mercredi 30 septembre 2026

Au commencement, il y a le foot


Soir de match à Madrid. Dans une ville en ébullition et une ambiance survoltée, une rixe préméditée, d’une incroyable férocité, explose dans les rues entre supporters ultras du Real - le groupe néo-nazi les "White Souls" - et ceux de l’Olympique de Marseille.
 
Salvador (Luis Tosar), chauffeur ambulancier urgentiste se rend avec son équipe sur les lieux de la bataille rangée et se rend compte, en portant secours à une jeune femme blessée, qu’il s’agit de sa fille Milena (Candela Arestegui), 20 ans et croix gammée sur la poitrine, avec laquelle il a rompu les ponts, et devenue membre du groupe radical. Peu de temps après, Milena est poignardée à mort sur son lit d’hôpital.

Ex-grand chirurgien, ex-alcoolique, veuf aux précédents choix de vie hasardeux, Salvador reconnaît, certes tard, avoir été absent pour sa fille, et va tout tenter pour réparer ses erreurs et découvrir pourquoi Milena a rejoint les rangs des "White Souls". Des extrémistes qui pratiquent le salut nazi et érigent la violence en mode de vie, bastonnant les migrants, racistes assumés ("Marseillais, sales bougnoules! Rentrez chez vous!"), homophobes et, nec plus ultra, associés au trafic de drogue.
 
Un univers en totale opposition avec les valeurs qu’il pensait avoir transmises à sa fille, lui le soignant de gauche destiné à sauver des vies. L’enquête sur la mort de Milena semblant s’enliser, Salvador s’estime contraint d’agir de son côté et se rapproche du groupe fasciste dans une mission d’infiltration périlleuse.
 
Aidé par Julia (Claudia Salas), jeune mère célibataire membre du groupe, il va essayer de comprendre ce qui a conduit à l’engagement de sa fille auprès de ces bas du front à la masculinité toxique. Sa quête va embrasser diverses directions, quitte à rendre le récit un peu fragmenté et à donner le sentiment que la série redéfinit en permanence son identité. Est-ce une histoire de culpabilité et de rédemption? Celle d’un homme pas infaillible qui, brisé, cherche à sauver sa fille d’un gouffre idéologique? Ou l’analyse d’une jeunesse radicalisée – incarnée par Julia – symptôme d’un vaste abandon social? Les frustrations se transformant en haines collectives.

"Salvador" débute comme un polar urbain pour s’orienter ensuite vers le drame psychologique puis vers une intrigue politique avec corruption – police, avocats – et manipulations diverses bien opaques. Ainsi, c’est lorsque magistrats, chefs d’entreprises et politiques entrent en jeu que l’on distingue vraiment qui tire les ficelles.
 
Porosité voire symbiose avec les ultras du football, groupuscules de jeunes radicalisés, parfois fragilisés dans leur vie, et attirés par un discours identitaire et un sentiment d’appartenance. Un brûlot !

Salvador – 1 saison, 8 épisodes (50 mn) – Netflix - ***
Créée par Aitor Gabilondo, José Barbero, Anna Casado
Réalisée par Daniel Calparsoro
Avec Luis Tosar, Claudia Salas, Fariba Sheikhan, Leonor Watling, Cesar Mateo, Patricia Vico, Alejandro Casaseca, Richard Holmes, Candela Arestegui

Alain Barnoud





mardi 29 septembre 2026

Les bons "Sammy"






Louise est encore une gamine en 1917 quand les Américains arrivent en sauveurs. Ils ont la musette pleine de chocolats, de "corned beef" et de gâteaux. Ils ont surtout une haleine parfumée à la menthe parce qu'ils mâchent une drôle de gomme. On les appelle les "Sammy" mais pour Louise, ce sera "BeBack", le surnom de celui qui promet sans cesse de revenir. 



Daniel Thierry tisse une intrigue policière dont la généalogie est le fil conducteur  de la Bourgogne profonde au Madison Square Garden. Un épisode plaisant du "New-York made in France" chez Rivages.

Beback - Danielle Thiéry – Rivages noir – 416 pages – 21€ - ***  
Lionel Germain



lundi 28 septembre 2026

Jusqu'à nouvel ordre


Greg Iles, mort en 2025, proposait avec son dernier roman "L'homme du Sud" de conclure sa trilogie par une somme de plus de 1300 pages, conçue autour du personnage de Penn Cage. La réflexion sur l'héritage de la guerre civile américaine ramène toujours au même nœud fondateur, celui de l'esclavage et des crimes raciaux.

Le thème du métissage traverse l'œuvre. Présenté comme une opportunité pour dépasser les clivages ethniques, on s'aperçoit qu'il est d'abord très souvent le produit d'un viol. Le sang "blanc" qui irrigue la population afro-américaine n'est pas le signe d'une réconciliation mais le stigmate d'une agression de maître à esclave. 

C'est le sens de cette filiation qu'interroge le  personnage, malade du cancer avec myélome et amputé. Une quête des origines dans la souffrance, celle que Greg Iles a connu en écrivant ce livre, puisqu'il était lui-même atteint de ce type de cancer et qu'il en est mort en 2025.





Le retour du "brasier" après une bavure policière coûte la vie à un jeune garçon dans un concert. Dans un climat d'émeute où les incendies des anciennes plantations sont le prétexte à des préparatifs de manifestations blanches radicales, apparaît un candidat probable à la Maison Blanche prêt à récupérer la peur du désordre.




