes, nous gratifie d’une performance bouleversante. Et, en face, Matthew Rhys ("The Americans") compose un méchant démoniaque aux allures d’Elon Musk, carnassier et fier de l’être, qui décèle vite en Aggie une femme "qui a soif de sang". 

Sous le titre "The beast in me", emprunté à Johnny Cash, repose le fondement tout autant que l’intérêt de la série: la "bête" ne désigne pas seulement le potentiel meurtrier, mais aussi chacun des deux protagonistes. Tentés l’un et l’autre de "franchir la ligne" ("walk the line"),in fine, lequel est le plus dangereux?
 
The Beast in Me – 1 saison, 8 épisodes (41-54 mn) – Netflix - **** 
Créée par Gabe Rotter
Réalisée par Antonio Campos, Lila Neugebauer, Tyne Rafaeli
Avec Clare Danes, Matthew Rhys, Brittany Snow, Natalie Morales, David Lyons

Alain Barnoud