jeudi 26 mars 2026

Venise prend l'eau





Brunetti, le héros de Donna Leon, est de plus en plus submergé par les égouts vénitiens. Venise prend l'eau au sens propre comme au sens figuré. Des gangs d'adolescents se crêpent le chignon en utilisant les réseaux sociaux pour se fixer des rendez-vous violents au cœur de la Cité des Doges. Mais les racailles ne viennent pas des quartiers défavorisés. Le haut du panier vénitien dégorge ses rejetons en mal de castagne.



Les belles façades ont parfois des lézardes et derrière le "narratif" des grandes familles se dissimulent les turpitudes de l'histoire italienne entre corruption et protection politique. Lunga vita a Brunetti!

L'épreuve du feu – Donna Leon – Traduit de l'américain par Gabriella Zimmermann – Calmann-Lévy – 352 pages – 22,50€ - *** 
Lionel Germain



mercredi 25 mars 2026

De dictature en dictature


Espagne, Madrid 1936. Alors que la fin de la guerre civile approche, le jeune docteur Guillermo Garcia Medina (Javier Rey, "Le silence de la ville blanche"), solitaire, républicain, chirurgien à l’hôpital et sur le front, débute une liaison amoureuse torride avec son amie d’enfance et voisine de palier, Amparo Prieto (Veronica Echegui) politiquement dans le camp adverse.
 
Ces deux-là, même après la naissance de leur enfant et leur séparation, se retrouveront, de péripéties en croisements aventureux et dramatiques, pendant les plus de quarante années que composent les dix épisodes de cette grande fresque historique. Tout comme se rencontreront, se perdront, se retrouveront les deux protagonistes "héros" de la série. 

Le docteur Garcia, tout d’abord, dont le destin va basculer lorsqu’en 1937, il soigne et abrite chez lui Manuel Arroyo Benitez (Tamar Novas), un diplomate républicain, recherché pour espionnage par les franquistes. Les deux hommes resteront liés à vie par une amitié indéfectible. 

Le médecin idéaliste et l’espion, pris l’un et l’autre dans les tourments de l’histoire, tenteront, sous de fausses identités successives, de survivre à la dictature du Caudillo tout en la combattant chacun à sa manière. 

De retour d’exil en 1946, Manuel se voit confier une dangereuse mission: infiltrer un réseau d’exfiltration de nazis, dirigé à Madrid par Clara Stauffer (Eva Llorach), influente passeuse, à la fois allemande et espagnole, nazie et phalangiste (et qui a réellement existé). Pour mener à bien cette tâche, il va recruter son vieil ami Guillermo devenu sous un nom d’emprunt comptable dans une entreprise de transport madrilène. 

Cette traque inlassable et périlleuse des fugitifs criminels de guerre du Troisième Reich dans l’Argentine de Peron, Manuel la mènera jusqu’à la prise du pouvoir des généraux à Buenos-Aires. D’une dictature l’autre.

Prenant le parti de la saga historique, la série utilise avec habileté le style du ciné-roman – ainsi en va-t-il de l’idylle incandescente "je t’aime moi non plus", agaçante plus qu’émouvante, entre Guillermo et Amparo – sans que sa trame entière ne manque d’une vraie épaisseur, d’une réelle consistance. Par la peinture juste des clivages idéologiques, des destins déchirés, des amitiés inébranlables, des soubresauts politiques, de l’atmosphère de délation et des rancunes qui perdurent.

José Luis Martin, créateur de la série basée sur le roman éponyme d’Almudena Grandes, déroule un scénario qui prend le temps d’approfondir les relations entre les personnages, avec tous les ingrédients du thriller d’espionnage, et revisite avec brio l’histoire de l’Espagne pendant cinq décennies.

