dimanche 21 décembre 2025

Le crime en alternance


Benjamin Dierstein ne cache pas son admiration pour Ellroy. Il promène sa caméra à fleur de bitume, dans les égouts et les caniveaux de la fabrique du monde. Si l'Histoire s'offre à nous le plus souvent sous la forme d'un "roman national", ses héros ne figurent plus qu'à l'arrière-plan d'un bon roman historique. Et conformément au "principe d'Ellroy", les rôles titres du polar se partagent entre flics et voyous. 



"Bleu, blanc, rouge", premier volet de cette trilogie, renvoyait à la fin des années 70. On y découvrait la traque d'un trafiquant d'armes surnommé Geronimo, celle plus réelle de Mesrine, les exactions du SAC, l'affection de Giscard pour les diamants et les safaris à l'antilope. "L'étendard sanglant est levé" démarre en janvier 1980 après un petit détour inaugural en 1965 où la tambouille post-coloniale affine sa recette mafieuse dans les faubourgs de la "Françafrique". 



Mais le projet romanesque est d'une telle ampleur qu'on ne peut le réduire à un catalogue  de bavures historiques. Les petites mains et les gros bras sont la chair idéale du roman. Au revers du pathos dialogué par les maîtres du monde, le réel est usiné dans le chaudron trivial des passions humaines. C'est là qu'on retrouve les héros de Benjamin Dierstein: Jacquie, femme flic des Renseignements Généraux, le service dont est issu la DGSI, Paolini, agent de la BRI, et Jean Gourvennec, flic sacrifié dans une mission d'infiltration au cœur d'Action Directe. 

Terrorisme, recyclage mafieux d'un mercenaire, luttes politiques pour le pouvoir, les ombres qui dansent autour du feu de joie hexagonal laissent en pleine lumière les comparses du bottin mondain. Pasqua, Pandraud, Giscard, Mitterrand, on les connaît parce qu'ils mènent apparemment le bal, mais les vrais héros sont des héros de roman, et ce sont eux qui nous mitonnent pour 1981 une alternance du crime.

L'étendard sanglant est levé - Benjamin Dierstein – Flammarion – 912 pages – 24,50€ - **** 
Lionel Germain




samedi 20 décembre 2025

De l'existence des monstres


David Coulon est particulièrement retors. Il nous promène dans le sillage d'un assassin que le lecteur aura la charge d'accompagner sur son chemin de croix malgré l'ombre portée de la victime. On s'en veut d'épouser le point de vue du criminel perdu dans ses efforts pour échapper aux conséquences de ses actes.

Quand Emma, une petite fille de huit ans, entend des monstres rôder autour d'elle, on la place en famille d'accueil, et jusque-là tout est conforme à la tragédie ordinaire vécue par des milliers d'enfants dont l'environnement est toxique. 




Mais quand le frère d'une de ces "mamans" d'accueil, le fameux criminel coupable d'un féminicide, se cache dans la maison de sa sœur, il partage bientôt avec la fillette la certitude qu'un autre monstre occupe les lieux. Et David Coulon renverse la distribution de l'angoisse. Oui, les monstres existent et rôdent la nuit, mais qu'ils se méfient aussi des victimes. Elles ont parfois de sérieux comptes à régler.



Le murmure des victimes - David Coulon – Fayard noir – 320 pages – 21,90€ - *** 
Lionel Germain



vendredi 19 décembre 2025

Plume et pinceau


Dans ces 13 accidents de parcours, on bourlingue sur tous les continents à la recherche du coup de griffe meurtrier, et on fait escale en Flandre avec Mabrouk qui se rêve en futur Benazzi du rugby hexagonal. On connaît le charme des troisièmes mi-temps:
"décapsulage par le pack, ouverture au goulot sur les ailes, (…) cadrage débordement des canettes sans recours à l'arbitrage vidéo et maul à la bière suivi d'une transformation cul-sec."



Après l'échange de maillots, on se retrouve comme au premier jour du monde, et quand on s'appelle Mabrouk, on découvre alors que ça pose un problème qui peut s'avérer fatal. Près d'Ostende, on ne tolère que l'ivresse made-in-Flandres et si les poulets ne sont pas forcément de mauvais bougres, les réflexes de meute ont la vie dure. Ce sont ces préjugés que la plume de Pierre Hanot égrène accompagnée du pinceau impitoyable de Yan Lindingre.
 



