lundi 19 janvier 2026

Marchands de malheur


Joyce Carol Oates a un don particulier pour déconstruire les apparences: "Un livre de martyrs américains" où elle réussissait l'exploit de partager les visions du monde contradictoires sans jamais se livrer à une dépréciation des victimes véritables, "Poursuite", magnifique roman où chaque personnage est tributaire du récit d'un autre, deux exemples d'une relecture magistrale d'un fait-divers ou d'une pure excursion romanesque.




Elle continue dans "Sacrifice", réédition de 20216, le travail entrepris dans "Eux", publié chez Stock en 1971. En écho aux émeutes de 1967 à Détroit provoquées par une descente de police visant essentiellement des Afro-américains, Joyce Carol Oates raconte le drame vécu par une adolescente du New-Jersey en 1987. Retrouvée ligotée et recouverte d'excréments, la jeune fille accuse des flics blancs. 



La victime est bien réelle et les tensions raciales sont fondées sur de vraies injustices mais le génie de l'autrice interroge le contexte, les instrumentalisations des militants des droits civiques, la cupidité d'un pasteur, la radicalité d'un leader de l'Islam, tous moins soucieux de la victime que du "bénéfice" qu'elle représente. 

Et si cette déconstruction de l'agression subie par la jeune fille va jusqu'à effacer la logique des apparences, le lecteur n'est pas tenté de douter d'une vérité première: l'inégalité raciale qui divise profondément et plus que jamais l'Amérique.

Sacrifice - Joyce Carol Oates – Traduit de l'américain par Claude Seban - Philippe Rey – 384 pages – 13,90€ - **** 
Lionel Germain