Malgré les reproches sur le foisonnement et les temps morts de l'intrigue au cours desquels on contextualise le surgissement de cette violence, voilà un roman qui installe Greg Iles au Panthéon des grands auteurs américains.

L'Homme du Sud - Greg Iles – Traduit de l'américain par Jessica Shapiro – Actes Sud actes noirs – 1312 pages – 29€ - ****
Lionel Germain



vendredi 25 septembre 2026

Engrenage judiciaire


Si Rob Franklin se bat pour la justice et l'équité notamment en matière de discrimination raciale, son Grand Rêve noir ressemble étrangement à un cauchemar inavouable. Celui que les Afro-américains ruminent malgré un statut social et une bonne fortune pourtant indéniables. 




Quand Smith, jeune diplômé de Stanford issu de la bourgeoisie noire d'Atlanta, est arrêté pour possession de cocaïne, il se retrouve pris dans un engrenage judiciaire que le standing de ses parents ne réussit pas à stopper. En sursis dans l'attente de son procès, le jeune homme est obsédé par l'énigme d'Ella, son ex-colocataire, fille d'une chanteuse de soul, mystérieusement décédée d'une overdose. 



À travers le destin de Smith, acculé aux expédients, l'auteur dépeint les contradictions d'une société où la place promise à la minorité noire est toujours questionnée par la puissance de l'héritage.

Le grand rêve noir – Rob Franklin – Traduit de l'américain par Claro – Autrement – 368 pages – 23,90€ - ***
Lionel Germain


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jeudi 24 septembre 2026

Cocaïne et crustacés


On retrouve dans les "Amateurs" de Yan Lespoux tout ce qui avait fait le charme de "Presqu'îles", son recueil de nouvelles sur le Médoc. L'auteur s'est inspiré d'un fait divers de 2009, quand une cargaison de cocaïne s'était échouée sur le rivage, pour nous entraîner au bord d'un lac, au cœur d'un petit village médocain.
 
Grâce à la caméra sonore d'Hélène, la patronne du bar, on va voir converger dans ce lieu idéal tous les appétits malhonnêtes d'un casting de série B. Avec par ordre d'arrivée au comptoir : "En Ralph Lauren couleur saumon" Jason et sa Smart, le couple romantique Arnaud et Fleur, pêcheurs à pied, Créatine et Temesta, un culturiste et un faux dur, les "ignobles" Bordelais, boucs émissaires de service, et en guest-star incontournable, le vrai mafieux, à l'origine de cette faute professionnelle dont la plage médocaine va profiter. A proximité de la caisse du bar, dans son fauteuil roulant, la mère de la patronne surveille les événements. 



Cette simple énumération peut faire sourire mais c'est sans compter sur les gags qui se succèdent avec bienveillance et provoquent une franche rigolade. Ne nous y trompons pas, Yan Lespoux n'est pas un humoriste. Proche de ces grands auteurs américains capables de transformer les petits bleds du sud des États-Unis en laboratoire de sociologie, sa collection de personnages nous renvoie le miroir de ce que nous sommes avec un effet de loupe qui nous abuse. La cruauté en moins, on songe au Donald Ray Pollock de "Knockemstiff". 


L'auteur flirte aussi avec la littérature de genre sans jamais se soumettre à ses rigidités. La lieutenante Raymond, "négresse" martiniquaise affublée de tous les surnoms racistes imaginables en a marre de Francky Vincent et de Zouk Machine et fait malgré tout le job avec philosophie. Mais surtout, méfions-nous des apprentis gangsters, si le crime est un métier, aux innocents parfois les mains pleines.  

Les amateurs – Yan Lespoux – Agullo noir – 240 pages – 21,50€ - ****
Lionel Germain 



Doux Jésus!


"Vous ne comprenez pas, répliqua Senestre. Jésus a tenté de rassembler le peuple juif, profondément divisé à cette époque, comme le Général et Jean Moulin ont réuni les Français, de l'extrême droite à la gauche la plus radicale. Les Hébreux voulaient chasser les Romains, comme les Français aspiraient à se débarrasser des Allemands."




L'évangile de Septimanie – Jean-Luc Aubarbier – City éditions – 304 pages – 18,90€ - ***

4ème de couv:
"Cavaignac et Karadec sur les traces d’une société secrète qui n’hésite pas à semer des cadavres derrière elle pour protéger un secret vieux de deux mille ans."


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mercredi 23 septembre 2026

Les vérités englouties


Decazeville, puis Avalone-le-Haut, c’est où? En Aveyron, et c’est ce charmant département que va découvrir la capitaine Noémie Chastaing (Laura Smet), mutée contre son gré loin de Paris, après une intervention qui a défiguré la moitié de son visage. "Mission de convalescence forcée", mise au placard, loin des regards…? 

Noémie doit évaluer – puis fermer – le commissariat, pas visiblement débordé, de ce petit bourg. Mais à peine arrivée, elle va voir cette mise au repos imposée prendre une tournure dramatique lorsqu’un fût contenant le squelette d’un enfant remonte à la surface du lac artificiel où l’ancien village – Avalone-le-Bas -  a été englouti après la construction d’un barrage 23 ans plus tôt.
 