Poulets pigeons - Pierre Hanot, illustrations de Yan Lindingre – Plume de chat – nouvelles – 104 pages – 15€ - *** 
Lionel Germain



mercredi 17 décembre 2025

Devine qui va mourir?


La petite ville irlandaise de Kilraven, à peine 5000 âmes, compte, pour traiter de l’actualité locale, sur le seul "Kilraven Chronicle", quotidien exclusivement en format papier, et en fortes difficultés financières.

Elvira Clancy (Cullen Siobhan, "Bodkin", "The Dry"), 25 ans, a été embauchée depuis six mois au titre de rédactrice de la rubrique nécrologique (Obituary : nécrologie en français). Coupes budgétaires obligent, son rédacteur en chef, Hughie Burns (David Ganly), lui annonce un jour qu’elle ne sera désormais plus payée qu’à la pige. Donc seulement lorsqu’un hommage sera publié! 

Célébrer des défunts insuffisamment nombreux pour lui permettre de vivre décemment l’incite à s’interroger: pourquoi ne pas accélérer un peu le processus? Et ne pas organiser elle-même quelques trépas, aider en quelque sorte la nature, surtout en le faisant avec un minimum d’éthique? Tout en anticipant la notice nécrologique de ses "victimes", choisies parmi les moins méritants de ses concitoyens. 

En tuant "accidentellement" un homme "vénéré" (à tort) localement, elle va se découvrir une soif de sang insoupçonnée et, à la manière d’un Dexter Morgan, se convaincre qu’elle ne tuera que "des mauvaises personnes". Ces décès devront ressembler à des accidents, à des suicides, à des incidents médicaux, qui ne doivent pas attirer l’attention de la police. Jusqu’à ce que les choses se compliquent.

Elvira, sosie de la gothique Mercredi de la famille Addams, a une jolie plume et aucune empathie. Obsédée par son travail et par la mort, elle oscille entre pulsions meurtrières et penchants morbides, alimentés par le désespoir de la mort de sa mère à sa naissance et par la vue de son père, Ward (Michael Smiley, "The Lobster", "Luther"), sombrant dans l’alcoolisme. 

Sa vie sociale s’arrête à la relation complexe qui l’unit à Mallory Markum (Danielle Galligan), rude "amie" d’enfance avec laquelle elle a très peu en commun, sinon d’être toutes deux orphelines de mère, et, au sein du journal, à son coup de foudre pour Emerson Stafford (Ronan Raftery), séduisant et ambitieux journaliste travaillant à la rubrique criminelle.

Tout au long d’une intrigue baignant dans une atmosphère "dexterienne", à la "Fargo", sur fond d’Irlande rurale, avec en fil rouge une enquête sur un cold case, "Obituary" ne fait qu’effleurer la critique sociale pour mieux s’inscrire dans une comédie, policière et sombre. Bijou d’humour noir - autant que ravageur – la série nous entraîne dans un labyrinthe de secrets refoulés, dans l’engrenage d’un piège fatal. 

Elvira trouve en l’excellente Cullen Siobhan une interprète parfaitement ambiguë, qui n’hésite pas à questionner ses certitudes et ses incertitudes. "Obituary", sorte de "dramédie macabre", joue la carte de l’absurde, de l’humour et du suspense, se distinguant ainsi judicieusement des séries-fictions irlandaises politiques ou misérabilistes. A découvrir et à déguster comme un bon vieil irish whiskey.

Obituary – 1 saison, 6 épisodes (52 mn) – Paramount + - *** 

Créée par Ray Lawlor

Réalisée par John Hayes, Oonagh Kearney

Avec Cullen Siobhan, Ronan Raftery, Danielle Galligan, Michael Smiley, David Ganly, Evanne Kilgallon, Noni Stapleton, Michael Hough
Alain Barnoud







mardi 16 décembre 2025

Un conte initiatique


On connaît la boutade de Peter Graham, vieille gloire du fandom: "L’âge d’or de la science-fiction, c’est treize ans." Militant de la cause, Serge Lehman sait bien que ce n’est pas vrai: tout commence à treize ans peut-être, mais ce qui surgit à l’improviste un soir d’été peut vous laisser métamorphosé à jamais.




