mardi 5 mai 2026

La voix de son maître


C'est une voix qui va nous accompagner sans nous voir puisqu'elle s'adresse avec le "tu" d'usage entre collègues au jeune enseignant dont c'est le baptême du feu.
"Prends la première porte, traverse la cour et descends l'escalier pour nous rejoindre. Tu n'es pas en avance, tu sais."




Nous voici donc au Lycée Célestin Pharamont, un patronyme qui fleure bon la IIIème République, le grand élan colonial et les rumeurs de "ballet rose". Comme dans "Décrochages" le roman de Julien Fyot, Fabrice Sanchez nous promène avec son débutant dans un univers en perdition. Les nouveaux enseignants débarquent dans une nuit de la connaissance où les promesses de l'aube n'engagent que les naïfs.



"Les enfants, nous leur avons donné la parole avant que de leur donner un langage."

Un temps anesthésié par les inspecteurs, "ces princes de l'envol" qui le bercent de "nouvelles" compétences à mettre en œuvre avant de disparaître et de l'abandonner face à la meute hostile, le prof se dissout peu à peu dans sa propre violence, puis refait surface en s'accrochant à une élève qui joue le jeu.
 
Jusqu'au prochain naufrage, au couteau en classe, au harcèlement, aux collègues dont les enfants sont à Saint-Elme. Jusqu'à la mue enfin, un sadisme désespéré qui permet de rester sur le ring en attendant la visite du ministre pour achever la farce. 
"Nous pensions que l'école était un sanctuaire (…) Enseigner aujourd'hui, c'est s'accouder à l'abîme."
Implacable.

Grand Poisson - Fabrice Sanchez – Plon – 380 pages – 21,50€ - ****
Lionel Germain



lundi 4 mai 2026

Caryl d'Ille-et-Vilaine


On n'en finit pas d'énumérer les féminicides français. Certains se complaisent à mettre en avant l'origine des meurtriers comme s'il fallait chercher les boucs-émissaires d'un drame qui n'a pas de patrie. Pour rester dans le franco-français, Sophie Loubière avec "Une minute de silence" ou Caryl Férey avec "Magali" illustrent ce que la rubrique des faits divers a de plus sordide.
 
Ni une affaire de couleur de peau, ni même de classe sociale, en France comme partout dans le monde les femmes meurent sous les coups portés par les hommes, et le meurtre de Nadine Trintignant nous a révélé que le monde de la culture n'est pas épargné. 




"... De Magali «il restera la générosité, la luminosité de son regard pétillant» témoigne l'une de ses cousines." Cette éducatrice de 42 ans, mère de 4 enfants, a été tuée par son mari. N'attendez pas de Caryl Férey une version "à suspense" des événements, l'auteur mène l'enquête après avoir découvert le lieu du crime, un petit village où lui-même a grandi.




"Raconte pas ta vie" disait Marcel Duhamel aux candidats à la série noire, et c'est justement parce qu'il nous raconte la sienne que l'auteur inscrit au catalogue de Gallimard nous passionne. Quand on porte le prénom d'un tueur en série américain est-on prédestiné à servir la soupe épicée du polar? Non, répond le Caryl Breton.

Magali - Caryl Férey – Pocket – 160 pages – 7,70€ - *** 
Lionel Germain