Les restes identifiés sont ceux d’un des trois enfants qui avaient disparu juste avant que les eaux ne recouvrent définitivement les lieux. Cold case jamais résolu. La policière, malgré l’avis défavorable de sa hiérarchie qui la juge trop fragile, va se saisir à bras le corps de cette affaire. Et débuter une enquête difficile pour faire émerger les secrets étouffés d’une communauté soudée où tout le monde se connaît – ainsi Romain Valant (Théo Costa-Marini), le lieutenant de police local, totalement impliqué dans les investigations, est-il le fils de la maire – et se méfie des étrangers.

C’est un pan entier enfoui de la propre vie de Noémie qui refait surface – sa phobie de l’eau, entre autres, contre laquelle elle devra lutter – et c’est également l’histoire pleine d’émotions d’une héroïne cabossée, habitée d’une volonté de fer. Cachant toutes ses vulnérabilités sous une épaisse couche de misanthropie (et d’abus d’alcool), elle parvient, pas à pas, à s’ouvrir aux autres et à trouver, peut-être, le chemin de la reconstruction et de la guérison.

Olivier Norek, l’auteur du roman éponyme à succès dont la série est l’adaptation – avec quelques libertés scénaristiques – par Slimane-Baptiste Berhoun ("Vortex"), explique que "Surface évoque tout ce qui se passe en dessous et au-dessus, l’enfoui et l’évident, l’ombre et la lumière".

C’est tout le contenu et le sens de la mise en scène, au plus près des personnages, impressionnante autant que spectaculaire par ses décors réalistes et notamment ses séquences sous-marines. Et portée par un jeu d’acteur juste, avant tout celui de Laura Smet, magistrale d’intensité, regard de feu sous airs sombres et cicatrices qui lui mangent le visage. Entourée de Tomer Sisley (en Hugo Massey, plongeur de la brigade fluviale) et de nombreux autres talents, elle brille en guerrière dans ce thriller rural aux airs de western mâtiné d’ambiance moite "bayou" et de sosies de "rednecks". Au terme duquel, comme annoncé, "La vérité remonte toujours".

Surface – 1 saison, 6 épisodes (52 mn) – France TV (jusqu’au 16/12/2026) - ****
Co-écrite par Catherine Touzet, Marie Deshaires, Laura Piani, Gaëlle Bellan
Réalisée par Slimane-Baptiste Berhoun
Avec Laura Smet, Tomer Sisley, Théo Costa-Marini, Florence Muller, Otis Ngoi, Luc-Antoine Diquéro, Serpentine Teyssier, Samuel Churin, Quentin Laclotte Parmentier

Alain Barnoud






mardi 22 septembre 2026

Désir d'exil


Des esprits se promènent sans doute au-dessus des nuages avec pour mission d'attirer les écrivains au bout du monde. Après Marin Ledun et son beau portrait de flic marquisien, Serge Legrand-Vall nous invite à partager les aventures de Tanui, un ex-légionnaire. 




Originaire des Marquises, il rencontre en Nouvelle-Zélande Lisa, une psychologue française qui n'a pas le moral et a choisi de fuir aux antipodes son malheur hexagonal. Un enquêteur est à ses trousses et son ange gardien maori pense la sauver d'elle-même dans cette traque où se mêlent les traditions océaniennes et les menaces venues d'Europe. Parfum des lointains et travail de mémoire.





Les Eaux dangereuses - Serge Legrand-Vall – Éditions In8 – 240 pages – 20€ - ***
Lionel Germain




lundi 21 septembre 2026

Voie sans issue


Dans le roman noir, les méchants ne sont ni ceux qui dansent entre les balles perdues, ni les voyous qui portent le chapeau des faits divers. Et dans ce dernier polar de Dominique Delahaye, les méchants ne ressemblent pas à Mehdi, vieux chauffeur de taxi qui trace vers Nice pour fuir Paris, ou à Audrey, obligée par un  mari violent de prendre aussi ses cliques et ses claques. Les vrais méchants ont les mains propres, planqués à la lisière du monde visible, donneurs d'ordres d'un système où les pauvres ont un bel avenir de pauvre. 



Mehdi est entraîné dans un braquage par son ami Hervé. Dominique Delahaye restitue  un climat de mélancolie fait de  dérapages contrôlés aux effluves de goudron. Avec ces deux marginaux qui trimballent une cargaison de malheur, on est dans l'archétype du genre: les dés sont truqués.  Assignation doublée d'une référence à l'origine, parce que  quand on s'appelle Mehdi, on a aussi des comptes à rendre à ceux qui aimeraient vous chasser du Royaume.



Quitter la route - Dominique Delahaye – La Manufacture de livres, La Manuf – 228 pages – 14,90€ - ***
Lionel Germain



vendredi 18 septembre 2026

Délivrez-les du mâle


Après "La deuxième Femme", sur l'emprise et sur les méfaits de la manipulation, et "La petite sale", sur une fille de ferme rendue invisible, Louise Mey propose avec "Les Ogres" un polar sous haute tension. Dès les premières lignes, le personnage de cette flic Alex Dueso de la Brigade des crimes et délits sexuels du nord de Paris, nous surprend par la pression qu'elle subit, qu'elle s'impose à elle-même.