Les patients du docteur Garcia – 1 saison, 10 épisodes (60 mn) – Netflix - *** 
Créée par José Luis Martin
Réalisée par Joan Noguera
Avec Javier Rey, Veronica Echegui, Tamar Novas, Eva Llorach, Jon Olivares, Raul Jiménez, Stephanie Cayo, Toni Sevilla

Alain Barnoud






mardi 24 mars 2026

Mauvaises rencontres




Dommage que les Français boudent la nouvelle (ils en écrivent beaucoup mais en lisent peu…). Régulièrement, la littérature anglo-saxonne nous propose quelques pépites d'auteurs prestigieux qui prennent l'exercice très au sérieux. Et Don Winslow en est la preuve avec ce recueil de six histoires courtes préfacées par Reed Farrel Coleman qui s'est senti "excité parce que je savais exactement à quoi m'attendre, tout en sachant que je serais surpris à chaque tournant."



Une série de mauvaises rencontres comme avec cet homme en prison qui vit la double peine entre ce qu'il aimerait être et ce qu'on exige de lui. Mais le titre du recueil donne un aperçu de la mécanique narrative en chantier chez Winslow. Au cœur d'un casino contrôlé par les cartels, le casse ultime se révèle un chef d'œuvre d'horlogerie où se dénoue en quelques pages un scénario calibré pour Hollywood. 

Le casse ultime – Don Winslow – Traduit de l'américain par Jean Esch – Harper Collins noir – nouvelles – 384 pages – 22,50€ - **** 
Lionel Germain



lundi 23 mars 2026

Façon puzzle




Paul Beaupère a déjà sévi en littérature jeunesse et son premier polar est pourtant à proscrire du rayon âge tendre. Marie Thérèse est une héroïne de roman dopée à l'hémoglobine. Malheur aux mauvais démons qui croisent sa route. Lors d'une partie de chasse, la veuve excentrique a surpris un violeur et l'a abattu. Si elle veut échapper à la prison, elle doit se soumettre au chantage de l'enquêteur en exécutant les douze salopards qu'il n'a pas pu faire condamner. Paul Beaupère s'amuse comme un fou à détraquer la mécanique austère d'un scénario aussi éculé que la semelle d'un marathonien.

Sur des dialogues à la Audiard, le scénario que n'aurait pas renié Georges Lautner nous promène avec des curés béninois et des patrons de bistrots affutés comme des Sherlock de sous-préfecture. On rit de bon cœur, ça vous disperse les méchants façon puzzle, bref on ne s'ennuie pas une seconde.

Douze balles pour Marie-Thérèse - Paul Beaupère – City Editions – 368 pages – 19,90€ - *** 
Lionel Germain



jeudi 19 mars 2026

Tant qu'il y aura des hommes


Il y a des livres qui font du bien. Au rayon polar, c'est assez rare, on en conviendra, et Armelle Hérisson réussit un petit exploit pour sa première série noire. Cette enseignante à Clichy, agrégée et docteure en littérature française, construit une intrigue déprimante mais nimbée d'éclaircies dans le maquis des ombres où se joue la grande Histoire. 

D'abord victimes avant d'être bourreaux, on y retrouve ces jeunes gens  de la Waffen SS que les nazis ont recrutés dans la Hongrie de 1944. Bien qu'enrôlés sous la contrainte, certains deviendront des exécutants dociles soumis aux tortionnaires.


Le lecteur devine un lien avec l'assassinat de huit femmes des décennies plus tard, en 1980, puis sept ans après à Laval, avec la mort par balle d'une inconnue au pied d'une cité HLM. Cette dernière victime, Sophie Siegler, se faisait passer pour une employée du recensement. Elle est bientôt identifiée comme pigiste d'un journal spécialisé dans les faits-divers, sans aucun mandat de sa rédaction pour fouiner sur le passé ou les origines ethniques des habitants, ni même pour effectuer de quelconques recherches à Laval.
 

