lundi 31 août 2026

Plume d'espion


Deux reprises de Graham Green dans cette collection qui lui est consacrée chez Flammarion avec de nouvelles traductions de Claro. Le charme discret de la colonie mais la fureur feutrée du désordre amoureux au cœur d'un triangle qui rassemble toutes les composantes d'un système épuisé. 

Thomas Fowler, vieux reporter britannique, Alden Pyle, jeune américain idéaliste et Phuong, jeune fille de Saigon, croisent leurs désirs dans cette ville où se joue la rupture entre l'Occident et l'Asie. On est dans les années Cinquante, l'Indochine va devenir le Vietnam et Graham Green raconte aussi la fin du vieux monde auquel l'amour accorde un sursis provisoire. 



L'épopée minuscule de James Wormold, vendeur d'aspirateur et agent secret n'a en commun avec celle de James Bond que le service de sa Majesté. Graham Green a bien été en mission à la Havane, sous la couverture idéale d'un barman confesseur comme le rappelle avec humour Caryl Férey dans sa postface. C'est d'ailleurs l'humour qui caractérise ce roman, scénarisé par Carol Reed en 1959 et interprété par Alec Guinness.



Un Américain très discret - Graham Greene – Traduit de l'anglais (GB) par Claro – Postface de Jean-Christophe Grangé – 320 pages – 21,50€ - ***
Notre homme à la Havane – Graham Greene – Traduit de l'anglais (GB) par Claro – Postface de Caryl Férey – 336 pages – 21,50€ - **** 

Lionel Germain



vendredi 28 août 2026

En dépit du diable


Si Chris Whitaker, auteur magistral du nouveau "noir" américain, affirme avoir "adoré" ce premier roman de Ken Jaworowski, c'est bon signe. Dans les remerciements, l'auteur vous invite par ailleurs à lire les romans du même Chris Whitaker. D'avantage qu'une marque de politesse, on peut y voir une preuve de savoir-vivre qui manque cruellement aux trois héros perdus dans cette petite ville de Pennsylvanie.




Prenez Nathan, le premier de ce "blues band". Gamin, il a mis sa copine enceinte et a dû trouver mille dollars pour l'avortement clandestin. Le voilà qui vole l'alliance de sa mère. Ses parents pensent l'avoir perdue et fouillent la maison.
"Le lendemain, ma mère a glissé puis est tombée dans l'escalier de la cave, (…)toujours à la recherche de sa bague (…). 
Elle est morte deux jours après sa chute."




Aujourd'hui, Nathan est pompier volontaire et marié à Paula, une infirmière avec laquelle il n'a pas pu avoir d'enfants. Dans l'incendie d'une cahute, il tombe sur une somme d'argent qui lui donne des envies d'ailleurs. 

Callie, la deuxième du trio est également infirmière. C'est une collègue de Paula qui cherche à sauver Gabriella, une de ses jeunes patientes condamnée par la médecine. Quant au dernier, Andy, après avoir réussi à se sevrer du manque, il perd sa femme Kate et sa fille Angie dans des conditions effroyables.

Pour assigner sa noirceur à l'intrigue, Locksburg n'est pas un paradis ensoleillé mais une ville minière en pleine déroute, sans cinéma, sans théâtre et peuplée de gens sur le départ. Mais oui, Chris Whitaker a vu juste. La force de ce premier roman tient à la langue et à l'humanité qui nourrissent la trajectoire désespérée des personnages.
 
Reste Callie et son obstination à rejoindre la mer pour en offrir la splendeur à l'adolescente en fin de vie. En dépit du diable qui moissonne, on est porté par la lumière vacillante de Gabriella. 

Small Town Sins – Ken Jaworowski – Traduit de l'américain par Clément Baude – Seuil cadre noir – 336 pages – 22€ - **** – 
Lionel Germain


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jeudi 27 août 2026

Une famille en or

 
Missy Becker a assassiné sa propre mère, une comédienne à l'aura indiscutable. Dans une suite d'entretiens d'une jeune journaliste, Rose Pulzaire, avec la coupable emprisonnée, le roman nous raconte l'invisibilité de certains enfants victimes d'un désamour et de tortures psychologiques difficiles à prouver. 

Cette mère hostile et toxique va hanter Missy Becker jusqu'au moment où la jeune et flamboyante comédienne devient une vieille dame dépendante dont la fille va devoir assumer une prise en charge insupportable.