Ce beau conte initiatique, où l’on n’est jamais très loin du "Corps" de Stephen King, raconte les dernières vacances d’été de quatre préados réunis par une amitié fusionnelle et un même goût pour l’aventure et les terrains vagues. Un jour, le surnaturel impose son évidence. Mais ce qui aurait pu être une banale histoire d’ovni s’arrête au bord du non-dit, en une manière de transfiguration biblique: de quoi cet éphèbe rayonnant est-il le nom? 


Ce court roman avait été publié initialement dans la revue "Bifrost" en 1997. Romancier, essayiste, scénariste, Serge Lehman est aussi un auteur de BD récompensé à Angoulême par le prix René-Goscinny 2025 pour "Les Navigateurs".

L’Inversion de Polyphème - Serge Lehman - Le Bélial - 105 pages - 9,90€ - ***
François Rahier


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lundi 15 décembre 2025

Le bal des prédateurs




L’inspecteur Sadorski est inspiré d’un personnage réel qui a sévi de 1942 à 1945. Dans ce huitième chapitre de la série, les ravages de la spoliation des juifs et le bal des prédateurs alimentent une intrigue pleine de la fureur des règlements de comptes entre les vainqueurs et la meute en déroute des vaincus. Alors que le flic révoqué se terre avec sa femme sous un faux nom, le revenant du titre vient le hanter et lui rappeler ses crimes de collaborateur.



Le retour des déportés, la honte de l'accueil qui leur est réservé, les horreurs de l'épuration et enfin les combines des ultimes profiteurs de guerre, tout témoigne de la noirceur d'une époque trop souvent réduite aux sursauts héroïques de la Résistance.

Les revenants de l'inspecteur Sadorski - Romain Slocombe – Robert Laffont La Bête noire – 510 pages – 21,90€ - ***

Lionel Germain



jeudi 11 décembre 2025

Au bon plaisir du prince


Magistrat à Rome auquel on doit le "Romanzo criminale" et d'excellents numéros de duettistes avec Carlo Bonini, Giancarlo De Cataldo s'installe dans la banlieue de la capitale italienne pour le portrait saisissant d'une jeune fille. 



Sharo aurait pu connaître le destin marginal des déclassés auprès d'une mère invalide si elle n'avait pas rencontré le "Prince" qui semble régner sur la mafia locale. Rebaptisée la "Suédoise" à cause de ses cheveux blonds, elle devient à son tour une "princesse" dans le monde du crime. Menaces et trahisons vont désormais accompagner son ascension dans cet univers où la loyauté est toujours conditionnelle. Du grand roman noir.



La Suédoise – Giancarlo De Cataldo – Traduit de l'italien par Anne Echenoz – Métailié  noir – 240 pages – 21,50€ - ***
Lionel Germain



mercredi 10 décembre 2025

"Ô temps! suspends ton vol"


L’Australie, à l’instar d’Israël, est une nouvelle pépinière de séries, aussi variées qu’attractives. On peut, entre autres, s’attarder sur "Profession: reporter", "Mystery Road", "Upright", "The Slap" ou "Deadloch". Toutes nous font découvrir les faces contrastées de ce continent, de Sydney à Perth, de l’Outback à la Tasmanie.

C’est au nord de la province du Queensland, dans la petite ville d’Ashford, que nous transporte la saison 1 de "Black Snow". En 1994, une professeure de lycée propose à ses élèves "collés" de créer une capsule temporelle pour célébrer le centenaire de l’établissement en 2019. Parmi eux, Isabel Baker (Talija Blackman-Corowa), adolescente noire de 17 ans, est retrouvée assassinée quelques jours plus tard. 

Ce crime, qui a profondément choqué la petite ville et dévasté la communauté australienne des mers du Sud à laquelle appartenait Isabel, laisse la famille broyée de chagrin. L’affaire n’a jamais été résolue, le tueur jamais retrouvé, laissant la communauté dans l’angoisse et l’incompréhension, créant une suspicion dans toute la ville, brisant l’harmonie mise des années à se construire.

Vingt-cinq ans plus tard, les anciens élèves ouvrent la capsule et, parmi les objets déposés à l’époque, découvrent une lettre d’Isabel dans laquelle elle évoque "des prédateurs déguisés en amis", des gens "qui se nourrissent de la souffrance" et une menace imminente pesant sur elle. 