Armelle Hérisson avance sur deux fronts, l'histoire de ces jeunes hommes embarqués dans un voyage au bout de l'horreur de la Seconde guerre mondiale, et le retour aux année 80 en compagnie de Ralu et Thomas. Ralu est un commissaire dont l'épouse est atteinte d'une maladie incurable, et Thomas, le jeune flic qui mène l'enquête à ses côtés, est un familier des lieux du crime.  

Le premier est un ours mal léché qui dissimule ses blessures intimes sous une carcasse difficile à caser dans l'habitacle d'une voiture de service. Thomas, lui, est un débutant pétri de crainte à l'idée d'exercer au cœur d'une cité où il vit toujours. Un premier roman à la construction impeccable avec des personnages que l'autrice nuance avec beaucoup d'humanité.

La mort malgré lui – Armelle Hérisson – Série noire Gallimard – 396 pages – 20€ - *** 
Lionel Germain


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mercredi 18 mars 2026

Malédiction en Amazonie


L’affichage - et la référence répétée pour cette série - est le livre éponyme d’Edyr Augusto, journaliste, écrivain et dramaturge originaire de Belém (État du Para, nord du Brésil), réputé pour ses romans courts, incisifs et percutants, sa prose "nerveuse", "sèche" et "vertigineuse".
 
Si l’on revient, une fois encore, sur la fidélité – supposée ou non – de la série au roman, sur les ressemblances et dissemblances entre le travail de l’écrivain et celui du metteur en scène, on réalise rapidement la distance existant avec le récit d’Edyr Augusto. 

En condensant sur 4 épisodes cette adaptation, le réalisateur Quico Meirelles (avec comme co-réalisateur son père Fernando Meirelles, "La cité de Dieu") et le scénariste Bràulio Mantovani, réduisent l’histoire – qui n’est pas une histoire vraie – à la trajectoire de trois personnages dans une plongée suffocante dans les bas-fonds de l’Amazonie où se mêlent pauvreté, traite de filles mineures ("sentant le lait"), violence et corruption de l’administration.

Ce sont les destins entrelacés de Janalice (Domithila Cattete), belle adolescente blonde de 14 ans victime d’une sex-tape, rejetée par sa famille et enlevée par des pirates fluviaux ("ratos de aguà"), gangs de voyous écumant les flots labyrinthiques de Para pour piller sans merci les embarcations; de Prea (Lucas Galvino) - qui se fera plus tard appeler Jonas - héritier criminel du gang de son père, acteur direct du trafic des mineures pour des réseaux de prostitution de Cayenne, un peu "chef malgré lui", troublé par Janalice dont il devient amoureux fou; et de Mariangel (Marleyda Soto), ex-guerillera des Farc, colombienne réfugiée au Brésil, assoiffée de vengeance vécue comme une nécessité vitale, après le massacre des siens sous les coups et les balles de ces mêmes "ratos", inébranlable dans sa détermination à rendre justice par ses propres moyens.

Fresque chorale oppressante, "Pssica" atteste, par son nom, de son ancrage géographique, cette expression familière de l’État du Para signifiant "malédiction", "malchance" ou "mauvais présage". Les trois protagonistes se croiseront, tentant chacun de briser la malédiction qui les hante, fruit, croient-ils peut-être sincèrement, d’une force malveillante.
 
Leurs destins tragiques révélant l’impossibilité d’échapper à la violence quand elle devient la règle et non l’exception. Cette violence frontale atteint son paroxysme à Cayenne, dans un dernier épisode "tarantinesque" qui brise l’exercice implicitement annoncé d’être avant tout une adaptation littéraire, et fait, en définitive, "retomber le soufflé" amazonien. 

L’écriture d’Edyr Augusto, son style télégraphique, "mitraillette", déconcertant, trouve son pendant dans un montage et un rythme visuel frénétiques, empreints d’une esthétique "noir équatorial" immergeant le spectateur dans la réalité chaotique des personnages, piégés par la "pssica" qui commande leur monde. Véritable miroir social d’une Amazonie belle, féroce et fracturée, la série souffre, en son terme, d’une dommageable faiblesse narrative qui nous laisse un goût d’inachevé.