Vague après vague, une marée d’affaires interdit de cultiver le moindre espoir sur le versant procédural censé nous délivrer du mal: les viols et le recensement des mortes qui avaient porté plainte, sont devenues anorexiques et ont succombé à un AVC. Ou encore par euphémisme, cette "violence conjugale" dont parle Lara, la jeune SDF, violée en réunion, quand on sait que cent pour cent des femmes dans la rue sont soumises à des agressions sexuelles. Louise Mey le souligne avec justesse, "il n'y a pas de drame conjugal, il n'y a que des hommes qui décident de tuer leur femme." 



Alex vit une relation de couple qu'on pourrait qualifier d'intermittente avec Marco, son collègue. Pour échapper au stress du commissariat, ils vont partir quelques jours dans le Puy de Dôme avec Anna, la fille de dix ans d'Alex.

Sa paranoïa va faire obstacle à l'évidente nécessité du break. Elle va guetter la moindre attitude de son compagnon avec sa fille, pour s'en rassurer assez vite mais sans pouvoir lâcher prise. Et surtout, dans une cache secrète d'une des chambres de cet hôtel, elle va découvrir le journal intime d'Élodie, une jeune adolescente.

Sa lecture pacifie provisoirement la relation qu'Alex entretient avec l'humanité en général. Le côté loufoque de cette adolescente qui raconte sa colonie de vacances établit un parallèle avec ce qu'elle ressent de sa propre fille Anna. Jusqu'au moment où vont apparaître des pages plus inquiétantes, plus sombres.

On sent bien que cette constante macabre du comportement masculin la submerge, lui rend la vie impossible. Elle se raccroche à des rencontres décisives avec d'autres femmes flics, notamment la responsable de la police scientifique. L'autrice sait lâcher la pression avec beaucoup d'intelligence. Comme dans cette relation entre Alex et Marco, décisive et rassurante, dans le plaisir des pâtes au pesto que Marco cuisine dans les moments stratégiques où s'effacent les souvenirs de la journée.

Louise Mey est assurément l'une des plumes les plus singulières de la galaxie française. Avec autant de puissance que  Joyce Carol Oates mais à l'inverse du projet à l'œuvre dans "Fox", par exemple, qui explore les territoires du prédateur sous l'angle de l'introspection.

Enfin, il y a cette pensée secrète à méditer: Alex est avec Marco, tout se passe pour le mieux, elle a besoin de cette présence, de ce corps contre le sien, mais elle vient de finir la lecture du journal d'Élodie, elle se presse donc contre Marco, et elle se murmure à elle-même: "Peut-être faudrait-il tous vous tuer."

Les ogres - Louise Mey – Points – 432 pages – 9,90€ - ****  
Lionel Germain


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jeudi 17 septembre 2026

Turbulences sur Belfast


Un braquage dans une banque de Belfast organisé par James O'Hare, alias "Ructions", c'est la promesse de quelques "turbulences" surtout quand le braqueur décide de prendre un otage. 



Du polar à l'ancienne focalisé sur ce personnage de mauvais garçon et sur cette inévitable connexion à l'IRA. James O'Hare est détestable notamment dans sa relation avec les autres qu'il est prêt à entourlouper en permanence. Et pourtant, il réserve une surprise de taille à l'une de ses victimes. On redécouvre le caractère violent de l'Irlande du Nord et ce passif difficile à solder entre crime organisé et mouvement indépendantiste.



Braquage à Belfast - Richard O'Rawe – Traduit de l'anglais (Irlande) par Dominique Jeannerod – Série noire Gallimard – 410 pages – 22€ - *** 
Lionel Germain



Congés de maladie


"Dans la salle de réunion, chacun prit sa place. Lorette avait envoyé un message en début de matinée pour dire qu'il ne pourrait pas être présent, à cause de migraines ophtalmiques qui lui provoquaient des nausées, et qu'il préférait rester chez lui, si cela ne posait pas de difficultés. Il avait joint un certificat médical. Le Peletier n'avait aucune idée de ce que ce type de migraine pouvait engendrer. Elle crut déceler chez le jeune lieutenant une façon d'exprimer sa limite à s'investir et pensa que sa carrière dans la police débutait assez mal."




Poker menteur - Olivier Tournut – Prix du Quai des Orfèvres 2025 - Fayard – 304 pages – 15€ - **


Sur le site de l'éditeur



mercredi 16 septembre 2026

Légende et manipulations


Jeune policière ambitieuse, recalée au terme de sa formation, Tea Lind (Clara Dessau) est recrutée par les services de renseignement de la sécurité intérieure danoise. Cette belle blonde au physique de madone cache, sous une sévérité glaciale, les séquelles d’une enfance douloureuse. 

Ancienne toxicomane tentant de se reconstruire elle va, par la mission qui lui est confiée, replonger dans le monde qu’elle s’était efforcée de fuir. Son superviseur au sein des "services", Folke (Nicolas Bro), cherche désespérément à mettre derrière les barreaux Miran (Afshin Firouzi), puissant et dangereux trafiquant distribuant de la cocaïne dans toute la Scandinavie. 

"L’angle d’attaque" exposé à Tea consistera en une infiltration sous couverture qui exige une transformation complète et une nouvelle identité, une "légende" (c’est d’ailleurs le titre original de la série, "Legenden"): Tea devient Sara, une bijoutière de luxe, et va devoir se lier d’amitié avec Ashley (Maria Cordsen), la compagne de Miran. Intelligente et instinctive, Sara parvient rapidement à accéder aux cercles intimes du réseau criminel, de soirées arrosées et bling-bling en baby-sitting de Sofia, la petite fille du couple. 