Le shérif de l’époque avait immédiatement ciblé un éventuel vagabond. Désormais, c’est à James Cormack (Travis Fimmel, "Dune", "Vikings"), policier de Brisbane spécialisé dans les cold cases, de faire émerger la vérité, après réouverture de l’enquête, avec l’assistance de Hazel (Jemmason Power), la sœur d’Isabel. Au mystère du crime, s’ajoute celui de ce flic tourmenté au regard hypnotique. Obsessionnel et pugnace, dévoué et compulsif, quelles anciennes blessures cache-t'il?

Tout au long de cette enquête où se confrontent les secrets enfouis et les fantômes du passé d’Ashford, où tout le monde peut être coupable, les obstacles vont s’accumuler sur son chemin, surtout lorsqu’il s’agit d’interroger sinon de harceler le petit groupe de jeunes de l’époque. L’histoire personnelle de James, interférant avec l’intrigue, apporte une substance supplémentaire à la série, construite en flash-backs fréquents et bien orchestrés. Dans une atmosphère envoûtante et mystérieuse, au fur et à mesure que se révèlent les secrets et les mensonges de la petite communauté. 

"Black Snow" prend alors  plus d’envergure lorsqu’elle élargit son propos en évoquant le "blackbirding", le trafic, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, des esclaves calédoniens vers les plantations de sucre du Queensland. Et qu’elle se fait le miroir des rapports entre Australiens blancs et descendants des îles Pacifique. 

Un substrat historique pour une série dont l’intérêt et le suspense, bien alimentés et ne se démentant pas, s’achèvent sur un dénouement pas inattendu mais habilement amené, dans un dernier épisode où domine l’émotion, un brin convenu et consensuel. Une série des antipodes, prégnante, à suivre. 

Black Snow – 2 saisons, 2 x 6 épisodes (50 mn) – Polar+, C+Séries - *** 

Créée par Lucas Taylor, Beatrix Christian, Boyd Quakawoot

Réalisée par Sian Davies, Matthew Saville

Avec Travis Fimmel, Talija Blackman-Corowa, Jemmason Power, Seini Willett, Gulliver McGrath, Eden Cassidy, Jimi Bani
Alain Barnoud






mardi 9 décembre 2025

Les fantômes du King


Douze textes, dont près de la moitié constituée de courts romans inédits, et une poignée de nouvelles parfois publiées confidentiellement, c’est la moisson que nous offre King. Entre surnaturel et paranormal, thriller et roman noir, ces textes sont loin d’être des fonds de tiroir.


Et c’est peu de dire qu’ici l’auteur revisite son œuvre: bien sûr, on y retrouve certains de ses personnages au destin inachevé, mais l’âge venant, le regard qu’il porte sur les êtres et les choses s’empreint de sérénité et de tendresse. Les chiens y sont pour quelque chose, comme s’ils avaient un accès privilégié au monde invisible. Même si les chemins qu’on arpente, ici et là dans ce recueil, sont semés d’embûches où se tapit le Mal, et que tout laisse penser que "la vie n’est qu’un rêve furtif, par un après-midi d’été", il reste encore possible de croire…


Plus noir que noir - Stephen King - traduit de l’anglais (États-Unis) pat Jean Esch - Albin Michel - 624 pages - 24,90€ - Numérique: 16,99€.
François Rahier


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lundi 8 décembre 2025

La nuit des flambeurs


S.A. Cosby ne fait pas dans la dentelle pour tramer ses intrigues et, question noirceur, son quatrième roman publié en France surpasse ses œuvres précédentes comme le suggère l'auteur lui-même dans sa note de remerciements. "Le roi des cendres" est une œuvre brûlante au sens propre, imaginée autour d'une entreprise de pompes funèbres dont le crématorium recycle les indésirables de la mafia locale. 



On est en Virginie, dans la petite ville en déclin de Jefferson Run où Roman revient s'intéresser aux affaires familiales. Son père est mal en point, son frère a des ennuis avec la pègre, sa mère a disparu, et sa sœur soupçonne le patriarche d'une mauvaise action. La société funéraire est au cœur d'un monde très violent qui justifie la référence à Hammett, souvent évoquée pour la description des mécanismes de corruption et de prédation. Amateurs de happy-ends, passez votre chemin.