Pssica (Rivers of Fate): saison 1 (4 épisodes) – ** - Netflix
Créée par Bràulio Mantovani
Réalisée par Quico Meirelles, Fernando Meirelles
Avec: Domithila Cattete, Lucas Galvino, Marleyda Soto, Maycon Douglas

Alain Barnoud






mardi 17 mars 2026

Identités multiples


Rachid le boiteux enquête sur le gang des 1000 visages, une mystérieuse bande de malfaiteurs spécialisés dans les braquages. Ce polar classique a un atout supplémentaire sous sa jaquette. Son héros est officier d'un département de police méconnu, l'UPIVC, Unité de Police d'Identification des Victimes de Catastrophes. 



Quand une voiture rencontre un bus et abandonne cinquante corps sur le bitume, le travail ne manque pas. Même si c'est du côté du véhicule à l'origine de l'accident que se portent les interrogations des enquêteurs, Rachid surnommé "Rebeucop" est un intuitif qui dérange parfois le cours d'une procédure routinière. Trafics d'armes, filières d'immigration clandestine et truands aux identités multiples, l'auteur brouille habilement les pistes. 



A noter que Stanislas Petrosky, enseignant en thanatopraxie, est garant d'un réalisme très documenté qui ne gâte rien question suspense.

Derrière la chair – Stanislas Petrosky – La Manufacture de livres – 288 pages – 14,90€ - ***  
Lionel Germain




lundi 16 mars 2026

Fox populi


C'est sans doute le roman le plus éprouvant de Joyce Carol Oates qui nous a pourtant habitués à dévaler les pentes obscures de l'âme humaine. Comment la romancière parvient-elle à survivre à ce temps d'écriture partagé avec un personnage aussi détestable que Fox, professeur d'anglais dans une école privée du New-Jersey? Francis Fox est l'idole des parents, et les collégiennes se bousculent pour bénéficier des entretiens très particuliers accordés le soir dans l'intimité de son bureau. 

Mais Francis Fox ne s'appelle par réellement Francis Fox. Il a été exfiltré de son ancien établissement et a réussi légalement à changer de patronyme après un non-lieu dans une affaire mettant en cause sa relation aux mineures. 

Si Joyce Carol Oates ne laisse planer aucun doute sur la nature du prédateur, elle est en revanche d'une habileté retorse à en décrire les artifices et ne nous épargne aucun détail des procédures de l'emprise. Fox est populaire. Il mène un jeu de séduction destiné à la directrice et à la bibliothécaire, deux femmes seules qui lui servent de paravent. C'est un criminel dont les parents ne se méfient pas et dont les collégiennes abusées se persuadent qu'elles sont amoureuses. À tel point qu'une fillette émet des signaux de détresse en désignant son père comme coupable des attouchements que lui fait subir Fox.


Comme toujours chez la romancière américaine, la construction de l'intrigue est un modèle du genre. Le roman commence par l'assassinat de Fox avant de nous distiller, chapitre après chapitre, les révélations sur son passé et sur son mode opératoire. Aucun personnage ne prend la lumière à son avantage. Les deux femmes courtisées ne suscitent pas l'empathie malgré leur détresse affective. Obsédées par l'opinion qu'elles ont d'elles-mêmes, l'égoïsme les rend incapables de déceler ce qui cloche chez le charismatique professeur d'anglais. 



Quant à l'enquêteur chargé de l'affaire, il est sujet à des ambiguïtés et des pensées secrètes qui lui interdisent le statut du héros "solaire" chargé de rassurer le lecteur. Même les collégiennes, soumises à une torture psychologique et aux abus sexuels, semblent incapables de démasquer la nature criminelle du prédateur.

C'est le "bien" et le "mal" que l'autrice soumet à l'analyse, montrant les interprétations dont chacun s'accommode. Avec en épilogue, un dernier effet de "suspense" un peu prévisible.