Tout en recueillant des renseignements cruciaux sur Miran et son organisation, Sara se rapproche de plus en plus d’Ashley pour, conformément à sa mission, en devenir la meilleure amie. C’est ainsi qu’elle découvre la "sombre réalité" de la vie d’Ashley, "desesperate housewife" un peu gauche et romantique attardée, sous la coupe autoritaire et brutale de Miran.

Ce double jeu va dérouler une histoire dont l’objet "explore", selon le coréalisateur Samanou Acheche Sahlstrom, "les complexités de l’identité et de la loyauté sous une pression extrême". Déchirée entre ses options ou ses choix de loyauté, prise au piège de sa mission, Sara – the "Asset", l’Atout – sombre inexorablement dans l’ambiguïté de ses dilemmes moraux. Suivre les ordres ou écouter sa conscience? Sauver la mère et l’enfant? Espérer qu’il y ait encore une boussole pour vous guider lorsque votre propre identité devient un mensonge soigneusement construit?

En ménageant un crescendo dramatique et en privilégiant une atmosphère toujours plus inquiétante, entre espionnage et drame psychologique, "The Asset" ausculte les zones grises de la droiture et de la morale. Sans effets spectaculaires, la série se définit plus comme un drame de personnages qu’un thriller d’action traditionnel, axée sur l’exploitation d’une relation personnelle plutôt que sur une confrontation directe. En intensifiant au plus haut point le conflit psychologique et émotionnel. Tout en replaçant l’humain au cœur du récit.

Mais elle est aussi porteuse de suffisamment d’ambiguïtés pour qu’elle n’inspire pas une suite en 2027.

The Asset – 1 saison, 6 épisodes (45-50 mn) – Netflix - ***
Co-écrite par Frederic Ringtved et Adam August
Co-réalisée pr Samanou Acheche Sahlstrom et Kasper Barfoed
Avec Clara Dessau, Maria Cordsen, Afshin Firouzi, Nicolas Bro, Soheil Bavi, Arian Kashef

Alain Barnoud





mardi 15 septembre 2026

Affaire classée




C'est pour la collection "Docu du Noir au Sud" que le Palois Philippe Lescarret a revisité le fait-divers communément appelé "L'Affaire de Belhade". On est en décembre 1985 quand le club de chasse de Belhade est carbonisé par une bande de malfrats qui en avaient fait une escale. L'auteur rétablit les liens entre grand banditisme et lutte anti-terroriste. Les proxénètes du crime organisé et les barbouzes financées par l'Espagne animent tragiquement les années noires du franquisme.



L'Affaire de Belhade – Philippe Lescarret – Docu du Noir au Sud, Cairn – 196 pages – 14,90€ - *** 
Lionel Germain



Une fable lumineuse


Dans "Le Dernier Monde", en 2007, Céline Minard racontait l’histoire de l’ultime survivant de l’humanité, un cosmonaute retourné sur Terre après l’apocalypse – variation sur le post-apo très différente de "Tovaangar". Ici également, une catastrophe a eu lieu – dont nous ne saurons rien. L’action se déroule dans ce qui reste de la Californie comme en témoigne la carte offerte au lecteur en guise de seul sésame, un lecteur immergé dès l’incipit dans la prose luxuriante de l’autrice et son monde d’après à nul autre pareil où matière et vivant s’enchevêtrent avec sensualité.




En guest star, la L.A. River qui a repris son nom amérindien, Paayme Paxxayt – et une héroïne attachante, la "bipède glabre de culture forestière", Amaryllis Swansun. La précision chirurgicale de l’écriture et sa charge poétique signent le retour d’un paysage littéraire qui n’est pas sans évoquer celui de Michel Jeury.





Tovaangar - Céline Minard – Rivages - 688 pages - 23,50€ - ***
François Rahier

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lundi 14 septembre 2026

Salade grecque


Jeanne Doe, rescapée du renseignement français a une fille trader ancienne toxico qu'elle ne voit plus. On confie à cette solitaire misanthrope une mission "suicide": éliminer les terroristes islamistes.
 
Mais c'est en 1969 que le roman s'ouvre sur une réunion avec Heidegger et ses fidèles autour d'un chêne. On y rumine de manière glaçante le désastre du Troisième Reich sous couvert d'évoquer la philosophie grecque. Le voilà notre "cercle de Thor" qui finira bien par réapparaître.



L'héroïne du présent a une soixantaine d'années. Quand on la convoque à la direction des ressources humaines, elle pense logiquement qu'on va la virer. La mission qu'on lui propose pour ses prétendues qualités exceptionnelles d'agent secret ne l'illusionne pas une seconde. Elle improvise alors une infiltration à travers des associations féminines musulmanes, renoue avec les "ex" de son passé au "service action" et se voit chargée d'un devoir de mémoire hérité d'un agent dont on aimerait justement effacer les souvenirs.
 

Elle se sait vulnérable, isolée, sans personne pour la regretter si tout foire. Avec ce matériau humain improbable, Manfred Kahn réussit à modeler une héroïne redoutable et à construire une intrigue aux implications effrayantes.