Le Roi des cendres - S.A. Cosby – Traduit de l'américain par Pierre Szczeciner – Sonatine – 408 pages – 23,50€ - ****  
Lionel Germain



mercredi 3 décembre 2025

Extérieur nuit


Durant "les années de plomb", de fin 1960 à fin 1980, l’Italie connut une intense période de troubles sociaux et politiques, secouée par une vague d’actions terroristes. Cette vague atteignit son paroxysme avec l’enlèvement, le 16 mars 1978, d’Aldo Moro (Fabrizio Gifuni), président du parti de la Démocratie Chrétienne, par les Brigades Rouges, organisation terroriste d’extrême-gauche. 

Marco Bellochio, dans "Esterno notte", restitue en six épisodes les circonstances et les conséquences de cet enlèvement, puis l’assassinat d’Aldo Moro, vingt ans après avoir déjà réalisé le film "Buongiorno notte". Il y retraçait l’affaire, dans le huis clos d’un appartement, du point de vue des ravisseurs, imaginant un drame psychologique focalisé sur les regrets d’une des brigadistes. 

Le contexte de cette année 1978 est explosif: au moment où Enrico Berlinguer (Lorenzo Gioielli), chef du parti communiste italien (PCI) – le plus puissant de l’Occident - affirme sa volonté de prendre ses distances avec Moscou, le jour où Aldo Moro s’apprête à réaliser avec lui, sans l’assentiment de ses pairs, le "compromis historique", les Brigades Rouges frappent. Elles ne voient, dans cette alliance, qu’une compromission avec les "sociaux-traîtres".

Dans "Esterno notte", Marco Bellochio adopte une construction ambitieuse et chronologique de ce moment très sombre de la vie italienne, et le revisite, dans chaque épisode, au travers du point de vue des différents protagonistes. Il indiquait notamment, dans un entretien, que "la série (le format) permettait de privilégier les personnages, comme dans un roman, de circuler de l’un à l’autre, pour concevoir une dramaturgie en forme de prisme". En l’occurrence un quintuple prisme, à la fois public – l’Église, l’État, les Brigades Rouges – et privé, la famille du politicien et Aldo Moro lui-même. 

Porté par un casting éblouissant, le récit passe successivement en revue les acteurs du drame: le ministre de l’Intérieur, Francesco Cossiga (Fausto Russo Alesi), ancien disciple et fils spirituel d’Aldo Moro, qui, paranoïaque et obsessionnel, refuse tout négociation avec les terroristes; le Pape Paul VI (Toni Servillo), vieillard défaillant, frileux et velléitaire, avec lequel Aldo Moro entretenait une relation quasi-filiale; le Président du Conseil, Giulio Andreotti (surnommé "Le Divin", Fabrizio Contri), couard et mesquin; Eleonora Moro (Margherita Buy), l’épouse forte, digne et lucide dans l’épreuve; et un couple de brigadistes, Valerio Morucci (Gabriel Montesi) et Adriana Feranda (Daniela Marra), qui témoigne de ses doutes mais ne parviendra pas à entraver le jusqu’au-boutisme de ses camarades.

Dans cette série très documentée, le réalisateur ne nie pas malgré tout une part de fiction, et affirme avoir "essayé de tirer profit des zones d’ombre, des moments flous, et de les investir avec de la fiction. Mais la réalité n’est jamais très loin". Réalité avec laquelle il n’est pas tendre, citant en particulier une phrase de Francesco Cossiga: "Sauver Moro et protéger l’intégrité du pays, c’est incompatible"

Hostiles à toute négociation, la Démocratie Chrétienne et Giulio Andreotti, totalement opposés à l’ouverture de la coalition gouvernementale aux communistes, jouent le pourrissement; prétextant la folie de Moro et espérant secrètement que le député, homme patient et visionnaire, soit éliminé par ses ravisseurs. Ce qui adviendra, son cadavre sera retrouvé cinquante-cinq jours plus tard dans le coffre d’une voiture, au centre de Rome.