Fox – Joyce Carol Oates – Traduit de l'américain par Claude Seban et Christine Auché – Philippe Rey – 848 pages – 25€ - **** 
Lionel Germain




jeudi 12 mars 2026

Sexe, drogue et barcarolle


Une première partie explosive allume dans une traînée de poudre tous les feux d'une orgie vénitienne. Du beau monde, du gros fric, du sexe, des produits prohibés et à la fin quelques cadavres. Quant au héros involontaire de l'histoire, même sans le charme ambigu de Ripley, on sent le venin de Patricia Highsmith couler dans ses veines. Paul Fichard est un looser opprimé par sa belle-famille. Il remporte un voyage à Venise dont personne ne le remercie. 



Tandis que ses beaux-parents et sa femme l'abandonnent pour une petite promenade sur le canal, il se coltine les bagages et découvre après une fuite d'eau l'horreur dans l'appartement voisin: des corps inanimés, une cargaison de drogue et un joli pactole abandonné sur les lieux. Lionel Destremau raconte l'illusion d'un nouveau karma et les conséquences d'un moment de vertige. Un petit roman pervers mais très dense, avec un épilogue à la fois horrible et réjouissant.


Voir Venise… - Lionel Destremau – Melmac – 172 pages – 10€
 - **** 

Lionel Germain


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mercredi 11 mars 2026

La nuit n'est pas tendre

 
Au desk d’accueil du Nefertiti, le meilleur hôtel de luxe du Caire, un soir de 2001 en plein Printemps arabe, Jonathan Pine (Tom Hiddleston, "Avengers", "Only lovers left alive"), Directeur de nuit et ex-soldat d’élite britannique, est abordé par une cliente, Sophie Alekan (Aure Atika). Elle est la maîtresse de Freddie Hamid (David Avery), propriétaire de l’établissement et le plus important trafiquant – d’armes, notamment – du pays. 

Séduit – au sens charnel – par la mystérieuse Sophie, il accepte de photocopier des documents compromettants au sujet du milliardaire Richard Roper (Hugh Laurie, "Dr House"), magnat notoire du marché noir des armes. Le contenu de ces documents, Jonathan ne peut s’empêcher d’en prendre connaissance pour découvrir qu’ils contiennent les preuves d’une vente d’armes pour écraser le soulèvement égyptien. 

Il transmet ces informations, via l’Ambassade de Grande-Bretagne, à Angela Burr (Olivia Colman, "Broadchurch", "La Dame de fer"), des services de renseignements anglais qui depuis longtemps surveillent Richard Roper et qui ne sont jamais parvenus à l'inquiéter. Mais rien ne se passe comme prévu, et peu de temps après, Sophie est assassinée.
 
Un saut dans le temps et, en 2015, on retrouve John Pine Directeur de nuit – encore – dans un hôtel de luxe de Zermatt. Sa vie solitaire et monastique implose le soir où Richard Roper débarque à l’hôtel avec toute sa garde rapprochée. Contact est aussitôt repris avec Angela Burr.
 
Et commence alors un véritable jeu du chat et de la souris entre Pine, qui a accepté d’infiltrer le clan du trafiquant, et Roper, avec tous les éléments du film d’espionnage, meurtre, chantage, trahison, corruption, femmes fatales et destinations touristiques. C’est d’ailleurs sur la côte nord de Majorque, dans la fastueuse propriété de Roper, sur son île de milliardaire, que l’action se jouera véritablement.

Adaptation brillante par David Farr du roman emblématique éponyme (1993) de John Le Carré, la série, en tension progressive, tient la promesse d’un face-à-face haletant entre John Pine – Tom Hiddleston, magnétique, quasi "jamesbondesque" au flegme tout britannique, et Richard Roper – Hugh Laurie, intraitable et machiavélique, au charme venimeux, "le diable en smoking". Angela Burr, femme déclassée et agente opiniâtre d’une officine du MI6, apporte à la série sa dose de féminité, sa touche de sensibilité et d’émotion, et sa gouaille londonienne.