Le Cercle de Thor - Manfred Kahn – La Manufacture de livres – 372 pages – 21,90€ - ****
Lionel Germain



vendredi 11 septembre 2026

Chasse à l'homme


Le commissaire Soneri, héros simenonien par excellence, a fui Parme et sa canicule pour Montepiano, un village perdu dans les Apennins sous une fraîcheur bienfaisante. 



Mais le crime surgit même en vacances, et comme tous les flics de roman, Soneri n'est pas du genre à jouer les seconds rôles. Dans un bled où jamais rien n'arrive, un homme est blessé dans la nuit provoquant la traque d'un criminel serbe par une armée de carabiniers. Il y a la forêt, les ténèbres, le soupçon, et comme toujours chez Varesi, ce que dissimulent les apparences. Quand Soneri quitte Parme, c'est pour mieux contempler les abîmes depuis les hauteurs, mieux sonder le lac noir de l'âme humaine.


La peur dans l'âme - Valerio Varesi – Traduit de l'italien par Gérard Lecas – Agullo – 416 pages – 22,90€ - ***  
Lionel Germain


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jeudi 10 septembre 2026

Next Door

 "Je me suis lancé dans l'écriture de "Très chers voisins" avec une intention très claire: apporter un peu de légèreté au genre du thriller domestique, et y mêler des drames familiaux où se reconnaîtront beaucoup de lecteurs."




Ce premier roman de Jamie Day respecte parfaitement sa feuille de route. Si la série "Desperate Housewives" reste la référence, c'est parce qu'elle nous révèle une Amérique des classes moyennes dont beaucoup d'auteurs s'inspirent désormais. Vengeance, alcoolisme féminin et mal-être adolescent traversent l'œuvre de Jamie Day avec cette légèreté parfois qu'il revendique et le sérieux du scénario que le lecteur exige.


Très chers voisins - Jamie Day – Traduit de l'américain par Manon Malais – Harper Collins noir – 496 pages – 20,90€ - *** 
Lionel Germain



La disparition


"Le tiroir du petit secrétaire qu'il utilisait pour rédiger sa correspondance ou prendre des notes était mal refermé. Saisi d'un doute, il l'ouvrit en grand. Ses papiers d'identité s'étaient évanouis. Enfin, pas tous. En étalant le contenu du tiroir, il comprit instantanément que seuls les documents français manquaient à l'appel: CNI, passeport, carte vitale. Les papiers algériens, dont il ne se servait plus, demeuraient. Kader reçut cette disparition comme un coup au cœur. Une violence contre son statut d'Algérien mais avant 1962, donc français. Un renvoi à sa condition d'immigré. Cela n'était pas un hasard."




Les Trente Glorieuses – Thomas Cantaloube – Série noire Gallimard – 364 pages – 21€ - ***


Sur le site de l'éditeur




mercredi 9 septembre 2026

Jamais sans mon frère, toujours avec ma sœur


Hal et Harper, frère et sœur aux prénoms allitérés, sont deux vingtenaires fusionnels, accrochés à la moindre occasion l’un à l’autre, au comportement infantile, et dont la relation oscille entre tendre complicité et dépendance toxique. Ils ont dû vivre très jeunes la mort dramatique - au flou délibérément entretenu - de leur mère, ainsi que la dépression de leur père, "Dad" (Mark Ruffalo, "I know this much is true", "Spotlight"), accablé de chagrin et rongé par la culpabilité. 

Hal (Cooper Raiff), 22 ans, est étudiant sans grande motivation pour son parcours universitaire, Harper (Lili Reinhart, "Riverdale"), 24 ans, est enkystée dans un travail de bureau sans âme et une relation amoureuse dont elle ne parvient pas à se détacher. Profondément abîmés, ils n’ont pu, confrontés à une réalité qui les dépasse, que grandir trop vite, sans aucune limite entre eux, restant en permanence au centre de la vie l’un de l’autre au point d’en délaisser le reste.

Lorsque leur père leur annonce qu’il va vendre leur maison d’enfance et qu’il va avoir un bébé avec sa nouvelle compagne Kate (Betty Gilpin), c’est un tsunami qui s’abat sur le frère et la sœur. Les souvenirs de leur enfance avec ce père dépassé ressurgissent tout au long du récit, en différents flash-back dont l’origine est une géniale trouvaille: les comédiens adultes jouent les personnages de leur enfance, dépassant d’un bon mètre leurs camarades de classe de primaire.

Ce procédé narratif illustre parfaitement la question que posent la série et son auteur (Cooper Raiff), celle du passage de génération entre l’enfance, l’adolescence et l'âge adulte, et de la relation à sa propre enfance. Cette même enfance que Hal et Harper n’ont jamais eue, même si, finalement, ils n’ont pas cessé d’être des enfants.     
Harper, malgré son inconstance, incarne pleinement le rôle d’ainée, qui éprouve en même temps tendresse et lassitude envers un Hal immature et attachant. Ils doivent apprendre à vivre l’un sans l’autre, tout en n’oubliant pas pourquoi le passé les a rendus si proches.

Avec des allers-retours dans le temps, entre un présent flou et un passé mythifié, le découpage de ces séquences peut parfois dérouter et paraître hacher sensiblement la narration.

Empreinte de fragilité, de tendresse, de rires et de rage, la série dégage une forme de nostalgie douce, une atmosphère douloureuse et moelleuse qui ne nous lâchent pas.

