mercredi 4 février 2026

Marx ou crève


Silhouette frêle avec dreadlocks interminables, sous un épais pull à capuche, le regard dirigé vers ses pompes pour passer inaperçue, une jeune femme débarque sur le quai d’une petite gare de province.
 
En fuite, activement recherchée et traquée par un commando de la DRSD (Direction du Renseignement et de la Sécurité de la Défense), elle espère, dans son village natal de la France profonde, préserver son incognito et dissimuler son passé trouble en se cachant dans l’appartement à l’abandon de sa défunte grand-mère.
 
Il ne lui reste que des K7 enregistrées par son aïeule, un walkman et l’alcool pour tuer les journées trop longues et les traumatismes trop ancrés de son passé d’ancienne des forces spéciales.
 
Experte en kung-fu et rompue au maniement des armes, elle parvient à se faire embaucher en intérim, sous une fausse identité, dans la chaîne de production de l’usine d’électroménager d’à côté. En proie à la globalisation, cette entreprise familiale vient d’être rachetée par un industriel coréen. Dont la finalité est la délocalisation.
A peine Margot (Margo Brancilhon), comme elle se fait appeler, entame-t-elle sa mission, que la grève éclate. Plutôt étrangère au combat qui s’engage, Margot fait la connaissance et se lie rapidement d’amitié avec JP (Joey Starr).
 
Contremaître fort en gueule, ancien toxicomane qui a tout perdu, il est parvenu à se sauver de la drogue par la pratique intensive du vélo et par la lecture assidue du "Capital" de Karl Marx dont il possède tout un arsenal de citations qu’il dégaine à qui mieux mieux. Il affuble Margot d’un surnom, en l’interpellant dans l’atelier: "Machine".
 
La lutte sociale fait rage dans l’usine et les compromis sont durs à trouver entre un syndicat déterminé à obtenir des indemnités et JP qui rêve d’autogestion. Terme qui ne plait guère aux actionnaires, à l’émissaire du gouvernement, à la préfète, au syndicat…
 
Margot décide finalement de mettre sa science de la bagarre au service des salariés. Elle passe peu à peu d’un combat pour sa vengeance personnelle à un combat solidaire pour l’émancipation collective, et va s’occuper, en pasionaria, de tous ceux qui se dressent sur son chemin et sur celui des ouvriers.
 
Mais, à force d’en découdre avec ses poings, ses pieds, ses coudes, il lui devient difficile de ne pas se faire remarquer et de rester sous les radars, profil bas. Le danger étant grand de voir son passé la rattraper et, avec lui, des ennemis sans scrupules.
 
Comédie sociale décapante volontairement caricaturale, "Machine" pourrait être "Kill Bill" revisitée par les frères Dardenne. Nombreux sont les clins d’œil au film de Tarantino, ne serait-ce que la première combinaison de travail de Margot, jaune avec un liseré noir, référence à Uma Thurman, la Mariée de "Kill Bill".
 
La série tient beaucoup au duo principal d’acteurs: spécialement Margot Brancilhon, méconnaissable avec son côté "badass" (loin de l’avocate de "De Grâce") dans un rôle très physique, assurant les cascades, et à laquelle on doit la plupart des scènes d’action, véritables prouesses, et Joey Starr, bourru mais aussi tout en douceur.
 
Une panoplie de figures secondaires "clichés" voire ridicules accentue le caractère satirique et burlesque de la série. En support de l’action, la bande-son (que l’on retrouve dans le walkman de Machine) privilégie les années 90: Lady Laistee, Anastacia, Jamiroquai, K-Maro…

Les deux créateurs-scénaristes, Thomas Bidegain ("Un Prophète", "De rouille et d’os") et Fred Grivois ("Piste noire", "L’invitation") réussissent ce mélange des genres, cette association de deux termes qui d’emblée ne collaient vraiment pas ensemble: kung-fu et communisme.
 
Ce qui aurait peut-être réjoui un certain Jean-Luc Godard qui déclarait: "Je préfère les films de kung-fu aux films politiques parce que dans les films de kung-fu, il y a de la politique. Et pas l’inverse… ".

Machine – 1 saison, 6 épisodes (52 mn) – Prime Video - *** 
Créée par Thomas Bidegain et Fred Grivois
Réalisée par Fred Grivois
Avec Margot Brancilhon, Joey Starr, Guillaume Labbé, Alysson Paradis, Sébastien Lalanne, Anne Benoît, Hubert Delattre, Michaël Abitboul

Alain Barnoud





mardi 3 février 2026

Mauvais lièvres


Chiens lévriers espagnols, les "galgos" ne sont pas considérés par la loi comme des animaux mais comme des outils aux mains des chasseurs. Ce qui explique que plus de cinquante mille de ces chiens soient torturés et mis à mort chaque année en toute impunité.




"Chiens fous", le titre du roman de Max Monnehay fait pourtant référence à un homme, un tueur qui a commis à Bordeaux une série de crimes sadiques. La justice a trouvé un coupable présumé que va défendre un avocat convaincu de son innocence. C'est ce va-et-vient entre la procédure judiciaire et le paysage andalou que l'autrice installe comme arrière-plan d'une horreur partagée entre les hommes et les chiens.




Chiens fous – Max Monnehay – Harper Collins noir – 336 pages – 20,50€ - *** 
Lionel Germain



lundi 2 février 2026

Les âmes des morts


"Voilà pourquoi Rémi accueillit la neige comme le Messie. Elle mettait du blanc dans son noir. Elle couvrait de virginité les souillures de l'humanité."




Cette langue onirique est la signature d'Ingrid Astier. Elle nous ramène avec bonheur le héros de Quai des enfers, alors policier à la brigade fluviale. Aujourd'hui Rémi est tireur d'élite à l'Antigang. Les "gangs" ont parfois une genèse mythologique, comme celui du roman qui sème la terreur, et dans toute mythologie, les affaires de famille s'invitent au carrefour de l'Olympe. 




Ingrid Astier joue avec l'enfance de l'art, là où Œdipe croise la folie meurtrière de Chronos.

Ultima – Ingrid Astier – Série noire Gallimard – 440 pages – 21€ - *** 
Lionel Germain