La mise en scène "impériale" de Suzanne Bier ("Revenge", "After the wedding") colle au plus près des personnages, cerne leurs visages impassibles pour chercher à en extraire leurs pensées les plus profondes, réussissant brillamment à créer cette ambiance anxiogène propre aux films d’espionnage. 

John Le Carré ne tarira pas d’éloges sur l’adaptation de son roman, déclarant que, grâce aux performances des acteurs et à "la superbe mise en scène de Susanne Bier, sans compromis, les six heures de «The Night Manager» composent une symphonie complète".

Rendez-vous dès maintenant pour, 10 ans après, une saison 2 (Prime Video) apocalyptique!

The Night Manager – 6 épisodes (60 mn) – Prime Video - ****
Créée par David Farr 
Réalisée par Susanne Bier
Avec Tom Hiddleston, Hugh Laurie, Olivia Colman, Elizabeth Debicki, Tom Hollander, Michael Nardone, Alistair Petrie, David Harewood, Tobias Menzies, Aure Atika, David Avery

Alain Barnoud







mardi 10 mars 2026

Concentré de Guerre froide




Quel meilleur décor que le Berlin des années 60 pour imaginer un scénario où vont se combiner tous les ingrédients du roman noir, du thriller et du roman d'espionnage? En ce mois de juin 1963, l'ancienne capitale du Reich est un concentré de guerre froide. Une véritable frontière sépare l'est et l'ouest. L'arrivée de Kennedy est imminente et vise à rappeler que l'encerclement hostile de la ville est malgré tout sous la protection américaine. 



Le roman choral multiplie les angles et les voix singulières: espions, transfuge suspecte, sniper au féminin, une collection de frissons orchestrés sans temps mort avec en point de mire un homme à abattre, John Fitzgerald Kennedy.

La Répétition Berlin 1963 – Yves Grevet et Jean-Michel Payet – 10/18 – 504 pages – 18,90€ - *** 
Lionel Germain



lundi 9 mars 2026

"Voir le Pays du Matin calme"





C'est comme une chanson un peu triste où les souvenirs sont des projets perdus, un voyage au pays des "matins calmes", un refrain de k-pop. Ian Manook est un grand fournisseur de rêves éveillés. De l'Islande à la Mongolie en passant par le Brésil, il nous promène dans un fauteuil avec pour seul visa un détour chez le libraire. Aujourd'hui on part pour la Corée en compagnie d'un couple de flics à la recherche d'une touriste française qu'on aurait kidnappée. 



Chez Manook, l'exotisme se dissout dans la rencontre avec la culture et les gens dont on partage l'intimité. En Corée, le crime a ses codes. Le lecteur en découvrira la brutalité, comme il découvrira le raffinement culinaire des amateurs de poissons crus. Un roman savoureux porté par des mélodies qui nous invitent à embarquer pour les lointains, à nous abandonner au refrain fredonné par Henri Salvador: 
"Voir le pays du matin calme 
aller pêcher au cormoran 
et m'enivrer de vin de palme 
en écoutant chanter le vent"
Du très bon Manook.

Gangnam - Ian Manook – Flammarion – 448 pages – 22,50€ - *** 
Lionel Germain




jeudi 5 mars 2026

Le cèdre qu'on abat


Quelques décennies en arrière, on comparait le Liban à la Suisse. Mais les coalitions aux intérêts contraires, bien aidées par les pays voisins, ont fini par atomiser le miracle libanais en délégitimant les institutions multi confessionnelles. 