Cooper Raiff – 28 ans, créateur, réalisateur et acteur dans la série,  auquel on doit "Shithouse" en 2020 et "Cha Cha Real Smooth" en 2022 – à la mise en scène énergique, privilégiant une caméra et des personnages toujours en mouvement, affirme définitivement, avec "Hal & Harper", son talent pour raconter avec une délicatesse et une sensibilité rares l’histoire de cette famille dysfonctionnelle.

Hal & Harper – 1 saison, 8 épisodes (26-42-103 mn) – Prime Video-Mubi - *** 
Créée et réalisée par Cooper Raiff
Avec Cooper Raiff, Lili Reinhart, Mark Ruffalo, Betty Gilpin, Addison Timlin

Alain Barnoud






mardi 8 septembre 2026

À feu doux


Une série d'incidents à caractère terroriste est revendiquée par une même organisation un peu mystérieuse. Dans un Paris qui découvre sur les réseaux sociaux l'étendue du désastre, une équipe de flics s'apprête à faire face, avec notamment Sacha Letellier, un policier "old school", comme il se définit lui-même. 




Bref, un polar de flic (Christophe Molmy a dirigé la BRI) dont l'intrigue presque secondaire prône la soumission au réel avec son jargon spécialisé et sa cohorte de sigles et d'acronymes. Prix du Quai des Orfèvres 2026, cette pâte littéraire nous cueille malgré tout comme des crêpes. A déguster avec un bol de cidre.  





Brûlez tout – Christophe Molmy – Fayard – Prix du Quai des Orfèvres 2026 – 360 pages – 9,90€ - ***  
Lionel Germain



lundi 7 septembre 2026

Face cachée


Le héros du roman, Djalal, est un pilote de ligne mis à pied par British Airways à cause de son  taux d'alcoolémie.  Il retourne en Algérie, séparé de sa femme russe et de ses deux enfants après un divorce. On est en 2016 et un assassinat commis près de chez lui le remet au contact d'un ami d'enfance, Ibrahim, lui-même pilote dans l'armée algérienne. 

Le jeune punk atrocement décapité au cœur de la cité était le fils d'Ibrahim. Et c'est en Ukraine qu'Ibrahim demande à son ami d'enquêter sur cette mort violente autant nimbée de terreur islamiste que de secret d'état à la sauce post-soviétique.



En fait le  polar tourne vite à la quête identitaire autour de la recherche du propre père de Djalal, imam comme son père avant lui et son grand-père. Par contre, la mère de Jalal était une historienne spécialiste de l'Antiquité algérienne, et à travers la présence de son mari sur une photo en compagnie de révolutionnaires impliqués dans la lutte anticoloniale des années Soixante, on comprend très vite que le paradoxe du couple entre un imam et une femme révolutionnaire est au cœur de l'énigme.



Jalal n'a gardé qu'un souvenir très austère de son père. Il n'arrive pas à croire à cette deuxième vie qu'il découvre en fréquentant ses anciens partenaires. Chacun décrit un bon vivant, aimant la danse, et très loin du personnage silencieux qu'il est devenu en tant qu’imam.

Cette quête du fils va nous permettre de revisiter toute l'effervescence révolutionnaire dont Alger fut l'épicentre dans les années Soixante. D'effectuer aussi un panoramique entre l'Inde, Cuba et les mouvements panafricains où se reconfigure l'Algérie nouvellement indépendante.

Le secret d'Alger - Adib Benazzi – Presses de la Cité – 304 pages – 21€ - ***
Lionel Germain



vendredi 4 septembre 2026

Les amis américains


Avec "L'inconnue de Brooklyn", on oublie dès la première page le "made in France" suggéré par l'identité de l'autrice et le titre de la collection. Tout tourne autour de trois personnages inséparables, Lou, Sharon et Josh, que l'on va suivre de l'adolescence à la période contemporaine. 



Dans les années 80, la mafia tient la rue de Bensonhurst, le quartier italien de Brooklyn. Lou y est un ado malmené qui s'en sort grâce à Sharon et Josh, ses anges gardiens. Lou deviendra cinéaste, Sharon loupera une carrière d'actrice et Josh sera rattrapé par les mauvais garçons du coin. Formidable saga dont la deuxième partie vire au noir quand le destin sépare les "inséparables" et leur aménage des retrouvailles tragiques. 



L'inconnue de Brooklyn - Dominique Sylvain – Rivages noir – 300 pages – 21€ - ***
Lionel Germain


Lire aussi dans Sud-Ouest




jeudi 3 septembre 2026

Drogue Story


Marc Fernandez est bien connu dans le monde du polar. Il a fondé la revue "Alibi" et est l'auteur d'une trilogie hispanique disponible au livre de poche. On le retrouve ici en médiateur idéal du récit que lui a confié Tess, Tidiane Karaguera, gamin de la Goutte d'Or dont les origines maliennes ne sont pas étrangères à sa première arrestation. 





L'engrenage évoqué pour la rubrique des faits divers est bien réel. L'innocence de Tidiane le conduira à fréquenter plus roublard que lui en prison où les amitiés ne sont pas toutes porteuses d'espoir. Une descente aux enfers rythmée par l'adrénaline du trafic et le trou noir des geôles de Maltepe en Turquie, dernière étape avant la rédemption. Un livre nécessaire.