Marco Bellochio concluera, évoquant Aldo Moro, que la série "offrait la possibilité de le découvrir en tant qu’homme, avec sa faiblesse, sa rage de survie … C’est une sorte de figure christique, mais c’est un Christ qui ne voulait pas porter sa croix".

Esterno notte – 1 saison, 6 épisodes – Netflix - ***** 

Réalisée par Marco Bellochio

Avec Fabrizio Gifuni, Margherita Buy, Toni Servillo, Fausto Russo Alesi, Gabriel Montesi, Daniela Marra, Fabrizio Contri
Alain Barnoud






mardi 2 décembre 2025

Damasio: Biopunk contre Cyberpunk


Comme à Rome la Villa Médicis, ou la Casa de Velázquez à Madrid, il existe à San Francisco un havre de culture qui accueille, depuis 2021, des artistes en résidence. C’est la Villa Albertine, au cœur même de la Silicon Valley. 

Alain Damasio en était l’invité au printemps 2022. Ce philosophe, devenu en quelques années une référence majeure dans la SF française ("La Horde du contrevent", "Les Furtifs"), en revient avec ce qui est peut-être le plus abouti de ses livres, un essai "technopoétique" mêlant chronique littéraire et science-fiction.

Ces "Contre-Chroniques de San Francisco", comme il les appelle, se prolongent dans une dystopie, la vision bouleversante de la Silicon Valley emportée dans une tourmente de fin du monde, et la revanche, malgré tout, du vivant.


Biopunk contre cyberpunk, c’est un peu ici le credo de Damasio. La contre-culture californienne a repoussé l’horizon d’égalité des valeurs de l’humanisme européen au profit d’une libération individuelle autocentrée. Elle portait en elle la promesse d’une émancipation de nos corps et de nos esprits par la technologie, mais au lieu de nous libérer, cette augmentation de l’humain s’est construite sur une intensification sans précédent des mécanismes de dépendance et d’auto-aliénation.




Dans ce monde de geeks comment ne pas être aliéné par l’objet technique? Ici, une réponse critique ne peut se contenter d’une réaction négative, elle doit esquisser ce qui serait une technologie positivement vécue. Dernier avatar des grands récits de progrès, le transhumanisme est un leurre. Ne s’agirait-il pas, alors, d’être simplement plus humains?

Damasio revendique le droit de "mythifier", contre tous les mystificateurs. Il faut maintenir ouvert le pouvoir d’émancipation des mythes d’hier et d’aujourd’hui: les robots de Capek ou d’Asimov, "Matrix", "Blade Runner", peuvent donner sens à ce que nous n’arrivons plus à appréhender.

Vallée du silicium - Alain Damasio - Albertine/Seuil - 318 pages - 19€ -  ebook, 14,99€ - ***
François Rahier


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lundi 1 décembre 2025

Loulou le terrible


Jacques Saussey a obtenu en 2023 le Grand Prix du Festival des littératures policières de Libourne pour "L'Aigle noir". Avec "Invisible", il perfectionne encore sa maîtrise du suspense. On y découvre Loulou, le routier équipé de gants Mapa et d'eau de Javel qui sillonne les routes européennes façon "mortelle randonnée". 




L'âme noire de ce psychopathe est cartographiée avec une précision terrible. On finit par le connaître de façon si intime qu'on anticipe les horreurs à venir. On pourrait presque s'émouvoir de cette extrême douceur dont le monstre est capable avec sa famille, ou avec cette prostituée espagnole. Elle rêve de la tendresse de son client régulier sans soupçonner le caractère sanglant de son agenda criminel.



Loin d'être un catalogue de perversités, le roman doit beaucoup au personnage qui finira par affronter le tueur en série. Alice est une jeune motocycliste de la gendarmerie. Elle s'est promis de venger la mort d'un collègue victime d'une bande de "bikers" qu'elle va infiltrer.

On sait que les routes du criminel et de la justicière vont se croiser. Elles sont jalonnées de cadavres déjà inscrits dans le répertoire des grands crimes en série. Loulou a un "plan" dont on peut trouver l'origine dans la compilation d'un certain Yessua S. Ekaj. Après avoir frissonné sans répit sur plus de 400 pages, le lecteur pourra s'amuser à déchiffrer cette dernière énigme.

Invisible - Jacques Saussey – Fleuve noir – 448 pages – 21,95€ - ***  
Lionel Germain