Si Frédéric Paulin en scénarise le drame dans sa trilogie chez Agullo, il ne perd jamais le lien avec la France et sa volonté de maintenir une présence diplomatique au Moyen-Orient. David Hury, lui, a fait le choix de l'immersion complète dans le pays du cèdre avec  le personnage de Marwan Khalil qu'on a découvert dans "Beyrouth Forever". Un flic chrétien proche des milices dont la sœur est morte dans les attentats de 1982 contre Bachir Gemayel et dont la propre fille, Maha, a été défigurée après l'explosion du port en 2020.



Dans "Beyrouth Paradise", Marwan n'est plus flic mais détective privé à la recherche d'une jeune prostituée ukrainienne disparue. Même si le quartier chaud de Maameltein "n'est plus que l'ombre de lui-même", le Paradise est "ce temple du sexe tarifé" qui "scintille dans la nuit. Telle une anomalie dans ce paysage de désolation". Malgré la guerre civile et les guerres tout court, il reste des clients à la recherche d'un fantasme de "fille de l'Est aux cheveux blonds."


Avec ce héros désabusé mais toujours sur le pont du Titanic oriental, on rit, on pleure et on respire "libanais". Les enseignes des bordels clignotent une fois sur deux, l'électricité est une denrée rare, et pourtant la vie continue. La mort aussi bien sûr. Chaque jour est une aubaine pour les survivants qui s'affairent dans une ville déglinguée. 

On s'étonne de cet élan vital presque indifférent au bruit des bombes et à la corruption. Au volant d'une Alfa d'un autre âge, Marwan tient la route, se protège du chaos contemporain en écoutant les vieilles cassettes de Chris de Burgh, les échos étranges de "Jerusalem is lost" ou ceux pleins d'espoir de "I'm going home".

Beyrouth Paradise – David Hury – Liana Levi – 320 pages – 20€ - *** 
Lionel Germain


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mercredi 4 mars 2026

Chercher la petite bête


Seule dans sa grande maison défraîchie d’Oyster Bay (Long Island), non loin de New-York, Agatha Wiggs (Clare Danes), dîte "Aggie", écrivaine ayant remporté le Prix Pulitzer pour son premier roman autobiographique reste paralysée par le syndrome de la page blanche. 
En panne d’inspiration et dévastée par la mort de son fils de 8 ans alors qu’elle était au volant de sa voiture, cinq ans plus tôt, Aggie, lesbienne et divorcée de sa femme Shelley (Natalie Morales), ne parvient pas, en proie à ses tourments, à se relever.
 
Jusqu’au jour où emménage, dans la luxueuse maison voisine, Nile Jarvis (Matthew Rhys), magnat de l’immobilier au passé sulfureux, soupçonné d’avoir tué sa femme, psychologiquement fragile, sans que personne ait pu en faire la preuve.
 
Fils d’une riche famille d’investisseurs sans scrupules, jonglant avec les millions et manipulant les politiciens new-yorkais, il a pour projet écocidaire de faire construire le quartier résidentiel de ses rêves dans une zone défavorisée de la métropole. L’arrivée de cet intriguant nouveau voisin, aussi séduisant qu’inquiétant, va réveiller chez Aggie son instinct d’écrivain, sa curiosité puis son obsession sur les doutes de la culpabilité de Nile. Très entreprenant, celui-ci se rapproche d’elle.

Au fil de leurs rencontres, elle décide de lui proposer d’écrire un livre, une biographie de "l’homme derrière le monstre", grâce à laquelle elle pourrait lui extorquer des aveux. Un best-seller pour elle, une possible réhabilitation pour lui, isolé par la suspicion publique.

Leur accord tourne vite à un duel psychologique de haute intensité, où se mélangent peur et fascination que chacun exerce l’un sur l’autre. Plongée dans une enquête prédatrice, intime et périlleuse, Aggie s’engage dans un troublant jeu de séduction, et tente de répondre à deux questions: où se cache la vérité, et jusqu’où ira-t-elle pour la trouver? La lutte de deux intelligences et de deux instincts de domination pose la question centrale: qui manipule qui?