Goutte d'Or connexion  - Marc Fernandez – récit de Tidiane Karaguera, dit Tess – Flammarion – 352 pages – 20€ - ***  
Lionel Germain



Le pouvoir corrompt


"Ce genre de pouvoir libère de la dopamine, le neurotransmetteur associé aux centres cérébraux du plaisir et de la récompense. C'est la substance qui régule la manière dont nous percevons et ressentons du plaisir - en mangeant une glace aussi bien qu'en faisant l'amour - et qui nous donne envie de recommencer. La dopamine est souvent liée à l'addiction.  Chez un dirigeant comme Kim Jong-un, l'excitation procurée par l'exercice du pouvoir le pousse à toujours vouloir ressentir de nouveau ce plaisir."



Le Grand Successeur – Anna Fifield – Traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Laurent Bury – Les Arènes Enquête – 416 pages – 23€ - ***  


Sur le site de l'éditeur



mercredi 2 septembre 2026

Tous coupables?


Condamné et incarcéré pour le meurtre d’une lycéenne, Yarden Pali, il y a dix ans, Ruby Daloya (Benny Avni)ne cesse de clamer son innocence, avec l’aide active d’un comité de soutien. Le jour de son procès en appel, très fortement médiatisé et dans un climat d’extrême tension, un meurtre exactement identique à celui mettant en cause Daloya est découvert et dévoilé juste avant que le nouveau verdict de la Cour Suprême israélienne soit prononcé.
 
Le doute s’installe immédiatement et le jugement est mis en attente. La police dispose alors de deux semaines seulement pour produire ses conclusions: est-on face à un imitateur sadique toujours dans la nature, le suspect a-t-il commandité l’assassinat depuis sa prison ou aurait-on condamné un innocent?

C’est Rachel Zabatani (Mor Dimri), jeune enquêtrice de la brigade des mineurs de Rosh Ha’Ain, qui a découvert le second corps, une lycéenne à nouveau, Natali Levy. Racheli n’est autre que la fille d’Eliyahu Zabatani (Golan Azulay), policier qui a dirigé la première enquête et contribué à la condamnation de Daloya.
 
Après "l’affaire Pali", cette deuxième affaire engendre une intense confrontation père-fille qui oblige Racheli à affronter ses propres démons et un passé traumatique, entre loyauté et trahison. Et les secrets qu’elle garde sont à même de changer le cours de l’instruction.
 
La seconde enquête est confiée au commissaire Ehud Porgess (Yossi Marshek), au sein d’une cellule spéciale. Dans ce quartier de Rosh Ha’Ain où tout le monde connaît tout le monde, Porgess va devoir tirer le fil d’une histoire vieille de bien plus de dix ans, dans laquelle se croiseront, se combattront, le frère de la seconde victime, un ancien professeur de littérature, le grand rabbin et sa femme, un journaliste conspirationniste, un promoteur immobilier et le maire de la localité. Chaque révélation soulevant davantage de questions.

Daphna Levin, auparavant à la manœuvre pour les versions originales d’"En thérapie" et d’"Euphoria", signe le scénario et la réalisation de cette série judiciaire aux thématiques lourdes: la culpabilité collective, essentiellement, mais aussi la mémoire nationale, le poids des non-dits.
 
Elle explore les failles et les tourments d’une société israélienne écartelée entre "vérité" judiciaire – la justice n’est pas toujours rendue par les institutions -, regard critique et douloureux sur un traumatisme collectif, quête d’identité nationale et de rédemption. 

En abordant avec justesse les enjeux de mémoire, la série pose habilement l’interrogation: la vérité ne serait-elle qu’un récit bien construit? "The Truth", thriller psychologique et introspectif au récit tendu et chargé d’émotion, ne cesse, crescendo, de nous captiver. 

The Truth – 1 saison, 8 épisodes (52 mn) – Polar+/C+Séries - ****
Créée et réalisée par Daphna Levin
Avec Mor Dimri, Benny Avni, Golan Azulay, Yossi Marshek, Roy Nik, Roni Nathanel, Yoav Hayt

Alain Barnoud






mardi 1 septembre 2026

Asile flottant


La chanson n'est pas inoubliable mais conserve cette outrance qui échappe au ridicule et caractérise le talent poétique de Brel.
"La mort m'attend dans tes mains claires
qui devront fermer mes paupières
pour mieux quitter le temps qui passe".

À travers le personnage d'Ange Delagrive, journaliste alcoolique et consigné à la rubrique nécrologique d'un journal à sensation, on régresse à la fin des années soixante-dix. En Polynésie, le chroniqueur chargé de récolter du scoop au chevet du chanteur belge, s'épuise dans des soirées d'ivrogne qui le contraignent à s'exiler à son tour sur une petite île de l'archipel des Tuamotu.



Une galerie d'acteurs savoureux enrichit l'intrigue pimentée par l'intrusion de deux femmes évangélistes dont la mission pacificatrice provoque un véritable carnage. L'épisode du roman renvoie à "L'affaire des bûchers", un drame bien réel sur l'atoll de Faaité en 1987 qui causa la mort d'une dizaine de personnes soupçonnées d'être possédées par le diable. Au cœur de cette violence mystique, le héros d'Arnaud Garnier va caresser des idées noires.




Servitude(s) - Arnaud Garnier – Éditions Au Vent des îles – 432 pages – 23€ - *** 
Lionel Germain