 
À travers le compte-rendu de Rose Pulzaire, on découvre la complexité du parcours de Missy Becker et l'injustice qui résulte de cet article 205 du code civil: même s'ils ont été défaillants, en l'absence de preuve d'un abandon, les enfants sont condamnés à subvenir aux besoins de leurs parents jusqu'à leur mort. Écrit au présent avec beaucoup de vivacité, le roman propose un éclairage troublant sur les paradoxes de la solidarité familiale.




La place du chat - Patricia Delahaie – Belfond noir – 304 pages – 21€ - ***
Lionel Germain



Face à la mer


"Quand juste avant midi, l'île d'Eilan Eadar finit par apparaître, la pluie battait tellement que Georgina avait enfin consenti à s'abriter dans la cabine, capuche rabattue sur le front. Ses mèches de cheveux noirs fouettées par le vent lui cinglaient le front et les joues. Le soleil se terrait derrière les nuages assassins, de sorte que le premier aperçu qu'elle eut de la minuscule île au large de la côte ouest de l'Écosse fut une abrupte falaise. Malgré l'immensité des vagues qui se fracassaient contre sa paroi rocheuse, Eadar restait inébranlable face à leur rage."




La Malédiction du phare – Laura McCluskey – Traduit de l'anglais (Australie) par Suzy Borello – Michel Lafon – 400 pages – 21,95€ - ***


Sur le site de l'éditeur



mercredi 26 août 2026

L'affaire du sous-marin


Dans la baie de Kjöge, au sud de Copenhague, Kim Wall, brillante journaliste suédoise free lance ayant travaillé pour le "Guardian" ou le "New York Times", embarque ce 10 août 2017 pour une interview à bord de l’UC3 Nautilus. Elle ne donnera plus jamais signe de vie. Rendez-vous lui avait été donné par Peter Madsen, "savant fou", inventeur et constructeur de ce sous-marin expérimental privé, le plus grand du monde. 

Portée disparue dans la nuit par son compagnon, elle est aussitôt recherchée par les autorités danoises, sous la direction du chef de la police criminelle Jens Moller (Soren Malling, "The Killing", "Borgen"). Madsen a pu être sauvé à temps, avant que le Nautilus ne sombre corps et bien, mais Kim Wall demeure introuvable. L’inventeur affirme l’avoir redéposée à quai la veille, près de son entrepôt, avant de reprendre sa route. Une version contredite par les images de vidéo-surveillance, et à laquelle Jens Moller ne croit pas. 

L’affaire devient une enquête criminelle – et c’est une histoire vraie – qui, sous le nom de "L’affaire du sous-marin", va fasciner le Danemark et la Suède. Lorsque le submersible est renfloué, d’importantes traces de sang sont découvertes – celui de Kim Wall – mais pas le corps de la journaliste. Il s’avère que Madsen a volontairement sabordé le Nautilus. 

A chaque stade de l’enquête, le marinier adapte et change sa version des faits: la jeune femme serait morte accidentellement après avoir reçu une écoutille sur la tête. Et, paniqué, il aurait jeté le corps par-dessus bord. Témoignage qui sera à nouveau contredit par la découverte, quelques jours plus tard, d’un tronc de femme décapitée et démembrée.

Le réalisateur Tobias Lindholm (coscénariste de "Borgen") prend le parti de s’attacher uniquement au travail immense, de longue haleine et minutieux, de tous les services, avec leurs femmes et hommes de l’ombre, s’acharnant à établir les faits, afin que le Ministère Public puisse aller au procès.
 
Persuadés de la culpabilité de Madsen, les policiers ne peuvent la démontrer de manière définitive, essentiellement parce que l’autopsie ne révèle pas la cause de la mort. "Sans cause du décès, insiste le procureur Jakob Buch-Jepsen (Pilou Asbaek, "Borgen", "Game of Thrones"), le prévenu ne sera pas condamné".
 
Tobias Lindholm transforme avec génie une affaire sensationnaliste en un drame lent, profond, cauchemardesque. Captant de façon magnifique le courage des uns et des autres, leur professionnalisme et leur humilité, la dignité et la douceur des parents de Kim (Pernilla August et  Rolf Lassgard), la relation forte qui se crée entre Jens, à l’empathie discrète et sincère, et la famille de la victime.
 
Et, originalité suprême pour une série, à aucun moment la victime ni son bourreau n’apparaissent à l’écran. Le nom de Madsen n’est même jamais prononcé. Tobias Lindholm explique: "J’ai voulu proposer le récit le plus précis et le plus humain possible. Pour rendre la dignité à ceux qui le méritent et ne pas mettre encore plus de lumière sur le meurtrier".

Une série exemplaire (presque documentaire), qui évite le spectaculaire, prégnante, à la sensibilité à fleur de peau. Une réussite!