Entre un Nile Jarvis, effrayant par son animalité, dont la disparition mystérieuse de sa femme fait écho au décès de l’enfant d’Aggie, et une Agathe Wiggs animée par le feu de la vengeance vis-à-vis du jeune chauffard qu’elle tient pour responsable de la mort de son fils, la quête de la vérité s’avérera pour tous deux un redoutable engrenage. Nile voyant en Aggie une part d’obscurité et de rage faisant écho à la sienne.

Autour de ce duo central, l’équation s’enrichit de personnages complexes: le père de Nile, Martin Jarvis (Jonathan Banks, aussi terrifiant que dans "Breaking Bad"), Nina Jarvis (Brittany Snow), l’épouse disparue qui hante chaque scène, Shelley (Natalie Morales), l’ex-femme d’Aggie, et Brian Abbot (David Lyons), agent obsessionnel du FBI.

Sous les traits d’Aggie, Clare Danes (l’extraordinaire Carrie Mathison d’"Homeland"), le visage perpétuellement traversé de mini spasmes, nous gratifie d’une performance bouleversante. Et, en face, Matthew Rhys ("The Americans") compose un méchant démoniaque aux allures d’Elon Musk, carnassier et fier de l’être, qui décèle vite en Aggie une femme "qui a soif de sang". 

Sous le titre "The beast in me", emprunté à Johnny Cash, repose le fondement tout autant que l’intérêt de la série: la "bête" ne désigne pas seulement le potentiel meurtrier, mais aussi chacun des deux protagonistes. Tentés l’un et l’autre de "franchir la ligne" ("walk the line"),in fine, lequel est le plus dangereux?
 
The Beast in Me – 1 saison, 8 épisodes (41-54 mn) – Netflix - **** 
Créée par Gabe Rotter
Réalisée par Antonio Campos, Lila Neugebauer, Tyne Rafaeli
Avec Clare Danes, Matthew Rhys, Brittany Snow, Natalie Morales, David Lyons

Alain Barnoud






mardi 3 mars 2026

Froid dans le dos


Au pays des nuits sans fin, Yrsa Sigurdardottir n'a aucun mal à nous geler les nerfs. Avec son couple Freyja et Huldar, psychologue et flic, elle a publié une série assez réfrigérante dont le dernier épisode malmenait les mères porteuses.




"La Proie" qui vient de paraître a écarté les héros récurrents pour une escapade mortelle en bande organisée. Au cœur d'une réserve naturelle perdue dans ce qui ressemble aux neiges éternelles de l'hiver, elle scénarise une randonnée à l'intention des citadins de Reykjavik qu'on retrouve nus et raides comme des glaçons. Frisson noir qui mêle vertige surnaturel et raison délirante.




La Proie – Yrsa Sigurdardottir – Traduit de l'islandais par Catherine Mercy et Véronique Mercy – Actes Sud actes noirs – 320 pages – 23€ - ***
Lionel Germain




lundi 2 mars 2026

Tout le monde descend


Quand Barbara Abel se lance dans le polar apocalyptique, elle n'oublie pas les fondamentaux de son style. Bruxelles flambe mais c'est le cœur des personnages qui s'embrase. De cette guerre qui frappe la Belgique, on ne saura que le bruit des bombes, le bourdonnement meurtrier du ciel et cette plaie ouverte au cœur de la ville. Dans l'urgence, on suit une famille dont la fuite à travers les ruines va mettre la cohésion à rude épreuve. 




Barbara Abel a choisi les regards croisés d'une tribu en déroute pour nous parler de cette menace que l'actualité rend de plus en plus tangible. Mais le roman maintient un suspense intenable jusqu'à la dernière ligne. Ici s'arrête le monde, alors que là-bas, plus loin, il continue dans la plus grande indifférence.





Ici s'arrête le monde – Barbara Abel – Récamier noir – 368 pages – 21€ - ***  
Lionel Germain