L’affaire Kim Wall – 1 saison, 6 épisodes (45 mn) – Arte.tv - *****
Créée et réalisée par Tobias Lindholm
Avec Soren Malling, Pilou Asbaek, Pernilla August, Rolf Lassgard

Alain Barnoud






mardi 25 août 2026

Descente aux enfers


En 2014, Béatrice s'effondre sur scène alors qu'elle va chanter le premier air d'Elektra de Richard Strauss. Si cette Béatrice n'est pas la muse de Dante, elle est au cœur d'une tragédie familiale dont le premier acte se joue vingt ans plus tôt entre son père et sa mère. 




Le premier est un auteur à succès, la seconde une femme trompée, puis assassinée dans des conditions qui désignent le mari comme coupable. L'accident sur scène de Béatrice va réveiller les fantômes qui rôdent autour de ces cercles de l'enfer: colère, violence, trahison, et la traîtrise ultime grâce à laquelle Gilda Piersanti renverse les certitudes de son lecteur après avoir dessiné brillamment le portrait d'une femme insaisissable.




La Rancune des morts - Gilda Piersanti – Le Masque – 310 pages – 20€ - ***  
Lionel Germain


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La balade nocturne des âmes des morts


Au Nigeria, de nos jours. Un homme et une femme – un peintre qui traque dans ses toiles le souvenir fugace d’autres vies, d’autres morts, une esthéticienne, femme d’un combattant disparu dans la lutte contre Boko Haram, qui fuit avec sa fille les démons du sexisme ordinaire. 




Une fresque romanesque baignant dans le réalisme magique où, au cœur de la capitale du pays le plus peuplé d’Afrique, la nuit, des enfants sans nom et sans âge collectent les fragiles lucioles que sont devenues les âmes des morts. Mais surtout, un tableau sans concession du Nigeria contemporain passé au scanner d’une écriture quasi-documentaire, entre road-trip halluciné et quête métaphysique.



Abubakar Adam Ibrahim est né en 1979; journaliste engagé, il a vu trois de ses livres traduits en français déjà, et son œuvre récompensée pour son travail auprès des femmes victimes du djihadisme.

"La Saison des fleurs de flamme" a reçu en 2015 le Prix de Littérature du Nigeria, le plus prestigieux dans son pays.

Quand nous étions des lucioles – Abubakar Adam Ibrahim - traduit de l’anglais (Nigéria) par Marc Amfreville – Julliard - 492 pages - 25€ - *** 
François Rahier


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lundi 24 août 2026

Féroce et Redouté


Employé maudit, considéré comme un minable par son patron français de Shanghai, Serge Vaxelaire est viré sans ménagement. Effondré dans un premier temps, méprisé par son entourage et par sa propre femme, il sent peu à peu monter en lui un désir irrépressible de meurtre, et pourquoi pas d'un chef-d'œuvre en forme de crime parfait. Ce à quoi il va s'employer en assassinant un vieux chinois désagréable de son quartier.

On le redécouvre sept ans plus tard à Beausanges, petite ville française caniculaire où les grenouilles tombent du ciel. Dans ce cadre apocalyptique, Ashley, une jeune fille à la réputation sulfureuse, est assassinée avec un modus operandi absolument identique à celui que Serge Vaxelaire a utilisé pour mettre à mort l'employé chinois.
 
L'existence supposée d'un imitateur, même très improbable, est une menace effrayante pour Vaxelaire.  Surtout qu'entrent en scène Féroce le flic, son adjoint Redouté, sa collègue Bérénice, et Stanislas, chargé par le ministère de l'Intérieur d'une mystérieuse opération d'audit dans le commissariat promis à une fermeture imminente.



Il y a des artistes du polar qui surprennent par leur capacité à inventer des intrigues farfelues. On pourrait les attribuer à l'IA sans la certitude de l'écrivain dont la présence se manifeste à travers la singularité de l'écriture et le sens du casting. Féroce et Redouté donc. "Féroce", est un capitaine de police d'une beauté presque dérangeante aux yeux de sa collègue Bérénice. Mais son magnétisme masque de gros secrets.





L'enquête qui va tenter de résoudre le mystère de la mort d'Ashley nous vaut un concentré de quiproquos dans la recherche du coupable, et un bon suspense autour du lien avec le meurtre de Shanghai.
 
Grâce à ce ton décalé et à la justesse du regard porté sur chacun des personnages, Victor Guilbert offre une parenthèse de bonne humeur parfois corrosive, avec la promesse d'une chute très surprenante.

Les diables de Beausanges – Victor Guilbert – Flammarion – 441 pages – 22€ - ****
Lionel Germain